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Policiers, quel ordre défendez-vous ?
Nous assistons à une transition. Le passage d'un Etat libéral à un Etat sécuritaire et policier. Les forces de l'ordre accompagnent ce changement avec une délectation qui inquiète et qu'il faut interroger. En tant que gardiennes de l'ordre social, il devient plus que nécessaire de se demander quel ordre elles souhaitent.
Par N. Publié in #POSITIONS le 15 janvier 2020 15 min de lecture
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Plus d’un an après le plus grand mouvement social de la Ve République, unique par sa durée et par la répression à laquelle il a dû faire face, renforcé par un regain de contestation contre la casse systémique de l’Etat social, il convient de s’interroger sur le rôle des forces de l’ordre, et le sens qu’implique une telle fonction aujourd’hui.

D’emblée, précisons que notre propos ne vise pas à généraliser nos remarques et analyses à l’ensemble des individus au sein des forces de l’ordre, mais bien plutôt à interroger celles-ci en tant que sujet collectif. Ainsi, c’est moins le policier qui nous intéresse, que les forces de l’ordre entendues en tant que sujet trans-individuel. Une telle précision est nécessaire pour éviter les amalgames et pour conserver de la nuance. Par exemple, les CRS font preuve dans le maintien de l’ordre de davantage de professionnalisme que les hordes déchainées de la BAC ; néanmoins, les débordements chez les CRS vont croissants à mesure que la crise en légitimité de l’Etat s’accroit. Il ne s’agit donc pas de distribuer les bons ou les mauvais points, mais bien de questionner ce qui fait que l’on rejoint un tel corps dans un régime capitaliste.

Les forces de l’ordre ont une fonction sociale dominante : assurer le maintien d’un ordre social permettant aux rapports de production de prospérer. En d’autres termes, la matraque doit protéger la bourse. Et la bourse rémunère la matraque. L’ordre social actuel est une construction bourgeoise ; il a dont objectivement pour fonction de lui permettre de prospérer et d’étendre sa domination sur l’ensemble de la société. Dans la mesure où la bourgeoisie croît et s’enrichit en détournant la richesse produite par tous, à son unique profit, l’ordre social est régulièrement requestionné quant à sa légitimité. Le mouvement Gilets jaunes, prolongé par celui sur la réforme des retraites est une interrogation violente lancée à la face de la bourgeoisie : peut-on continuer plus longtemps ainsi ? Cette question contient en elle-même tous les éléments témoignant de l’échec de la bourgeoisie à maintenir son hégémonie et à faire consensus : échec du néolibéralisme à faire ruisseler la richesse ; échec de la démocratie à cohabiter avec le capitalisme et à permettre au peuple d’exercer sa souveraineté ; échec de l’application réelle des valeurs fondamentales de la République ; échec des « élites » à maintenir le prestige symbolique dû à leur position.

Cette question, qui à la manière des poupées russes en abrite bien d’autres autrement plus dangereuses pour la bourgeoisie, remet en cause tout l’ordre social. Ainsi a-t-on pu assister, sur les champs Élysée ou dans les principales métropoles françaises, à des scènes de violence conduisant à l’envahissement des lieux de pouvoir. Cette prise à partie insurrectionnelle des symboles de la bourgeoisie (ses lieux de sortie, de loisirs, de consommation, voire de travail et dans certains cas de résidence – notamment pour les députés) a profondément ébranlé l’ordre social. Plusieurs patrons du CAC 40 appelant même Macron, au soir du 8 décembre, pour lui dire de « tout lâcher ». La terreur était réelle et témoignait de la part des possédants, de la crainte de perdre leurs possessions. La bourgeoisie réagit donc avec empressement en envoyant face au peuple grondant, ses gardiens : les forces de l’ordre. A grand renfort de chars, de canons à eau, d’armes multiples et interdites dans la quasi-totalité des démocraties du monde, la police a joué son rôle. Déstabilisée les premières semaines face à la détermination et à l’imprévisibilité des Gilets jaunes, celle-ci s’est vite réorganisée. Seulement, cette réorganisation ne s’est pas faite sans l’obtention auprès du gouvernement – en charge de faire fructifier les intérêts du capital – d’une triple garantie : le paiement des heures supplémentaires et l’obtention d’une prime, l’autorisation d’un recours massif et en toute impunité à la violence et la création d’un régime spécial pour les policiers – exempté dudit régime « universel » dont on appréciera les contradictions multiples. D’ailleurs, Castaner et la patronne de l’IGPN n’ont-ils pas dit qu’il « n’y y avait pas eu de violences policières » ?

Maintenant, passons du côté des forces de l’ordre. Si les motifs d’entrée dans la police peuvent diverger, ils convergent tous vers une finalité qui est consubstantielle au métier : obéir et appliquer les ordres. Aucun policier n’ignore cela. Et ils se sont engagés en parfaite connaissance de cause – les naïfs et déçus ayant pu démissionner. Ceux en uniforme ont accepté ce contrat et l’expérimentent au quotidien ; et pour les CRS, jusque dans leur chair quand lors de leur formation, en rang, ils doivent résister le plus longtemps possible aux grenades lacrymogènes qu’on jette à leur pied ou tenir des heures dans un fourgon volontairement surchauffé afin d’éprouver leur résistance. Physique et mentale. « Tenir, subir, obéir ». Voilà ce qui a longtemps constitué la devise de la police. Indéniablement, cela pose la question du libre-arbitre et de l’indépendance intellectuelle. A quel moment, un être humain que l’on conditionne à obéir sans avoir recours à sa réflexion (« faire et non dire »), est-il encore en mesure d’avoir conscience de ce qu’il fait ? Quand, après l’acte IV, le gouvernement témoigne publiquement de la fermeté qu’il mettra en place contre les manifestants dits violents – sans jamais interroger, en retour, la violence économique et sociale subie par ceux-ci –, ils envoient en même temps un message aux forces de l’ordre : « Dorénavant, vous avez quartier libre ».

Ce message, nous l’avons vu récemment en application en 2010 à Athènes, en 2011 à New-York ou en Espagne, en 2019 à Hong-Kong. Partout, les mêmes forces de l’ordre se sont appliquées à réprimer violemment, et bien au-delà de toute proportionnalité, les contestations sociales qui se soulevaient sur le globe. Partout, les matraques, les lacrymos, les canons à eau, les LBD et grenades dans le cas français, se sont abattus sur les corps des manifestants. Les forces de l’ordre se sont emparées de cette violence avec une délectation qui interroge et inquiète. Les bavures, si nombreuses dans les quartiers populaires, se sont étendues et multipliées à une vitesse exponentielle. Bien souvent, le contexte ne justifiait en rien de telles réactions – qui plus est pour des professionnels. Rien ne justifie que plusieurs policiers, armés, frappent au sol un homme ou une femme désarmée, et pourtant de telles scènes se reproduisent chaque semaine. Comment ne pas songer, alors, que l’un des ressorts psychologiques des forces de l’ordre tient au goût pour l’ordre et son application, notamment dans des situations déséquilibrées où l’enjeu de domination et de soumission est évident. Il semblerait que la devise des policiers est évoluée : « Agir, faire subir, se faire obéir ». D’une posture auparavant réactive, la police a dorénavant adopté une posture proactive. Aucun ordre, aucun cadre légal, aucune valeur républicaine ne semble en mesure de freiner des hommes et des femmes qui se comportent comme une milice. La violence paraît gouverner ce corps intermédiaire, et conférer, à ceux qui sont capables d’y laisser le plus libre-court, un pouvoir sur l’ensemble du groupe. Ainsi, et il ne faut pas en douter, les quelques policiers qui pourraient s’offusquer d’une telle trahison de leur métier, sont-ils condamnés au silence face aux brutes qui les commandent et les dirigent.

Il faut le dire clairement, nous ne sommes plus dans le cadre d’agents de l’Etat exerçant une mission pour son compte, mais dans le cadre d’une milice, autonome, violente, et prête, le cas échéant, à renverser l’ordre républicain pour bâtir le sien. Il faut donc s’attendre, dans les mois et années à venir, à constater une parfaite adéquation entre la radicalisation de la bourgeoisie face aux menaces pesant sur ses intérêts et sa domination et la mise en place d’un Etat policier dont les forces de l’ordre constitueront le bras armé d’autant plus servile que l’exercice de la violence deviendra nécessaire, permis, et systématisé. Nous vivons actuellement la transition.

Ainsi ne faut-il pas s’étonner de n’avoir vu nulle part les forces de l’ordre rejoindre les manifestants. Tout au plus la police a-t-elle  manifesté sa fatigue, son mécontentement devant la mollesse de certains ordres ou les risques encourus – dans le cadre d’une doctrine du maintien de l’ordre à l’ancienne – ; mais, vis-à-vis de la situation sociale du pays, elle a manifesté un désintérêt total. La police n’a manifesté que lorsqu’il s’agissait de défendre ses intérêts de corps. Et sa conscience ne dépasse pas l’horizon étroit de ses intérêts. En ce sens, la police continue de défendre l’ordre social qui lui permet de survivre à l’effondrement de la qualité de vie du reste de la population, et de participer à en écraser la colère. Collectivement, la police fait corps. Collectivement, elle marche avec un plaisir que ses cris éructés ne cachent plus, sur les corps mutilés, sur les yeux éborgnés, sur les mains arrachées. Les casques restent fièrement vissés sur les têtes, les boucliers s’écrasent sur les visages des récalcitrants, les matraques s’abattent sur tout ce qui est encore debout : homme, femme, enfant, sans distinction d’âge, de sexe, de validité physique. Collectivement, les forces de l’ordre assurent à la bourgeoisie la pérennité de ses intérêts, alors même que ces intérêts sont responsables de la misère sociale qui ravage notre pays et qui affecte aussi les forces de l’ordre. Sur ce point, il convient de s’arrêter. Les policiers empruntent, comme tout autre Français, les transports en commun ; se font soigner dans les hôpitaux publics ; scolarisent leurs enfants à l’école ; attendent l’âge de la retraite pour profiter de leur fin de vie. Et pourtant, ils semblent témoigner d’une haine viscérale à l’égard de ceux qui cherchent à préserver ces services publics. Comment une telle déconnexion est-elle possible ? Il nous apparaît que seul le ressort psychologique peut justifier cela. Les forces de l’ordre exercent ce métier, dans leur grande majorité, avant tout pour satisfaire leur besoin de domination. Le pouvoir que confère un uniforme, l’impunité totale face à l’exercice de la violence, la jouissance d’évoluer en meute et de donner libre-court à sa violence, constituent autant de raisons justifiant que les forces de l’ordre continuent, chaque semaine, à servir un pouvoir qui n’a plus que la force pour se maintenir. Toute légitimité a, depuis bien longtemps, volé en éclat. Le seul rempart encore debout, pour les naïfs et les hypocrites, d’une légitimé légale – la sacro-sainte Loi – est elle-même en train d’imploser, tant les contestations sont nombreuses au sein même du corps juridique – en attestent les avocats jetant leurs robes aux pieds de leur prétendue ministre. Quand un pouvoir aussi sophistiqué que celui érigé sous la Ve république, en régime capitaliste, ne parvient plus à entretenir l’illusion de légitimité au service de son exploitation, seul reste le pouvoir de la force. Et dans ce nouvel ordre social à asseoir à coups de matraque les forces de l’ordre ont un rôle capital à jouer. Ce rôle ne leur conférera pas la richesse – quoi qu’il y ait fort à parier que les malversations et prises d’intérêts malhonnêtes de la part des hiérarques se multiplient dans les années à venir, la bourgeoisie devant lâcher une part du gâteau pour tenir les troupes ; non, ce rôle va leur conférer un pouvoir et symbolique – la peur de l’uniforme – et concret : l’usage illimité de la violence. Voici l’avenir qui nous attend. Et voici ce que tout policier doit comprendre.

Si nous ne pouvons reprocher aux forces de l’ordre de n’avoir pas saisi les logiques du capitalisme qu’ils s’appliquent à servir, nous pouvons en revanche, sans concession, leur reprocher de n’avoir pas ressenti à quel point celui-ci est ignoble, et à quel point les hommes et femmes qui s’y opposent sont superbes. Superbes parce que révoltés. Superbes parce que ces hommes et ces femmes ont refusé, un jour de plus, de rester à genoux. Mais les forces de l’ordre les ont remis, de force, à genoux ; les ont alignés au sol comme ces jeunes de Mantes-la-Jolie. Parce qu’elles obéissent et aiment à se faire obéir. Obéir, c’est faire de la servitude volontaire un mantra ; désobéir c’est reconquérir sa liberté, et avec, sa dignité. Balayons définitivement la question du « devoir ». L’argument du devoir est nul et non avenu lorsque l’ordre donné est illégitime et injuste ; nul homme ne peut prétendre faire son devoir quand il accepte d’appliquer un ordre lui intimant de matraquer et de gazer des jeunes alcoolisés en bord de fleuve. Les forces de l’ordre se font les complices zélés de leur hiérarchie, quand ils ne la devancent pas. L’illégitimité et l’injustice des ordres rejaillissent sur ceux qui les appliquent et les marquent du stigmate de la servilité et de l’ignominie.

Nous le disons, la mission exercée par les forces de l’ordre aujourd’hui face à une partie de la population qui se soulève pour plus de justice sociale et d’égalité dans ce pays, est indigne. Moralement, elle est révoltante. Parce que collectivement la police est incapable de s’interroger, que ses structures syndicales et hiérarchiques sont les meilleurs chiens de garde de la bourgeoisie, c’est individuellement que chaque policier et chaque policière doit se demander : ce que je fais est-il juste ?

Les multiples suicides qui endeuillent les forces de l’ordre et que l’on ne peut que déplorer car ils témoignent, en définitive, des ravages du capitalisme, doivent nous interpeller. N’y a-t-il pas, dans ce geste de désespoir, une prise de conscience foudroyante de la brutalité de la fonction occupée par la police en régime capitaliste ? Et non seulement, comme les syndicats le disent toujours, le témoignage d’un épuisement, d’un burn-out.

Concluons, avec Camus : « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police. ». La reconquête de la justice et de l’égalité en France passera par l’abandon, par la police, de son rôle de gardiens de l’ordre social bourgeois.

« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. » Etienne de La Boétie

Article revu et augmenté ; publication originelle : https://mouvement17novembre.fr/quel-ordre-defendez-vous/


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