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Classes moyennes, des vies sur le fil
Ils appartiennent à la classe moyenne et consacrent la quasi entièreté de leur existence au travail. Un travail qui ne les quitte jamais et qui ne se borne pas aux heures notées sur leur contrat. Ce fardeau, il le transporte avec eux, jusque dans leur famille, leur assiette, et leurs rêves – quand ils arrivent à dormir. Ils sont les esclaves modernes d’un système économique qui ronge la majorité au profit d’une extrême minorité. 
Par N. Publié in #ART'ILLERIE le 15 avril 2020 9 min de lecture
Splendeur et misère d'une société du vide Précédent Un pays qui se tient sage Suivant

Arte rediffuse, ces derniers jours, un documentaire en trois parties intitulé « Les classes moyennes, des vies sur le fil », nous nous proposons ici d’en faire un bref compte-rendu, et d’en tirer quelques modestes enseignements.

Il s’appelle Régis, il est responsable d’une brasserie à Lille.

Elle s’appelle Catherine, elle possède une boutique de presse à Paris.

Il s’appelle Jean-Philippe, il est chef de magasin d’une chaîne de hard discount dans les environs de Nancy.

Tous appartiennent à la classe moyenne, ont entre 40 et 50 ans, et consacrent la quasi entièreté de leur existence au travail. Un travail qui ne les quitte jamais et qui ne se borne pas aux heures notées sur leur contrat. Ce fardeau, il le transporte avec eux, jusque dans leur famille, leur assiette, et leurs rêves – quand ils arrivent à dormir. Ils sont les esclaves modernes d’un système économique qui ronge la majorité au profit d’une extrême minorité. Entre 2000 et 2015, les 10 % les plus riches ont accaparé 60 % de la richesse créée. Aux autres les miettes.

Régis avait auparavant une situation confortable. Directeur d’un grand restaurant où il avait pu faire embaucher sa femme, ils gagnaient honorablement leur vie et pouvaient assurer à leurs trois enfants un quotidien tranquille et décent. Puis, un jour, à la faveur d’une énième conjoncture économique défavorable, ils ont été licenciés. Si Régis a retrouvé un travail, il n’a jamais retrouvé le même poste, et encore moins le même salaire. Les chiffres ont alors pris une tournure obsédante : le volume horaire s’est étendu ; le compte en banque s’est rétrécit. Leur vie a été absorbé par l’Economie et réduite à une unité comptable. Dépenser moins, toujours moins ; travailler plus, toujours plus. Ça n’était jamais suffisant, alors, progressivement, lentement, comme un poison rongeant les cellules saines pour ne laisser que celles infectées, la famille a commencé à sombrer. L’alcool, la dépression, le chômage : Jacqueline, sa femme, en a été la victime. Les enfants, eux, ont vu leurs parents se tuer, littéralement, à la tâche pour combattre une misère qui semblait n’avoir aucune limite, à la manière d’un horizon qui s’éloigne chaque fois que l’on cherche à s’en rapprocher. Les corps portent les stigmates de la souffrance : les rides se creusent, l’éclat du regard s’éteint, les dos se brisent ; ils restent les médicaments pour dormir, pour cesser d’avoir mal. L’Economie enchaîne, casse, et propose en remède sa camisole chimique. Et puis, soudain, ces mots exprimés dans le rap de leur fils : « Ma vie ne fait que commencer, et pourtant mon train s’est arrêté […] comme toujours je suis planté là, isolé même chez moi […] le ventriloque n’a plus envie de parler, alors il s’éclate au vin pour qu’on se moque d’une poupée bourrée ». L’innocence propre à l’enfance est elle aussi rongée. Le merveilleux disparaît, fauché par une réalité inévitable : le manque d’argent, la sujétion des hommes et des femmes à la tyrannie économique. Ils pleurent, ensemble, à la lecture de ces mots. C’est beau, parce que l’amour les unit toujours. C’est encore une chose qu’ils n’ont pas eu à abandonner à la misère.

Catherine tient depuis plus de 10 une petite boutique de presse après avoir été licencié par une grande chaîne de magasins de vêtements. Elle est une âme du quartier. Avec quelques commerçants « ils sont la vie », ils offrent un peu de contact, de familiarité, de chaleur aux gens pressés qui se hâtent entre deux transports et un sandwich pour rejoindre leur travail. On s’arrête pour acheter son journal, boire un café, manger un bout et on repart. Catherine est là, 7 jours sur 7. C’est un roc au milieu d’un torrent d’agitation. Un point de mire. Mais ça ne suffit pas. Toute la bonne volonté du monde ne résiste pas aux contingences matérielles. Le prix des loyers a explosé, chassant les classes populaires de son quartier. La presse souffre. L’économie va mal, entend-on partout. Les gens lisent moins. Ses rentrées d’argent diminuent. Pourtant, l’industrie de la presse continue à l’inonder de titres qu’elle doit avancer malgré la certitude qu’ils ne seront pas vendus. Sans parler du stockage, véritable casse-tête au sein d’un local exigu. Avec les années son chiffre d’affaire fond, ses dettes s’amoncellent et avec les injonctions à rembourser des huissiers. Trois mille euros, puis quatre, cinq, six. Catherine ne devient plus qu’un chiffre. Sa vie est un tunnel où les sorties ne conduisent qu’au travail. Il faut pourtant faire avec une famille, des enfants. Elle compose mais sait bien qu’elle ne leur a pas consacré le temps qu’elle aurait voulu. Elle ne parlait, pensait, et vivait que pour son magasin. Enchaînée, elle aussi.

Quand Jean-Philippe a été embauché, on lui avait promis une évolution rapide de carrière. Le poste était flatteur, la paie nettement moins. Il s’accrochait cependant à des perspectives encourageantes qui exigeaient bien quelques efforts. Seulement, en raison d’une conjecture économique difficile, l’ascenseur est tombé en panne. Aucune évolution à attendre, mais une file sans cesse plus grande de prétendants au poste. Quand la conjoncture était bonne, on l’invitait à prendre la porte s’il n’était pas content ; quand elle était mauvaise, on lui rappelait qu’il n’était pas essentiel et qu’heureux serait celui qui prendrait sa place. Alors Jean-Philippe a bien été obligé d’abandonner ses espoirs et de se retrousser les manches. Chaque jour, il faut décharger les camions de livraison, vider les cartons, trier les produits, les mettre en rayon. Des tâches répétitives, programmées, ennuyantes, physiquement et mentalement éprouvantes, pour un salaire de misère. Vivre devient chaque jour plus laborieux. On rentre chez soi brisé, éreinté, sans énergie avec pourtant d’autres obligations : s’occuper des enfants, des courses, de l’entretien de la maison, du repas ; et si après cela il reste encore un peu de temps et d’énergie, alors on peut se laisser aller à l’amour.

Ces trois d’exemples de membres de la classe moyenne révèle à quel point notre monde arrive à bout de souffle. Le mode de production capitaliste, dans sa phase néolibérale, a produit un homme nouveau : l’homo economicus. Un homme qui ne se distingue plus par sa capacité d’invention, de création ou par un mouvement vital inédit, mais par l’assujettissement total de son espace-temps à l’Economie. L’homo economicus est un être qui ne vit plus qu’au profit de l’Economie. Il appartient aux classes laborieuses, qu’il soit indépendant ou salarié, il n’a plus aucun contrôle sur son activité de production. Il ne répond qu’à un seul impératif : augmenter le taux de profit accaparé par un actionnariat apatride, vorace et mouvant. Tous sont avalés par l’Economie et ses contingences. Le capitalisme produit, en parallèle d’un niveau de richesse et de concentration du capital immense, chômage, dépressions, maladies chroniques, divorces, suicides, alcoolisme ; autant de pathologies sociales qu’il sait réinvestir à son profit : thérapies cliniques, hospitalisation, chimiothérapie, suivi médicamenteux… L’extrême plasticité du capitalisme le rend redoutable. En l’espace d’un siècle, il a étendu son emprise sur l’espace social à des degrés jamais atteints. Il colonise tout, jusqu’à l’intimité des individus.

Et pourtant, nous continuons de voir poindre, au sein de ces vies brisées, de petits éclats de beauté. On persiste à s’aimer ; on s’échappe quelques brefs instants à une existence folle pour absorber à la hâte un paysage ; humer l’odeur de l’océan. On s’accroche, lors d’une messe évangélique, au sentiment de communauté et à la croyance d’un au-delà où les petits, les gens qui ne sont rien, auront une place. On se tient droit, autant que possible, malgré les contorsions de la vie. Les besoins exprimés, au fil de ces témoignages sont d’une incroyable humilité : avoir un peu de temps pour soi et pour les siens ; gagner un salaire décent, de quoi vivre ; pouvoir être fier de son travail et de soi ; mener une vie ayant du sens. Cette dignité qui partout affleure derrière les visages striés, est l’horizon qui doit dessiner notre combat. C’est pour la dignité des faibles, et contre l’arrogance des forts, qu’il faut mener la lutte.

Pour Régis, Catherine et Jean-Philippe,

Pour tous ces hommes et toutes ces femmes que l’histoire ne retiendra jamais,

Pour tous ceux déjà fauchés par l’Economie,

Contre un mode de production qui faisant le profit de quelques-uns fait le malheur de tous,

Contre un système économique qui détruit société, environnement et écosystème,

Opposons une lutte sans relâche, une détermination vibrante, et une conviction inébranlable : un autre monde est possible et il nous revient de le bâtir.


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