menu Menu
Vers un communisme vegan ?
Un des points clés pour parvenir à une situation d’abondance, et donc atteindre la satisfaction des besoins de tous, est l'augmentation de la productivité globale de la société. Or, le cas de la production agricole est particulier, notamment puisque le moyen de production principal est la terre agricole, qui peut être difficile d’augmenter à cause de contraintes environnementales, géologiques et biologiques. D’un autre côté, quand on s'intéresse aux denrées alimentaires produites, on remarque qu’il est possible d’augmenter drastiquement la productivité des systèmes alimentaires : cette solution repose sur l'adoption généralisée d’une alimentation végétale.
Par Benjamin Watier Publié in #ALLIES, #POSITIONS le 14 septembre 2026 45 min de lecture
Précédent Pourquoi je ne suis plus anti-autoritaire ? Suivant

De l’augmentation de la productivité agricole à la gestion collective de l’alimentation

Le communisme correspond à une société d’abondance, sans classes, sans argent et sans État. Un des points clés pour parvenir à une situation d’abondance, et donc atteindre la satisfaction des besoins de tous, est l’augmentation de la productivité globale de la société. Différentes stratégies, mises en place pendant la période socialiste, peuvent ainsi permettre d’augmenter la productivité globale, reposant généralement sur l’augmentation des forces productives. Or, le cas de la production agricole est particulier, notamment puisque le moyen de production principal est la terre agricole, qui peut être difficile d’augmenter à cause de contraintes environnementales, géologiques et biologiques. L’augmentation de la productivité passe alors par l’augmentation de la production par unité de surface donnée, c’est-à-dire l’augmentation des rendements agricoles. Cependant, on observe en Europe une stagnation des rendements depuis les années 1990, dont la cause peut être attribuée en partie au changement climatique. D’un autre côté, quand on s’intéresse aux denrées alimentaires produites, on remarque qu’il est possible d’augmenter drastiquement la productivité des systèmes alimentaires : cette solution repose sur l’adoption généralisée d’une alimentation végétale.

Occupation des terres et productivité agricole : infériorité de l’élevage

Il apparaît ainsi qu’il serait bénéfique de favoriser une alimentation plus végétale, car la productivité agricole de denrées alimentaires végétales est supérieure, comparée aux produits animaux. En effet, la production de viande et produits animaux nécessite énormément plus de ressources que la production des végétaux : pour obtenir une même quantité de calories ou de protéines, l’élevage demande plus de terres, d’eau, d’énergie et de main-d’œuvre. En France, l’agriculture occupe la moitié de la surface du territoire national, et l’élevage occupe environ 70 % de ces terres agricoles. Dans le monde 77 % des terres agricoles mondiales sont consacrées à l’élevage (pâturages et cultures destinées à l’alimentation animale), et ces 77 % ne fournissent qu’environ 17 % des calories et 33 % des protéines alimentaires consommées dans le monde (Poore and Nemecek, 2018). À l’inverse, les cultures destinées directement à l’alimentation humaine occupent 23 % des terres agricoles tout en fournissant 83 % des calories et 67 % des protéines (Poore and Nemecek, 2018). Une part immense des terres sert donc directement ou indirectement à nourrir les animaux d’élevage (prairies, maïs fourrager, soja, etc.) plutôt qu’à produire des aliments consommés directement par les humains. Bien qu’il y ait des différences entre les espèces pour leur rendement énergétique (rapport entre la quantité d’aliment ingérée et la quantité de viande produite), ce dernier est toujours largement inférieur à 1. En effet, les écologues parlent de la loi des 10 % : lorsqu’on passe d’un niveau trophique à un autre, seulement 10 % de l’énergie consommée par un individu est conservée par son prédateur. En élevage, on retrouve des chiffres du même ordre d’idée : pour la viande de bœuf 10 kg d’aliment sont nécessaires pour obtenir 1 kg de viande, 5 kg d’aliment environ pour 1 kg de viande de porc, et 2,5 kg pour le poulet. Il faut cependant considérer le type d’alimentation, puisque les bovins peuvent valoriser des terres “peu productives” notamment en montagne grâce à leur système digestif qui leur permet de digérer l’herbe. À l’inverse, les animaux d’élevage dits monogastriques (porc, volailles…) sont nourris avec des aliments consommables par les êtres humains (blé, soja…). Finalement, la production d’un kilogramme de viande nécessite en moyenne 2,8 kg d’aliments propres à la consommation humaine dans les systèmes d’élevage de ruminants et 3,2 kg dans les systèmes d’élevage de monogastriques (Mottet et al., 2017). En se basant sur ces chiffres, on pourrait ainsi imaginer multiplier la productivité de la production agricole française par 1,9 en consommant directement les cultures qui auraient dû être destinées à l’élevage. Cette logique est universelle et applicable à un grand nombre de pays, bien que les chiffres puissent changer en fonction des caractéristiques locales.

En pratique, avec des simulations de systèmes alimentaires de pays existants, on observe cette loi générale d’augmentation de la productivité des systèmes alimentaires avec une alimentation plus végétale. Par exemple, dans une étude sur le système alimentaire des Pays-Bas, il a été montré que plus la part dans l’alimentation de protéines d’origine animale était faible, plus l’efficacité d’utilisation des terres agricoles était importante (Van Kernebeek et al., 2016). Cependant, il est observé dans cette étude que cette règle est vraie jusqu’à un certain seuil, qui est un régime avec consommation de produits animaux équivalant à 12 % des apports protéiques totaux. Lorsque l’alimentation était 100 % végétale, davantage de surface agricole était nécessaire pour couvrir les besoins nutritionnels que pour une alimentation avec 12 % des apports protéiques sous forme animale. Ce seuil s’explique par le rôle des élevages de ruminants qui permettent de valoriser des coproduits (pailles, sons, pulpe de betterave…) qui ne pourraient pas être utilisés pour l’alimentation humaine, bien qu’ils puissent tout de même servir pour la production d’énergie. Dans le scénario où la productivité est au maximum (apports protéiques d’origine animale à 12 %), les auteurs indiquent que les seuls apports de protéines animales viendraient des produits laitiers, et de la viande de bœuf qui est considérée comme un coproduit de la production de lait. En plus de valoriser des coproduits végétaux, les élevages de ruminants (généralement bovins) peuvent produire des aliments à partir de terres “non-arables” qui sont des prairies peu fertiles, inutilisables pour d’autres cultures (à cause du relief ou du sol généralement). Ce gain de productivité apporté par l’élevage de ruminants est cependant très dépendant de la proportion entre terres arables et terres non arables mais valorisables par les ruminants. Le pourcentage optimal d’aliments d’origine animale dans l’alimentation humaine dépend ainsi de la part relative des terres non cultivables : en Mongolie avec ses faibles surfaces cultivables, ce type d’élevage dit “optimal” constitue ainsi une part bien plus grande. En France, le seuil des 12 % de protéines d’origine animale, qui a été calculé aux Pays-Bas, serait plutôt d’environ 20-25 % (INRAE, 2019). Finalement, on comprend que la baisse drastique de l’élevage permet une augmentation importante de la productivité des systèmes alimentaires, jusqu’à un certain point (seuil des 12 % mentionné précédemment). Il faut par ailleurs remettre en perspective ce seuil : en Europe, entre 64 et 69 % des protéines consommées sont issues de produits d’origine animale (Daas et al., 2025). Pour des régimes végétariens (pas de consommation de viande, mais des produits laitiers et œufs), ce chiffre se situe entre 15 et 30 % en moyenne. Les 12 % correspondent donc à une population majoritairement végétarienne ou végétalienne, ce qui constitue un changement drastique par rapport à la situation européenne en 2025.

Finalement, pour un pays donné, le système alimentaire le plus productif possible dépend principalement de la surface de terres fertiles et la surface de terres peu productives (montagnes…) dont il dispose. Sur cette quantité limitée de terres fertiles, l’objectif est de minimiser la concurrence entre la production d’aliment pour l’élevage et de denrées directement consommables pour les humains, pour maximiser la productivité du système et ainsi nourrir le plus de personnes possible.

Souveraineté alimentaire, agroécologie et crise climatique

Dans la situation concrète actuelle, comme les rapports impérialistes structurent les systèmes agricoles mondiaux, l’augmentation de la productivité agricole est cruciale pour les pays les plus touchés par l’impérialisme. Les pays de la périphérie, à cause des vestiges de la colonisation, sont généralement cantonnés à la production de matières premières agricoles telles que le cacao, le café, les bananes ou encore le sucre, avant d’être exportés vers les pays industrialisés, où leur transformation, leur conditionnement et leur commercialisation permettent de capter l’essentiel de la valeur ajoutée. Ces cultures d’exportation mobilisent une part importante des terres, du capital et de la main-d’œuvre pour satisfaire une demande extérieure, alors que ces ressources pourraient également être consacrées au développement de productions destinées à l’alimentation de la population locale. Étant donné cette situation dans les pays de la périphérie, la priorité des États socialistes est de rompre avec la domination impérialiste (ou coloniale) en se réappropriant les terres utilisées pour des cultures d’exportation, afin de réorienter la production agricole vers des cultures destinées à nourrir la population locale. Durant ce processus, il serait plus intéressant de se concentrer sur le développement des productions végétales plutôt que sur l’élevage, ce qui faciliterait une production importante de denrées alimentaires, et permettrait ainsi d’acquérir une certaine souveraineté alimentaire pour être plus autonome face aux forces impérialistes. L’exemple de Cuba, subissant le blocus américain depuis plus de soixante ans, illustre bien la nécessité pour les pays socialistes d’acquérir une forte productivité agricole. Après une première phase de modernisation agricole largement dépendante des intrants soviétiques, l’effondrement de l’URSS au début des années 1990 contraint Cuba à transformer profondément son modèle de production. Le gouvernement développe alors les coopératives agricoles, redistribue des terres, encourage l’agriculture urbaine et périurbaine, et réoriente progressivement la production vers les cultures vivrières destinées directement à l’alimentation de la population afin de réduire les importations. On voit alors qu’en situation de fortes contraintes matérielles (à cause du blocus américain), la priorité est donnée à l’augmentation de la production végétale destinée à la consommation humaine plutôt qu’à l’expansion de productions animales particulièrement exigeantes en terres et en eau. Ce redressement a été un tel succès que Cuba a rebondi pour afficher les meilleurs résultats en matière de production alimentaire d’Amérique latine et des Caraïbes au cours de la période suivante, avec un taux de croissance annuel remarquable de 4,2 % par habitant entre 1996 et 2005 (Altieri, 2012). L’agriculture cubaine se base ainsi sur la polyculture, la rotation des cultures, les périodes de jachère, soit une tendance claire à la conservation et au recyclage des ressources ainsi qu’à la réduction au minimum des intrants extérieurs. Ce genre de système agricole, généralement qualifié comme “agroécologique”, repose sur une forte intensité en connaissances et en coordination sociale. La gestion de la fertilité des sols par la diversification des cultures, les rotations complexes et l’utilisation de couverts végétaux requiert en effet des savoirs écologiques importants, ainsi qu’une observation fine et continue des agroécosystèmes (Altieri, 2004). Cette approche dite “knowledge-intensive” a particulièrement bien été comprise par Cuba, qui doit ce développement de l’agroécologie aux investissements massifs dans la recherche et la formation. Bien que l’île ne représente qu’environ 2 % de la population d’Amérique latine, elle regroupe près de 11 % des scientifiques de la région, ainsi qu’environ 140 000 professionnels et techniciens hautement qualifiés mobilisés dans les secteurs de la recherche, de l’agriculture et de la santé (Altieri, 2012). Dans ce cadre, certaines formes d’organisation agricole collectives (coopératives, fermes collectivisées, etc.) constituent un environnement favorable à la mise en œuvre de ces principes, puisqu’elles facilitent la mutualisation des compétences, la circulation des connaissances et la coordination du travail. À la suite de cette réorientation agricole, Cuba est devenu un modèle mondial en matière d’agriculture écologique (Nelson et al., 2009). De plus, ce genre de système de production se base notamment sur la fixation symbiotique de l’azote, effectuée par les plantes de la famille des légumineuses (haricot, pois, lentilles, pois chiche, soja…). Cette fixation symbiotique est centrale puisque ce mécanisme biologique apporte au sol de l’azote prélevé dans l’atmosphère, permettant ainsi de se détacher des engrais de synthèse et donc de l’industrie pétrochimique. Les légumineuses, source centrale de protéines dans une alimentation végétale, permettent donc aussi de gérer la fertilité azotée des sols. Cette question du maintien de la fertilité a toujours été une question centrale, et l’histoire montre qu’elle se caractérise par une succession de stratégies : l’agriculture sur brûlis, qui exploitait temporairement les nutriments libérés par les cendres ; le recyclage des éléments minéraux via le fumier, le compost et les rotations ; puis, avec l’industrialisation, l’utilisation d’engrais minéraux de synthèse produits par le procédé Haber-Bosch (Güldner et al., 2021). Si les engrais azotés de synthèse ont permis d’augmenter fortement les rendements agricoles, leur utilisation massive s’accompagne de nombreux impacts environnementaux : fortes émissions de gaz à effet de serre (principalement de protoxyde d’azote), pollution des eaux par les nitrates, eutrophisation des milieux aquatiques, acidification des sols et forte dépendance au gaz naturel nécessaire à leur fabrication. En France, les émissions de protoxyde d’azote liées principalement à la fertilisation azotée représentent environ 30 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole, faisant de la fertilisation l’une des principales sources d’émissions après l’élevage (Insee, 2024). Cette impasse des engrais de synthèse et de l’agriculture chimique avait déjà été comprise par les pédologues et agronomes soviétiques tels que Dokoutchaïev, Maltsev ou Lyssenko. En effet, l’URSS, au moment du “grand plan de transformation de la nature” de 1948 à 1952, a mis en place une agriculture du même genre, qui se base sur les adaptations agricoles locales par la polyculture, l’agroforesterie extensive, le semis sous couvert végétal sans intrants (alternative au labour et aux traitements chimiques), au moment même où le monde capitaliste vivait l’apogée de sa “révolution verte” chimique (Suing, 2022). Cette approche, fondée sur une gestion écologique à long terme des agroécosystèmes, a cependant été abandonnée en URSS avec Khrouchtchev, en voulant s’aligner sur les techniques agricoles américaines.

On remarque ainsi que les modèles agricoles dans certains pays socialistes (ou ex-socialistes) basent la gestion de la fertilité principalement sur des pratiques culturales agroécologiques. L’élevage n’est alors qu’un élément parmi d’autres, ce qui montre son inutilité dans la gestion des agroécosystèmes, alors que l’élevage a généralement la réputation d’être bénéfique pour la fertilité des sols. À l’échelle d’une exploitation agricole, on imagine souvent un modèle “idéal” avec différents animaux, plusieurs cultures, où une partie des cultures nourrissent les animaux et les effluents d’élevage permettent de fertiliser, formant une sorte de complémentarité. Cependant, les effluents d’élevage ne constituent pas une source primaire de fertilité. Les animaux ne synthétisent ni azote, ni phosphore, ni potassium : ils ne font que recycler une partie des éléments minéraux préalablement absorbés par les plantes qu’ils consomment. Le fumier agit donc comme un vecteur de redistribution des nutriments au sein de l’agroécosystème, mais ne crée pas de fertilité nouvelle. D’un point de vue biogéochimique, les nutriments contenus dans les déjections proviennent initialement du sol, des plantes, de la fixation biologique de l’azote ou des engrais ajoutés au système. Par exemple, lorsqu’on cultive du maïs avec des engrais azotés minéraux, et qu’on utilise ce maïs pour nourrir des vaches, puis que le lisier fertilise un autre champ de blé : l’élevage n’a aucun impact bénéfique pour la fertilité. L’azote des engrais se retrouve simplement dans le lisier utilisé pour fertiliser le blé, donc apporter directement l’engrais azoté au blé plutôt qu’au maïs aurait eu un effet similaire. Finalement, la place de l’élevage dans la réflexion globale sur le maintien de la fertilité des sols à grande échelle est donc très minime. D’un point de vue agronomique, la gestion de la fertilité des sols est tout à fait possible sans élevage.

D’un autre côté, pour les pays du centre impérialiste, l’augmentation de la productivité agricole ne sera pas forcément la priorité s’ils devenaient socialistes. Comme ces pays disposent généralement d’une agriculture hautement mécanisée, fortement capitalisée, la situation est différente. Cependant, malgré cette forte capacité de production, on observe en Europe une stagnation des rendements depuis les années 1990, dont la cause peut être attribuée en partie au changement climatique (Brisson et al., 2010; Moore and Lobell, 2015). La stratégie de végétalisation de l’alimentation peut alors servir à faire face aux défis importants que cause la crise écologique et climatique, notamment en compensant la baisse des rendements agricoles. En effet, l’effet délétère que la crise climatique a déjà sur la production agricole va s’aggraver dans les prochaines décennies. D’une part, on observe des effets chroniques du changement climatique qui se traduisent par une diminution progressive du potentiel de production. L’augmentation des températures, la modification des régimes de précipitations, la dégradation des sols et l’accroissement du déficit hydrique entraînent une baisse tendancielle des rendements pour certaines cultures ainsi qu’une réduction des surfaces agricoles climatiquement adaptées. Le GIEC estime qu’environ 10 % des terres actuellement consacrées aux cultures et à l’élevage pourraient devenir inadaptées d’ici 2050 (IPCC, 2023). Cette perte de surface agricole pourrait ainsi être compensée facilement en réduisant l’élevage au profit de productions végétales pour la consommation humaine directement. D’autre part, le changement climatique accroît la fréquence et l’intensité des effets ponctuels liés aux événements extrêmes comme les sécheresses, vagues de chaleur, inondations ou épisodes de gel tardif. Cela provoque ainsi des pertes brutales de production sur une ou plusieurs campagnes agricoles, ce qui entraîne des baisses importantes des récoltes et également une hausse de la mortalité du bétail lors des vagues de chaleur. Ces événements extrêmes deviendront plus fréquents et plus sévères au cours du XXIᵉ siècle, augmentant le risque de crises alimentaires régionales ou mondiales (IPCC, 2022). L’élevage est donc particulièrement problématique durant les vagues de chaleur et les sécheresses puisqu’il fait courir un double risque pour la sécurité alimentaire. Non seulement les animaux qui meurent pendant les vagues de chaleur constituent une perte de viande qui aurait pu être consommée, mais ce qui est également perdu est l’aliment qu’ils ont mangé au cours de leur vie et qui aurait pu être mangé par des humains. L’eau qui a été utilisée pour les cultures qui servent à nourrir les animaux et aussi l’eau utilisée pour les abreuver est donc perdue, elle n’aboutit pas dans la création d’une denrée alimentaire. Cela exacerbe ainsi la concurrence entre les cultures destinées à l’élevage et celles destinées à l’alimentation humaine. La canicule de 2026 nous a rappelé l’urgence climatique et également la vulnérabilité des animaux face aux fortes chaleurs, avec des centaines de milliers de volailles mortes.

Toutefois, transformer la production n’est pas suffisant puisque le socialisme a pour objectif de faire correspondre la production aux besoins de la population. Une réorientation du système agricole vers une production davantage végétale suppose donc également une évolution des besoins sociaux auxquels cette production répond. Il ne s’agit pas seulement de modifier l’offre alimentaire, mais aussi les habitudes de consommation, les représentations culturelles et les normes sociales qui déterminent la demande en produits animaux. Or, l’étude de l’histoire et de la sociologie de la consommation de viande permet précisément de comprendre que ces préférences ne sont ni naturelles, ni immuables, mais qu’elles sont le produit de conditions matérielles, de rapports sociaux et de constructions culturelles qui peuvent, à leur tour, être transformés.

Consommation de viande et systèmes de domination : capitalisme, classes et patriarcat

La consommation de viande et de produits animaux étant profondément liée au système de production capitaliste, les rapports de classes jouent un rôle primordial dans la place qu’occupent ces produits dans nos assiettes. La manière de se nourrir s’explique alors principalement par la position sociale des individus, l’accessibilité financière et géographique de la nourriture. L’histoire de la consommation de viande montre qu’elle a toujours été étroitement liée aux conditions matérielles de production agricole. De l’Antiquité jusqu’au début de l’époque industrielle, les animaux étaient avant tout élevés pour leur force de travail, leur lait, leur laine ou leur fumier, la consommation de viande restant relativement limitée (Fauveau, 2023). Les animaux élevés ont notamment un rôle de “recyclage”, où les déchets organiques (son de blé…) étaient donnés aux porcs notamment, permettant leur valorisation. La viande a ainsi longtemps constitué un produit rare et coûteux, dont la consommation régulière était réservée aux catégories les plus aisées. Ces dernières sont généralement attirées par tout ce qui est rare, raffiné et exotique, par des mécanismes de distinction sociale. Par exemple, l’ananas, qui, étant autrefois un produit cher et rare, faisait le plaisir des plus riches, mais sa popularisation a entraîné chez ces derniers une diminution de leur engouement. De la même manière, les aliments les plus coûteux comme la viande sont davantage consommés au sommet de la hiérarchie sociale. Les classes laborieuses paysannes et ouvrières, elles, se contentaient généralement d’une alimentation basée sur les céréales, les légumineuses et les légumes. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle, puis surtout après la Seconde Guerre mondiale, que les gains de productivité, la mécanisation de l’agriculture, l’industrialisation des élevages ont permis l’émergence d’une production de masse de produits carnés. Cette production importante, couplée à l’augmentation du niveau de vie, a rendu possible l’augmentation de la consommation de viande. Le paradigme change alors : l’élevage n’a pas pour but de valoriser un quelconque déchet. À l’inverse, des terres fertiles productives sont utilisées pour nourrir les animaux d’élevage, ce qui met en place une concurrence entre la production de fourrage pour le bétail et la production de denrées alimentaires pour les humains. La production de viande devient alors une fin en soi, alors qu’elle n’était avant qu’une conséquence du système de production agricole. On voit alors que la consommation de viande apparaît comme la résultante de l’augmentation de la production, qui est corrélée aux conditions matérielles de production agricole. La consommation de viande passe alors d’environ 20 kilogrammes équivalent carcasse par habitant et par an en France à la fin du XVIIIe siècle, à 105 kilogrammes en 1980 (FAO, 2023 ; Fauveau, 2023). Cependant, à l’échelle mondiale, la consommation de viande est loin d’être aussi élevée dans tous les pays. Ces inégalités s’expliquent par les différences de niveau de développement économique, engendrées par le capitalisme mondialisé, qui maintiennent le sous-développement des pays de la périphérie par les rapports de domination impérialistes. La consommation de viande est donc généralement plus importante dans les pays du centre impérialiste que dans ceux de la périphérie. Cette domination économique impérialiste empêche ces pays de développer suffisamment leurs propres forces productives, et ils ne disposent donc pas d’une production agricole suffisamment importante pour mettre en place l’élevage à grande échelle. De plus, les populations de ces pays de la périphérie ont un manque de ressources économiques qui les pousse à se tourner vers une alimentation moins chère donc plus végétale. Ainsi la consommation de viande des pays d’Afrique, Moyen-Orient et Asie du Sud est située entre 5 et 40 kg par habitant par an, avec les pays les plus bas étant entre 5 et 10 kg comme le Niger à 7 kg ou le Bangladesh à 4,5 kg  (FAO, 2023). Il est estimé qu’il y a un milliard et demi de végétariens dans le monde, mais seuls 75 millions d’entre eux ont choisi ce régime alimentaire, les 1 450 millions restants sont des végétariens par nécessité qui commenceront à manger de la viande dès qu’ils en auront les moyens (Leahy et al., 2010). À l’inverse, les pays occidentaux du centre impérialiste consomment plutôt entre 70 et 100 kg par habitant et par an avec l’Espagne à 100 kg, ou les États-Unis à 122 kg (FAO, 2023). D’un autre côté, on remarque que le développement extrêmement rapide de la Chine est corrélé avec la consommation de viande, qui était d’une dizaine de kilos dans les années 1970, et qui a explosé jusqu’à 70 kg en 2023. En URSS, depuis les années 1960, les dirigeants soviétiques ont développé le secteur de l’élevage afin de rapprocher le régime alimentaire soviétique du « régime occidental du progrès », caractérisé notamment par une forte consommation de viande (Lunze et al., 2015). La consommation annuelle de viande par habitant passe ainsi de 39,5 kg en 1960 à plus de 62 kg en 1986. Cette augmentation de la consommation de viande en URSS résultait d’un objectif historique spécifique : démontrer la capacité du système soviétique à offrir un niveau de consommation comparable à celui des pays capitalistes développés.

Tout nous laisse ainsi penser que la consommation de viande est effectivement un signe de progrès, les pays socialistes (bien que révisionnistes à cette période) cherchant eux aussi à faire augmenter cette consommation. Cependant, le socialisme a pour but de répondre aux besoins de la population, et la consommation de viande n’est pas un besoin en soi, c’est une habitude alimentaire historiquement et socialement construite. L’objectif est de fournir une alimentation nutritive, saine, et de qualité pour la population. Or, d’après les données scientifiques récentes, les régimes alimentaires basés majoritairement sur les plantes apparaissent comme supérieurs pour la santé. Une consommation élevée de viande rouge et de viande transformée est aujourd’hui associée à un risque accru de maladies cardiovasculaires, de certains cancers et de diabète de type 2. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’OMS, a classé les viandes transformées comme cancérogènes pour l’être humain (groupe 1) et les viandes rouges comme probablement cancérogènes (groupe 2A). Chaque portion quotidienne de 50 g de viande transformée augmente le risque de cancer colorectal d’environ 18 % d’après l’OMS (WHO, 2015). La consommation quotidienne de 50 g de viande transformée est associée à une augmentation d’environ 15 % du risque de diabète de type 2 (Li et al., 2024), tandis que 100 g de viande rouge consommés quotidiennement sont associés à une augmentation d’environ 10 % de maladies cardiovasculaires. Le problème de la viande réside en fait dans sa “force” : la richesse en certains nutriments, comme la viande rouge avec les graisses saturées et le fer héminique, qui rendent sa consommation régulière délétère pour la santé sur le long terme. Dans des situations où la sous-nutrition est un problème, qui est d’ailleurs souvent dû à la pauvreté engendrée par la violence de l’impérialisme dans certains pays de la périphérie, la viande est un aliment à privilégier, justement pour sa concentration en nutriments (notamment le fer). Cependant, à l’échelle mondiale, le principal problème nutritionnel n’est pas seulement la sous-alimentation mais plutôt la malnutrition. Selon le Global Burden of Disease, les facteurs alimentaires sont responsables d’environ 7,9 millions de décès par an, principalement en raison d’une consommation insuffisante d’aliments végétaux riches en fibres (céréales complètes, fruits, légumineuses, noix) et d’une consommation excessive de sodium. Dans l’hypothèse socialiste, la société aura déjà supprimé la pauvreté et garanti à chacun un accès à une alimentation suffisante. Alors les enjeux nutritionnels seraient l’amélioration de la qualité de l’alimentation. La planification alimentaire pourrait alors viser non seulement à satisfaire les besoins énergétiques de la population, mais aussi à réduire les maladies chroniques évitables, comme le cancer, qui est favorisé par la consommation régulière de viande. En effet, les connaissances scientifiques actuelles indiquent qu’une alimentation davantage fondée sur les produits végétaux est associée à une meilleure santé à l’échelle de la population, notamment grâce à une consommation plus élevée de fibres, de vitamines et de composés protecteurs, ainsi qu’à une moindre consommation de viandes rouges et transformées. Les fibres, dont les recommandations minimales sont fixées à 25-30 g par jour, sont largement sous-consommées, avec une consommation moyenne en Europe de 18 g seulement (McKeown et al., 2022; Stephen et al., 2017). Les régimes végétariens et végétaliens ont un effet protecteur contre les cancers, avec une réduction observée de 8 % (végétarien) et 15 % (végétalien) de l’incidence de tout type de cancer (Dinu et al., 2017). Il faut également mentionner que les régimes alimentaires végétariens et végétaliens bien planifiés peuvent être équilibrés sur le plan nutritionnel et présenter des bienfaits pour la santé à long terme (Raj et al., 2025). Les plantes, riches en fibres, semblent ainsi être supérieures à la viande pour garantir sur le long terme la santé du plus grand nombre dans un contexte socialiste, ce qui constituerait un levier cohérent de politique de santé publique.

On constate ainsi que ce qui était autrefois présenté comme un progrès, l’augmentation de la consommation de produits animaux, apparaît aujourd’hui comme une impasse sanitaire. Le socialisme ne devrait donc pas tendre vers une supposée prospérité carnée dictée par les standards capitalistes occidentaux, mais plutôt vers une alimentation saine qui puisse nourrir le maximum de personnes possible. Le progrès serait alors de garantir l’accès à une nourriture diversifiée et végétale au plus grand nombre. Puisque la consommation de viande a historiquement été associée aux privilèges matériels et à la distinction de classe, son dépassement au profit d’une alimentation plus rationnelle et plus égalitaire participerait, sous le socialisme, à l’effacement progressif des normes de consommation héritées des sociétés de classe. Mais la viande ne constitue pas seulement un marqueur de classe : elle est également un marqueur de genre. Les représentations et les pratiques qui lui sont associées s’inscrivent dans les rapports sociaux de domination genrée, c’est-à-dire dans le patriarcat, dont la reproduction est étroitement liée au développement des sociétés de classe et aux rapports de production capitalistes. En effet, Nora Bouazzouni montre dans ses ouvrages Faiminisme et Steaksisme que les aliments sont souvent associés à des stéréotypes genrés : la viande rouge, les grillades ou les barbecues sont fréquemment présentés comme des symboles de force, de puissance et de virilité, tandis que les légumes, les salades ou les régimes végétariens sont davantage associés à la féminité. Cette représentation culturelle n’est pas anodine : elle contribue à faire de la consommation de viande un marqueur d’identité masculine et à présenter la réduction de cette consommation comme une remise en cause de certains idéaux de virilité. La consommation de viande plus importante des hommes ne s’explique pas seulement par des différences de besoins nutritionnels mais cela s’inscrit dans des normes sociales et culturelles liées au genre. Cette analyse rejoint les travaux de Carol J. Adams, qui établissent un lien entre patriarcat, domination des animaux et valorisation symbolique de la viande comme attribut de la masculinité. Renoncer à la viande ne signifie donc pas seulement modifier ses habitudes alimentaires ; cela peut être perçu, pour certains hommes socialisés dans ces normes, comme une remise en cause d’un attribut symbolique de la masculinité. On le remarque avec l’apparition récente de termes comme “soyboy”, utilisé par les masculinistes pour qualifier des hommes consommant des produits à base de soja à la place de viande ou de lait. Les réactions hostiles envers le soja ou le véganisme traduisent moins une inquiétude nutritionnelle qu’une angoisse identitaire : si la virilité n’est plus démontrée par la consommation de viande, certains hommes peuvent avoir le sentiment de perdre un élément de leur position symbolique dans les rapports de genre. Autrement dit, la défense de la viande peut fonctionner comme la défense d’un ordre social où la masculinité reste associée à la domination et à la supériorité symbolique sur le féminin. Chez Engels, notamment dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, la domination masculine et la division genrée de la société sont historiquement liées à l’apparition de la propriété privée et des sociétés de classe, de sorte que l’oppression de genre apparaît comme une structure indissociable du développement du capitalisme. Lors de la sortie du capitalisme, en allant vers une société égalitaire, les genres tendraient à aussi disparaître, donc la consommation de viande, marqueur de domination de genre, pourrait également être remise en question.
Finalement, dans une société égalitaire, la production alimentaire pourrait être organisée avant tout selon des critères d’efficacité, de durabilité et de satisfaction des besoins, plutôt qu’autour d’aliments dont la valeur repose en partie sur leur caractère historiquement prestigieux ou distinctif. La consommation de viande étant un marqueur de la société de classe patriarcale, cela constituera ainsi une séquelle du passé lorsque le capitalisme et le patriarcat seront abolis. L’arrêt de la consommation de viande s’inscrit alors dans cette dynamique de l’abolition de la domination : abolition de la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, abolition de la domination impérialiste des pays du centre sur ceux de la périphérie, abolition de la domination des hommes sur les femmes, et donc finalement, abolition de la domination de la race humaine sur les animaux.

L’impasse du véganisme néolibéral : vers des solutions concrètes pour une alimentation végétale et collective

Dans les pays occidentaux imprégnés par le néolibéralisme, le changement est souvent promu comme la somme de choix individuels. Cela se traduit notamment par des courants de pensée qui mettent la culpabilité du système sur l’individu, comme “l’écologie des petits gestes”. Ces pratiques, profondément individualisantes, empêchent de penser au système global en cause. Elles sont à la fois le fruit d’une hégémonie de la pensée libérale qui pousse la pensée individualiste et le fruit de l’action des capitalistes qui veulent empêcher l’organisation collective pour éviter un changement de système qui leur serait défavorable. Un exemple pour ce deuxième point est l’empreinte carbone. C’est la compagnie pétrolière BP qui a popularisé au début des années 2000 l’idée d’une empreinte carbone calculée à l’échelle de l’individu à travers une vaste campagne de communication. L’objectif était de déplacer l’attention du public des grandes entreprises productrices d’énergies fossiles vers les comportements des consommateurs. Au lieu de s’interroger collectivement sur l’organisation de la production, des transports ou du système énergétique, les individus étaient invités à calculer leur propre responsabilité dans la crise climatique. Cette stratégie illustre une tendance plus générale du capitalisme contemporain : transformer des problèmes structurels en questions de responsabilité individuelle. Le véganisme, qui est une idéologie définissant toute forme d’exploitation animale comme non morale, s’inscrit également dans cette lignée. Bien que les vegans aient pour but final l’abolition de l’exploitation animale en tant que système global, en réalité leur action militante principale est l’encouragement des individus à changer leur consommation pour effectuer un boycott des produits animaux. Cela permet, dans un premier temps, de s’extraire de la culpabilité individuelle de contribuer à l’exploitation animale, puis la deuxième étape est de convertir suffisamment de personnes pour que la baisse globale de la demande en produits animaux provoque en réaction une baisse de la production, et in fine,l’arrêt de l’exploitation animale. Cette solution semble peu efficace pour effectuer des changements systémiques concrets, et elle n’est qu’illusion sans autre forme de lutte politique contre le système capitaliste en place. La seule solution efficace est la sortie du capitalisme, la collectivisation des moyens de production, et la planification démocratique des denrées agricoles produites ce qui pourrait mener à décider collectivement l’arrêt de l’exploitation animale. De plus, des politiques visant à interdire l’élevage ou la vente de produits animaux seraient totalement inefficaces et même contre-productives. La consommation de viande étant une habitude alimentaire, soustraire la viande sans autre changement dans l’alimentation n’apporte que le manque et la frustration pour la majorité des gens. En effet, on remarque que parmi les principaux freins que rencontrent les Occidentaux pour l’adoption d’une alimentation végétale on retrouve : habitudes alimentaires, manque de connaissances nutritionnelles, difficulté à savoir quoi cuisiner, contraintes pratiques, pression sociale, inquiétudes sur les protéines et autres nutriments, accessibilité, prix (Rickerby and Green, 2024; Yang et al., 2025). En effet, les protéines végétales sont difficiles à cuisiner, en termes de temps et d’organisation. Par exemple, les légumineuses demandent parfois une phase de trempage pendant 12 h, ensuite une cuisson à l’eau assez longue. Les recettes pour des plats à base de légumineuses sont généralement méconnues à cause de l’hégémonie culturelle des plats à base de viande. À l’inverse, les alternatives végétales à la viande (simili-carnés) sont des produits faciles à utiliser puisqu’on peut faire des recettes déjà connues et simplement remplacer la viande par ces alternatives. Les légumineuses qui constituent ces produits y sont déjà cuites, et le temps de préparation est donc beaucoup plus rapide. Cependant, ils sont généralement peu accessibles (non disponibles dans tous les magasins) et parfois assez chers comparé à la viande ou aux légumineuses achetées non transformées. On comprend alors qu’en professionnalisant l’alimentation et en fournissant directement à la population des plats sains, nutritifs et gratuits, la plupart des problématiques liées à l’adoption d’un régime végétal disparaissent. Les personnes chargées de cuisiner disposent du temps, des équipements et des compétences nécessaires pour préparer ces aliments à grande échelle, si bien que leur caractère fastidieux cesse d’être un frein. L’équilibre nutritionnel, qui est particulièrement important pour les régimes végétaliens, serait également géré par des professionnels, au lieu de laisser chaque individu s’assurer lui-même d’obtenir tous les nutriments par son alimentation. Ce genre de gestion collective de l’alimentation se concrétise ainsi sous forme de cantines publiques.

Les cantines publiques s’illustrent ainsi comme le support matériel de la végétalisation de l’alimentation, bien qu’il ne s’agisse pas du tout de leur objectif initial. En effet, les deux rôles principaux des cantines publiques seraient plutôt de nourrir efficacement la population en garantissant des repas sains et gratuits pour tous, et de transformer une activité privée et inégale en un service socialisé. Comme l’avait déjà souligné Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, l’émancipation humaine passe en partie par la socialisation des tâches domestiques, historiquement assignées à la sphère privée et assumées de manière disproportionnée par les femmes. La préparation quotidienne des repas constitue un exemple typique de ce travail fragmenté et répété des millions de fois dans chaque foyer. En collectivisant une partie de la restauration à travers des cantines publiques, la tâche de confection des repas devient une activité socialisée, qui libère la population (surtout les femmes) de cette contrainte chronophage et énergivore. De plus, cette collectivisation permet de réaliser d’importantes économies d’échelle : mutualisation des équipements, réduction du gaspillage alimentaire, optimisation des achats, spécialisation du travail et amélioration de la qualité nutritionnelle. Cette logique d’organisation collective de l’alimentation sous forme de cantines est globalement consensuelle au sein des communistes, et elle fut mise en œuvre dans plusieurs expériences socialistes. Différentes formes de restauration collective ont été mises en place, allant des cantines industrielles en URSS et en RDA aux cantines massives des communes populaires chinoises durant la fin des années 1950. Ces dispositifs avaient en commun de socialiser une partie du travail domestique lié à l’alimentation, en l’intégrant dans des structures collectives (usines, communes, unités de travail) afin de réduire les coûts, d’augmenter la productivité et de transformer les rapports sociaux de reproduction.

Après la révolution socialiste, la planification de la production agricole et sa collectivisation seront mises en place. La société devra alors aller vers une réorientation progressive des systèmes alimentaires vers des productions végétales destinées directement à la consommation humaine. Par la suite, la création de cantines publiques sera au cœur de la stratégie de transition alimentaire généralisée. En plus de fournir des repas sains, gratuits et disponibles pour tous, les cantines permettront sur le long terme de déconstruire la culture de la consommation de viande, qui a été longtemps ancrée et mise en avant par le capitalisme et le patriarcat. Finalement, nous conclurons que l’alimentation végétale s’inscrit parfaitement en tant que réponse aux enjeux fondamentaux du communisme, notamment le développement des forces productives via l’augmentation de la productivité agricole. Cette stratégie de végétalisation permet également des avancées en termes de santé publique, et répond aux enjeux plus actuels de la crise écologique, causée en partie par l’agriculture capitaliste. On pourrait également conclure qu’au-delà des considérations économiques, agronomiques et sanitaires, le socialisme apparaît comme le projet politique le plus à même d’organiser une transition alimentaire végétale à grande échelle, et finalement d’ouvrir la voie à l’abolition de l’exploitation des animaux par le genre humain.

Bibliographie :

Altieri, M., 2004. An agroecological basis for designing diversified cropping systems in the tropics.

Altieri, M.A., 2012. The Paradox of Cuban Agriculture. Mon. Rev. 63, 23.

Brisson, N., Gate, P., Gouache, D., Charmet, G., Oury, F.-X., Huard, F., 2010. Why are wheat yields stagnating in Europe? A comprehensive data analysis for France. Field Crops Res. 119, 201–212.

Daas, M.C., van ’t Veer, P., Temme, E.H.M., Kuijsten, A., Gurinović, M., Biesbroek, S., 2025. Diversity of dietary protein patterns across Europe – Impact on nutritional quality and environmental sustainability. Curr. Res. Food Sci. 10, 101019.

Dinu, M., Abbate, R., Gensini, G.F., Casini, A., Sofi, F., 2017. Vegetarian, vegan diets and multiple health outcomes: A systematic review with meta-analysis of observational studies. Crit. Rev. Food Sci. Nutr. 57, 3640–3649.

FAO, 2023. Meat supply per person [WWW Document]. Our World Data. URL https://ourworldindata.org/grapher/meat-supply-per-person (accessed 6.10.26).

Fauveau, C., 2023. L’humain mangeur de viande: historique des modes de consommation et des pratiques.

Güldner, D., Larsen, L., Cunfer, G., 2021. Soil Fertility Transitions in the Context of Industrialization, 1750–2000. Soc. Sci. Hist. 45, 785–811.

INRAE, 2019. [Infographie] Elevage et occupation des terres [WWW Document]. URL https://www.inrae.fr/actualites/infographie-elevage-occupation-terres (accessed 6.6.26).

Insee, 2024. Émissions de GES et polluants atmosphériques issus de l’agriculture [WWW Document]. URL https://www.insee.fr/fr/statistiques/7728879? (accessed 8.2.26).

IPCC, 2023. Climate Change 2022 – Impacts, Adaptation and Vulnerability: Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, 1st ed. Cambridge University Press.

Leahy, E., Lyons, S., Tol, R.S.J., 2010. An estimate of the number of vegetarians in the world.

Li, C., Bishop, T.R.P., Imamura, F., Sharp, S.J., Pearce, M., Brage, S., Ong, K.K., Ahsan, H., Bes-Rastrollo, M., Beulens, J.W.J., Den Braver, N., Byberg, L., Canhada, S., Chen, Z., Chung, H.-F., Cortés-Valencia, A., Djousse, L., Drouin-Chartier, J.-P., Du, H., Du, S., Duncan, B.B., Gaziano, J.M., Gordon-Larsen, P., Goto, A., Haghighatdoost, F., Härkänen, T., Hashemian, M., Hu, F.B., Ittermann, T., Järvinen, R., Kakkoura, M.G., Neelakantan, N., Knekt, P., Lajous, M., Li, Y., Magliano, D.J., Malekzadeh, R., Le Marchand, L., Marques-Vidal, P., Martinez-Gonzalez, M.A., Maskarinec, G., Mishra, G.D., Mohammadifard, N., O’Donoghue, G., O’Gorman, D., Popkin, B., Poustchi, H., Sarrafzadegan, N., Sawada, N., Schmidt, M.I., Shaw, J.E., Soedamah-Muthu, S., Stern, D., Tong, L., Van Dam, R.M., Völzke, H., Willett, W.C., Wolk, A., Yu, C., Forouhi, N.G., Wareham, N.J., 2024. Meat consumption and incident type 2 diabetes: an individual-participant federated meta-analysis of 1·97 million adults with 100 000 incident cases from 31 cohorts in 20 countries. Lancet Diabetes Endocrinol. 12, 619–630.

Lunze, K., Yurasova, E., Idrisov, B., Gnatienko, N., Migliorini, L., 2015. Food security and nutrition in the Russian Federation – a health policy analysis. Glob. Health Action 8, 10.3402/gha.v8.27537.

McKeown, N.M., Fahey, G.C., Slavin, J., van der Kamp, J.-W., 2022. Fibre intake for optimal health: how can healthcare professionals support people to reach dietary recommendations? The BMJ 378, e054370.

Moore, F.C., Lobell, D.B., 2015. The fingerprint of climate trends on European crop yields. Proc. Natl. Acad. Sci. 112, 2670–2675.

Mottet, A., De Haan, C., Falcucci, A., Tempio, G., Opio, C., Gerber, P., 2017. Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate. Glob. Food Secur. 14, 1–8.

Nelson, E., Scott, S., Cukier, J., Galán, Á.L., 2009. Institutionalizing agroecology: successes and challenges in Cuba. Agric. Hum. Values 26, 233–243.

Poore, J., Nemecek, T., 2018. Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science 360, 987–992.

Raj, S., Guest, N.S., Landry, M.J., Mangels, A.R., Pawlak, R., Rozga, M., 2025. Vegetarian Dietary Patterns for Adults: A Position Paper of the Academy of Nutrition and Dietetics. J. Acad. Nutr. Diet. 125, 831-846.e2.

Rickerby, A., Green, R., 2024. Barriers to Adopting a Plant-Based Diet in High-Income Countries: A Systematic Review. Nutrients 16, 823.

Stephen, A.M., Champ, M.M.-J., Cloran, S.J., Fleith, M., Van Lieshout, L., Mejborn, H., Burley, V.J., 2017. Dietary fibre in Europe: current state of knowledge on definitions, sources, recommendations, intakes and relationships to health. Nutr. Res. Rev. 30, 149–190.

Suing, G., 2022. MANIFESTE COMMUNISTE POUR LA BIODIVERSITé [WWW Document]. Site Germinallejournal. URL http://germinallejournal.jimdofree.com/2022/08/10/manifeste-communiste-pour-la-biodiversit%C3%A9/ (accessed 8.2.26).

Van Kernebeek, H.R.J., Oosting, S.J., Van Ittersum, M.K., Bikker, P., De Boer, I.J.M., 2016. Saving land to feed a growing population: consequences for consumption of crop and livestock products. Int. J. Life Cycle Assess. 21, 677–687.

WHO, 2015. Cancer : cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée [WWW Document]. URL https://www.who.int/fr/news-room/questions-and-answers/item/cancer-carcinogenicity-of-the-consumption-of-red-meat-and-processed-meat (accessed 6.26.26).

Yang, J., Bernard, L., Ting, A., Sullivan, V.K., Rebholz, C.M., 2025. Perceived motivators and barriers to consuming a plant-based diet: a qualitative research study. BMC Nutr. 11, 108.


Précédent Suivant