menu Menu
Un pays qui se tient sage
David Dufresne, revient, après son excellent roman Dernière sommation, avec un documentaire ébouriffant intitulé Un pays qui se tient sage. Ici, il n’est plus question de s’intéresser uniquement aux Gilets jaunes, mais davantage d’interroger ce que cette séquence historique révèle de notre société concernant une thématique chère à David Dufresne : le maintien de l’ordre.  Alternant vidéos capturées lors des manifestations et retours critiques par différents intervenants (témoins, historiens, sociologues, policiers…), ce documentaire est une formidable occasion d’interroger à la fois la société dans laquelle nous évoluons, et celle vers laquelle nous nous dirigeons.
Par N. Publié in #ART'ILLERIE le 23 octobre 2020 23 min de lecture
Classes moyennes, des vies sur le fil Précédent Suivant

Un pays qui se tient sage

David Dufresne, écrivain, journaliste et réalisateur punk, revient, après son excellent roman Dernière sommation, avec un documentaire ébouriffant intitulé Un pays qui se tient sage. Ici, il n’est plus question de s’intéresser uniquement aux Gilets jaunes, mais davantage d’interroger ce que cette séquence historique révèle de notre société concernant une thématique chère à David Dufresne : le maintien de l’ordre.  Alternant vidéos capturées lors des manifestations et retours critiques par différents intervenants (témoins, historiens, sociologues, policiers…), ce documentaire est une formidable occasion d’interroger à la fois la société dans laquelle nous évoluons, et celle vers laquelle nous nous dirigeons.

Le documentaire s’ouvre sur une citation célèbre de Max Weber, néanmoins trop souvent tronquée : « l’État revendique pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. ». Chacun des mots la constituant mérite notre attention et pourrait prétendre à une analyse détaillée. L’Etat. Revendique. Pour son propre compte. Le monopole. De la violence physique. Légitime.

D’emblée, deux notions émergent qui sous-tendent l’exercice de la violence : la légitimité et la légalité. Parce que l’Etat « revendique », cela induit une réclamation, une prétention à la légitimité. Seulement, si la légalité tient d’une imposition normative extérieure aux individus, la légitimité relève d’une construction morale. Est légitime celui qui est reconnu comme tel par ceux auxquels il s’adresse. L’Etat peut imposer la loi, par la force si nécessaire, il ne peut en revanche faire de même pour sa légitimité. Or, le contrat social qui lie les citoyens à l’Etat se fonde davantage sur la légitimité que sur la légalité. La dimension morale sous-jacente au sein de la notion de légitimité est exactement la même qui anime le désir de justice et le sentiment de révolte.

Se manifeste alors, lors du mouvement des Gilets jaunes et de sa répression, une double illégitimité. D’abord celle de l’Etat et de ses représentants qui a conduit dans la rue des centaines de milliers de personnes jusqu’alors résignées ; ensuite celle de la violence libérée pour les encadrer et les reconduire chez eux.

S’il serait profitable d’interroger ce qu’est l’Etat moderne pour mieux saisir aujourd’hui ses tendances autoritaires – pourtant en germes dès sa naissance – cela reviendrait à nous écarter de notre sujet. Nous nous contenterons de citer Emmanuel Mounier : « Le cancer de l’Etat se forme au sein même de nos démocraties. Du jours où elles ont désarmé l’individu de tous ses enracinements vivants, de tous ses pouvoirs prochains, du jour où elles ont proclamé qu’entre ‘’l’Etat et les individus il n’y a rien’’ (loi le Chapelier), qu’on ne saurait laisser les individus s’associer selon ‘’leurs prétendus intérêts communs’’, la voie est ouverte pour les Etats totalitaires modernes. La centralisation étend peu à peu son pouvoir, la rationalisation aidant, qui répugne à toute diversité vivante : l’étatisme ‘’démocratique’’ glisse à l’Etat totalitaire comme le fleuve à la mer.’’

Entendu que l’Etat est, par son essence, porté à l’autoritarisme, la question du basculement est celle qui doit nous intéresser. Quand, et pourquoi, passe-t-on d’un Etat libéral à un Etat autoritaire ? Le pourquoi semble tenir principalement à l’entrée en crise du capitalisme. Celui-ci multiplie les crises à des échéances toujours plus rapprochées, fragilisant l’intégralité du corps social et accentuant les inégalités. L’accaparement de la plus-value par le capital au détriment du travail est chaque jour plus visible, et ceux en charge de la gestion de ses intérêts, à savoir les hommes et femmes à la tête de l’Etat, ne sont plus en mesure de produire un discours masquant la réalité. Pire, ils ne cachent même plus leur mépris et leur dédain pour « ceux qui ne sont rien », pour les « sans-dents » et autres « gaulois réfractaires » incapables d’accompagner avec soumission les ravages de la mondialisation néolibérale. Chacune de leur intervention ôte à leur corps, telle la livre de chair prélevée par Shylock, un morceau de légitimité. Jusqu’à la nudité la plus totale. Ils sont dépouillés, dans toute leur laideur et ne masquent plus – à la manière de l’aristocratie du XIXe – leur détestation pour cette « foule haineuse ».

Il aura fallu une misérable « taxe carbone » pour faire basculer le pays dans une séquence historique inédite : celle des Gilets jaunes. Ces inconnus d’hier, chauffeurs routiers, caristes, intérimaires, aides-soignantes, caissières, etc., se sont soudainement sentis en droit d’être entendus et respectés. Davantage, ils ont commencé à ébranler l’ordre social.

Ici, David Dufresne par la voie de ses intervenants, nous amène à interroger une catégorie bien particulière de la population : les forces de l’ordre. Celles-ci, jusque dans leur dénomination, sont au service du maintien de l’ordre. Mais, de quel ordre parle-t-on ? Que s’agit-il de maintenir ? Au profit de qui ? Par quels moyens ? Maintenir l’ordre, c’est avant tout maintenir les institutions en place. Ces institutions qui protègent, selon les mots de Benjamin Constant, « la liberté des modernes ». Or, « Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. ». Les Gilets jaunes, à travers leurs revendications, sont venus directement interroger ces institutions. Dès les premières semaines, ils s’entendaient sur un ensemble de mesures portant aussi bien sur l’équilibre des pouvoirs, les mandats des représentants, la souveraineté populaire, que sur des considérations écologiques. Rien dans leur comportement ne témoignait d’une négation des institutions ou de la République ; au contraire, il s’agissait de les redéfinir et de se les réapproprier au profit du collectif. Nos dirigeants, passés les premières semaines de stupeur et d’effroi, ont vite compris qu’il ne s’agissait pas d’une simple jacquerie, mais bel et bien d’une contestation par une partie du peuple de la dépossession dont il était victime. Cette contestation est allée puiser aux sources de la République. A savoir, la Révolution française. Ici, deux mythologies se sont opposées.

La mythologie révolutionnaire des Gilets jaunes véhiculait une violence réelle[1], physique, matérielle, jusque dans ses symboles comme la mise en scène d’un Emmanuel Macron en chiffon guillotiné. Elle questionnait la naissance de la République, et le projet collectif qu’elle devait incarner et porter, résolument populaire. Les Gilets jaunes ont épousé une version de la République qui a prévalu du côté des Montagnards au sein de l’Assemblée nationale : une république sociale assise sur une démocratie directe. En face, les tenants du pouvoirs, hommes et femmes politiques, éditorialistes et universitaires mondains, journaux parisiens, ont opposé une autre mythologie. Celle de la République triomphatrice des soubresauts de 1793, de 1848 et de 1871. La République de l’article 17 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, faisant de la propriété privée un droit inviolable et sacrée. Ces deux mythologies se sont affrontées, s’opposant des symboles antinomiques et appartenant pourtant à la même histoire. Emmanuel Macron et ses affidés se sont vus rappeler que la violence est la source génitrice de la République par le renversement des institutions féodales de la monarchie. C’est sur le corps du roi et de la reine que les institutions dont ils revendiquent aujourd’hui l’immobilité et la sacralité sont nées. Ainsi, lors de son discours du 31 décembre, le président parlait-il de « l’Arc de Triomphe souillé ». Aux uns, Robespierre, la constitution de 1793 et la mort du roi, aux autres l’Arc de Triomphe, Napoléon et le désir à peine masqué d’un nouveau mur des Fédérés.

Au milieu, entre ces deux forces irréconciliables, sont venues s’interposer les forces de l’ordre. Ici, nous rappelle-t-on que le terme de police est issu du grec polis renvoyant à la cité. Avant d’être nationale, la police était municipale. Police nationale et police municipale relèvent d’enjeux différents. La police municipale suppose une inscription territoriale. Ainsi, ses représentants croisent au quotidien ceux auprès de qui ils interviennent. Se pose d’emblée un principe moral : je suis ce que je fais ; la valeur sociale du policier se trouve dont contingentée par le collectif au sein duquel il s’insère. On ne se comporte pas avec un voisin comme avec un inconnu que l’on ne recroisera jamais. Nulle impunité n’est possible dans un périmètre géographique restreint.

La nationalisation de la police est principalement l’œuvre du régime de Vichy. La police nationale marque la déconnexion entre un policier et le territoire sur lequel il officie ; une déconnexion qui s’étend aussi au public. Parce que la police est nationale, d’abord au service de l’Etat, elle n’est plus au service du peuple. Contre l’article 12 de la DDHC instituant : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. ». C’est cet assujettissement qui fait répondre le préfet de police de Paris, Didier Lallement, à une femme se revendiquant des Gilets jaunes : « Madame, nous ne sommes pas dans le même camp. ». Une question nous brûle immédiatement les lèvres, comme elle a brûlé la main de ceux qui se sont vus l’arracher, les globes oculaires des éborgnés et les chairs de tous les infirmes de la répression policière : quel est le camp de la police ? La question est d’autant plus délicate que le devoir de réserve des fonctionnaires de police complique toute interprétation. Il nous faut alors, sur ce point, émettre des hypothèses et interroger la psychologie sous-jacente à l’exercice d’une telle fonction. Un policier est, avant tout, un exécuteur. Il obéit aux ordres. Il applique des consignes transmises par une hiérarchie elle-même aux ordres du ministère de l’intérieur et, in fine, de l’Etat. Ce prérequis est assimilé par tout candidat au concours d’entrée dans la police. Le premier ordre à maintenir, est d’abord celui que l’on reçoit. Intrinsèquement, il y a, chez ces hommes et ces femmes, un goût prononcé pour la discipline et l’ordre. Seulement, leur fonction ne s’arrête pas là. La deuxième dimension, que nous supposons déterminante dans le choix de ce métier, est celle consistant à se faire obéir. C’est par l’uniforme clinquant, la matraque vissée à la ceinture, l’arme rutilante, que le policier croit récupérer sa liberté. Davantage, il accède alors à une forme de pouvoir qui mue, insidieusement, en une domination symbolique par la crainte qu’il suscite. Nous postulons que c’est cette recherche de domination qui anime les forces de l’ordre – entendues comme sujet collectif. Le pouvoir que confère l’uniforme, le sentiment d’impunité totale face à l’exercice de la violence, la jouissance d’évoluer en meute et de donner libre-court à sa violence, constituent autant de raisons justifiant que les forces de l’ordre continuent, chaque semaine, à servir une classe politique largement délégitimisée n’ayant plus que la force pour se maintenir. Il y a donc bien deux camps. Celui du pouvoir, auxquelles les forces de l’ordre souscrivent pour continuer de jouir, à leur tour, de l’exercice de la force et celui d’un peuple en colère[2].

Ainsi, la justification par les forces de l’ordre d’une obéissance aux ordres est d’emblée exclue. Ou alors, il faut reconnaître que celles-ci ont épousé sciemment la servilité. Elles ont fait de la servitude volontaire leur mantra, abolissant leur liberté et leur capacité de jugement (« faire et non dire »). ». L’argument du « devoir » est donc nul et non avenu lorsque l’ordre donné est illégitime et injuste ; nul homme ne peut prétendre faire son devoir quand il accepte d’appliquer un ordre lui intimant de matraquer et de gazer des jeunes alcoolisés en bord de fleuve. Les forces de l’ordre se font les complices zélés de leur hiérarchie, quand ils ne la devancent pas. L’illégitimité et l’injustice des ordres rejaillissent sur ceux qui les appliquent et les marquent du stigmate de la servilité et de l’ignominie.

David Dufresne rappelle avec justesse, par la voix d’Helder Camara, évêque brésilien : « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. ».

Pourtant, au sein du documentaire, un représentant syndical de policiers, largement suivi par l’ensemble des médias, s’indigne d’une seule violence : celle manifestée par les Gilets jaunes tant à l’encontre des policiers que des monuments publics. Cette réaction pose un problème fondamental – au-delà même de l’incapacité à interroger la première violence – : celui de mettre en équivalence le manifestant et le policier. Quand l’un revendique une colère dont le caractère légitime peut-être discuté, l’autre exerce sa fonction qui est de contenir cette colère afin de protéger aussi bien celui qui l’exprime que ce sur quoi elle pourrait porter. Déterminer la légitimité de cette colère n’est pas le rôle d’un policier. Davantage, un policier n’est pas un homme comme un autre. Face à un manifestant, et leur statut, et leur fonction sont différents. Le policier est au service de l’Etat, protégé par lui au-delà de toute décence ; c’est un professionnel du maintien de l’ordre. Aucune équivalence entre la violence reçue et celle exercée n’est recevable. La colère du Gilet jaune peut justifier des débordements – sans nécessairement les excuser –, mais la colère du policier n’a pas sa place. Un militaire recevant une balle au front pourrait-il prétendre au caractère « insupportable », « indigne » d’une telle attaque alors même qu’il en a fait son métier ? Alors même qu’il a été formé à endurer un seuil de violence bien supérieur à celui d’un simple citoyen. La gestion des émotions ne peut, et ne doit pas être mis au même niveau. Il ne s’agit pas de deux hommes se faisant face, mais, dans le cadre des Gilets jaunes, d’un individu dont c’est bien souvent la première manifestation, sans réflexes ni expérience de ce terrain, face à un autre qui a reçu une formation devant déboucher sur une telle situation. Vouloir tout aplanir c’est soit sacraliser le corps du policier, et avec lui, celui de ce qu’il représente, c’est-à-dire l’Etat, et donc lui réserver la violence, la colère, le dérapage ; soit avouer que les policiers ne sont pas suffisamment formés, ni psychologiquement, ni techniquement à l’exercice complexe du maintien de l’ordre. Dans les deux cas, cela témoigne à minima d’une défaillance, ou, plus clairement, d’un basculement autoritaire. Pour autant, il n’est pas question de nier le caractère anxiogène de certaines situations qu’ont dû affronter les forces de l’ordre – et qui témoignent plutôt d’erreur tactique de la part de leur hiérarchie. Seulement, il est inexcusable que cela ait conduit à une systématisation du recours à la violence. Plus qu’une simple vengeance, le déferlement répressif qui s’est abattu sur les Gilets jaunes à partir de décembre illustre plutôt une volonté politique de terroriser et d’étouffer un mouvement social potentiellement insurrectionnel. Ce faisant, l’Etat proclame, hors de toute légitimité et par une légalité qu’il tord à son avantage, que la force publique lui appartient et qu’il saura en faire un usage étendu.

Ce basculement vers un Etat sécuritaire et autoritaire a été accueilli avec bienveillance par les forces de l’ordre. Gageons que cela tient d’une part à l’idéal sécuritaire de la police (« Voilà une classe qui se tient sage ») et au rôle que celle-ci est amenée à jouer au sein de cette nouvelle situation. Dorénavant, le pouvoir ne peut plus se maintenir sans elle. Elle devient centrale à sa survie – en atteste l’augmentation de 325 millions concédée au budget de la police pour 2021. La police en a pris conscience à la faveur des Gilets jaunes et en a profité pour gagner en autonomie. Ses exactions ne peuvent qu’être niées de manière hallucinante par une classe politique dos au mur (« Parler de violences policières est inacceptable » selon Macron, ou encore Castaner). Un pacte tacite est passé : « vous nous protégez et vous pouvez laisser libre-court à votre violence ». La police impose dorénavant dans l’espace public son idéal de discipline ; elle punit ceux qui s’y opposent ou qui se refusent à obéir. La gestion du mouvement des Gilets jaunes a étendu à la France entière un traitement auparavant réservé aux banlieues – laboratoire de la terreur physique et de la justice d’exception. Les lycéens de Mantes-La-Jolie, alignés à genoux, préfiguraient fin 2018 le basculement autoritaire à l’œuvre. La classe dominante, pour préserver les rapports de production, n’a pas eu le choix.

Le pouvoir est, par nature, invisible. Son caractère insaisissable s’est déployé à mesure que la distance entre la violence émettrice et la victime réceptrice s’est accrue. Celui qui ne perçoit qu’un salaire de misère, est assommé d’impôts, flashé par les radars, moqué par les médias, abusé par les réformes, reçoit une quantité de violence qui n’a pas de visage. Les coups pleuvent, pénètrent la chair, l’esprit, sans qu’il ne soit jamais possible de saisir son auteur. L’Etat est un monstre froid ; c’est un corps immatériel qui pourtant nous traverse à chaque instant. Seulement, il advient un moment où les coups reçus réclament à sortir. Les manifestations constituent un moyen d’aller à la rencontre du pouvoir. C’est le forcer à se dévoiler, ne serait-ce que par le biais de ses forces auxiliaires. « Qu’ils viennent me chercher » rétorque Macron plein d’arrogance à ceux qui s’indignent de l’affaire Benalla. Quelques mois plus tard, c’est sous ses portes que défilent des dizaines de milliers de citoyens. « Ils sont tellement près » confie un des témoins éborgnés du documentaire ayant déambulé sur les Champs Elysées. Paris est le cœur du pouvoir, son incarnation géographique, par ses institutions, artères, magasins et restaurants (« C’est Fou Quet !) réservés à une classe privilégiée. Les Gilets jaunes l’ont très bien identifié et ont choisi de se montrer aux fenêtres de ceux pour qui le peuple est invisible. Un peuple qu’on ne se représente que sous les traits du beauf de Cabu ; ces « Dupont la joie », ces « gens qui ne sont rien », apparaissent soudainement, bruyamment, violemment jusque dans les quartiers privilégiés de la République pour contraindre le pouvoir à les regarder et à se manifester à eux. Le smartphone au poing, ils ont renversé le panoptique. Dorénavant, c’est à leur tour de voir et d’être vus, à leur de tour de capturer l’image de ceux qui ont capturé leurs vies. L’espace de quelques mois, le rapport de force a vacillé malgré des institutions ayant fait bloc : forces de l’ordre aux ordres, tribunaux multipliant les condamnations à la prison ferme, médias posant une chape de plomb sur les violences policières, personnel politique unanime.

Nonobstant cela, la démocratie, cet horizon jamais atteint, s’est révélée dans toute sa mascarade. Le voile de l’illusion a été arraché. Les prétendues élections libres, mascarade. La séparation des pouvoirs, garante de l’équilibre démocratique, mascarade. La défense du peuple par ses représentants, mascarade. La souveraineté populaire, mascarade. Pire, abolie, confisquée, écrasée lorsqu’elle tente de se manifester à nouveau. La séquence historique des Gilets jaunes a ouvert la porte à une progressive prise de conscience de l’état de délitement de notre société que la « crise du coronavirus » ne fait que prolonger. La liberté se réduit à la sécurité d’une minorité de privilégiés. Survient la seule « liberté » entendue dans une République bourgeoise autoritaire : le travail. Aller travailler au sein d’entreprises dont la possession des moyens de production est confisquée par quelques mains. Aller travailler, masqué dorénavant, après que le masque ait représenté un danger condamné par la loi anticasseur. Depuis, 2014, apprend-on, la France dégringole dans le classement des démocraties, pour redescendre au rang des démocraties inachevées.

Faut-il s’étonner que notre démocratie n’ait pas été achevée ? Pour cela, eut-il fallu un véritable basculement politique qui n’est jamais advenu. Comme le commente avec justesse un des intervenant, lors de la scène de policiers à moto pris à partie par la foule, la violence reste ritualisée, institutionnalisée. Elle ne trouve à s’exprimer que lorsque les policiers fuient à moto. La limite est sauve. L’ordre aussi. Il ne s’agit que d’une révolte, et non d’une révolution. Pas un seul coup de fusil du côté des Gilets jaunes. Pas un seul du côté de la police. La violence est encore contenue, dans une certaine mesure. L’ordre social tient toujours. Le basculement se révélera au soir des morts qui s’amoncelleront aux portes du pouvoir.

N’en déplaise à Emmanuel Macron pour qui « Le terme de violence est inacceptable », par ce salutaire documentaire, David Dufresne a rendu un visage, une voix, et une légitimité à tous ces éborgnés, mutilés et traumatisés par la violence républicaine. Les cris d’un peuple souffrant ne se sont pas évaporés dans les nuages de gaz lacrymogènes. Ils sont dorénavant, et à jamais, inscrit sur la toile de l’histoire.


[1] Violence qui, contrairement à ce qu’en on dit les médias, ne se tournait pas tant vers l’Etat et ses représentants que vers eux-mêmes. Subir le froid sur les ronds-points ou en manifestations, les gaz lacrymogènes, le déferlement médiatique c’est encore contrôler la douleur que l’on endure. C’est choisir où, quand, et comment on subit pour, aussi, le moment venu, laisser ressortir sa colère à travers les chants, slogans et dégradations matérielles mineures. Il ne s’agissait pas tant, chez les Gilets jaunes, de « faire mal », d’être brutal, mais d’exprimer la brutalité de leur existence. Si les Gilets jaunes étaient violents, quel terme faut-il user pour qualifier la répression policière ?

[2] Pour aller plus loin, relire notre article « Policiers, quel ordre défendez-vous ? », https://positions-revue.fr/quel-ordre-voulez-vous/.


Précédent Suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire