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Pourquoi je ne suis plus anti-autoritaire ?
L'antiautoritarisme, à force de refuser toute structure, empêche purement et simplement de gagner. De Saint-Imier aux cantines à prix libre, de la Gauche Prolétarienne aux ZAD désertes, la multiplication des initiatives ne suffit pas à faire système — car la quantité ne produit jamais, seule, un changement de nature. Reste alors un mouvement qui sait mobiliser mais jamais organiser, et une horizontalité de façade où le capitalisme reprend ses droits par défaut. Face à cette impasse : le centralisme des organisations communistes et marxistes.
Par Lizzie Publié in #ALLIES, #POSITIONS le 9 septembre 2026 46 min de lecture
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Ce texte est extrait d’un genre de récit analytique à paraître prochainement. Son titre : “Pourquoi je ne suis plus antiautoritaire ?”. L’objectif de ce texte est double : à la fois émettre une critique politique d’un projet que j’ai chéri et défendu de toutes mes forces, mais dont je ne saisis plus la pertinence aujourd’hui, et parvenir à me formuler où j’en suis politiquement. J’en viens à comprendre de plus en plus que les militants qui écrivent le font souvent pour cette seconde raison.

Dans le texte complet, construit en trois parties, j’aborde d’abord une petite histoire des luttes auxquelles j’ai pu prendre part et je situe mes activités lorsque j’étais anarchiste. Dans la deuxième partie, je prends un ton bien plus politique : j’y critique la conception de la structure et de l’organisation des antiautoritaires de tous poils. C’est celles que vous vous apprêtez à lire. Dans une troisième partie, je réponds à la question posée dans le titre. J’évoque la place de la communauté dans le développement de la pensée antiautoritaire, comment l’activité qui façonne l’esprit et j’interroge les combats que j’ai pu mener par le passé.


J’ai longtemps hésité avec le terme “antiautoritaire”, dans la mesure où on le retrouve dans des pensées radicalement différentes. Je me risque donc à faire quelques généralités, malgré les différences concrètes entre les anarchistes, les communistes libertaires et les autonomes. Mais c’est bien l’antiautoritarisme qui a le plus souvent orienté mon activité. Quand j’ai arrêté de revendiquer l’anarchisme, c’est la dernière chose qui me restait. Je m’en sépare ici. Bonne lecture.

C’est quoi, l’antiautoritarisme ?

Au cours des deux derniers siècles, nous avons pu observer plusieurs courants politiques se revendiquer de l’antiautoritarisme. À commencer par l’Internationale Antiautoritaire de Saint-Imier, en 1872. Purgés de la première Internationale ouvrière, les délégués d’organisations anarchistes de toute l’Europe et d’Amérique du Sud s’étaient réunis pour poser les bases de ce qui inspire encore les libertaires du monde entier. Au fil du développement de la pensée anarchiste, l’antiautoritarisme a désigné trois choses essentielles :

  • L’opposition à la dictature du prolétariat, et à la saisie de l’appareil d’État, par le parti, pour mater la contre-révolution et appliquer un programme socialiste. Les craintes des anarchistes étant les dérives bureaucratiques possibles dans l’État socialiste, un problème soulevé par Bakounine à partir de 1870. La Lettre à Luigi Fabbri sur la dictature du prolétariat, écrite par Malatesta en 1919 cristallise bien ces critiques.
  • Le refus d’un parti d’avant-garde, et la confiance en la capacité des masses à produire une action révolutionnaire juste et prolongée, lorsque les conditions sont réunies. En 1926, Makhno, Archinov, Mett, Linsky et Valevsky décrivent le rôle d’une organisation anarchiste dans le mouvement social et la révolution dans Plate-forme d’organisation des communistes libertaires.
  • L’aspiration politique à effacer la domination par l’autogestion ou par l’autonomie, et donc le refus de certains modes d’organisation centralistes. Les antiautoritaires voient dans ces fonctionnements la reproduction du capitalisme et de la domination bourgeoise. Cette position est détaillée dans le Manifeste de l’Union Communiste Libertaire, où l’antiautoritarisme est majoritairement opposé aux courants communistes non-libertaires.

Ainsi, on a souvent opposé le caractère libertaire ou autoritaire d’un programme ou d’une organisation communiste. Dans cette dichotomie, l’autoritarisme fait référence à la fois au projet politique socialiste révolutionnaire, mais également à des fonctionnements plus ou moins centralistes, avec des mandats à responsabilités et des directions pour assurer la bonne orientation dans l’action de l’organisation.

Mais les anarchistes ne sont pas les seuls à avoir revendiqué l’antiautoritarisme. En 1969, les militants d’inspiration maoïste de la Gauche Prolétarienne publient De la révolte antiautoritaire à la révolution prolétarienne. Au lendemain de mai 68, galvanisée par la Révolution culturelle et face à un Parti Communiste Français toujours plus bureaucratique et éloigné des masses, la Gauche Prolétarienne s’attaque à tous les chefs. D’une part, ils critiquent les avant-gardes corrompues, les petits chefs hors-sols, au travail comme dans la lutte, responsables de la déliquescence du communisme en France. D’autre part, ils attaquent De Gaulle, et évoquent le danger fasciste que représente le militaire alors chef de l’État. Cette “révolte antiautoritaire”, ceux que l’on nommera les “mao-spontex”, la trouveront dans l’affrontement avec la police et dans l’action violente, mais surtout dans la participation à des organisations thématiques telles que le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), le Mouvement de libération des femmes (MLF), ainsi que dans les luttes de prisonniers et d’immigrés. Cet antiautoritarisme se caractérise surtout par la centralité des masses dans l’action révolutionnaire. Plusieurs militants de la Gauche Prolétarienne conserveront ces valeurs antiautoritaires mais perdront de vue le communisme.

Au début des années 70, les organisations maoïstes se dissolvent. Elles laissent derrière elles des militants galvanisés, croyant dur comme fer à l’insurrection antiautoritaire. Au même moment, un courant rejetant partis et syndicats est importé d’Italie : c’est l’opéraïsme. C’est sous cette bannière que se retrouvent d’anciens militants de la Gauche Prolétarienne, avec qui se mélangent des anarchistes et d’autres révolutionnaires. C’est dans cette rencontre des courants que s’approfondit la critique de l’autorité, et que naît le mouvement autonome. Une idéologie qui s’attaque à la formalité, aux structures de toutes les organisations révolutionnaires et à toute forme de centralisation. Ces évolutions rapprochent alors l’autonomie de l’anarchisme, tout en l’éloignant du marxisme. Ce qui n’empêche pas la mouvance autonome de connaître plusieurs âges d’or et coups d’éclat : avec le black bloc, dans les luttes écologistes et queer, contre les sommets internationaux, etc.

Mais l’antiautoritarisme n’est pas propre aux révolutionnaires, et ses idées font également écho dans la philosophie et la psycho-sociologie. Notamment dans les travaux d’Adorno sur la personnalité autoritaire, publiés en 1950, dans lesquels l’Allemand tente d’expliquer l’avènement du nazisme et comment ses compatriotes ont pu tomber sous le charme d’Hitler. En 1944, Adorno et Horkheimer publiaient Dialectique de la raison. Dans cet ouvrage de théorie critique, les deux philosophes développent une analyse pessimiste du progrès, face à un nazisme qu’ils analysent comme terriblement rationnel, et à un capitalisme d’État dérivant du stalinisme ayant eu pour effet d’atténuer les contradictions de classe intrinsèques au capitalisme. Pour eux, le progrès détruit la morale, ne laissant que la science, froide, cruelle et nécessairement barbare. Les deux philosophes mettent dos à dos l’économie national-socialiste et le capitalisme d’État de l’URSS, deux systèmes qui auraient servi à atténuer les contradictions de classe dans le capitalisme.

C’est là une théorie qui fait écho aux thèses de Voline, anarchiste synthésiste. En 1934, ce dernier publiait Le fascisme rouge, un texte faisant un parallèle entre le fascisme et l’URSS sur le plan économique. Si Mussolini avait bien réalisé quelques réformes sociales, le fasciste opère dès 1920 un tournant de la rigueur et une politique de privatisation de toute l’économie italienne.

Ce parallèle, on le retrouve également dans la gauche réformiste et anti-communiste, dès les années 30, mais également dans les productions philosophiques du libéralisme atlantiste, au service du bloc capitaliste pendant la Guerre Froide. Si en 1951 Arendt n’avait pas théorisé le “totalitarisme” pour désigner l’URSS, son concept sera pourtant repris par les penseurs pro-guerre de la deuxième moitié du XXe siècle. À l’instar de Bernard-Henri Lévy, mais également d’André Glucksmann, un ancien militant de la Gauche Prolétarienne, n’ayant conservé de son passé que l’antiautoritarisme, sans le communisme. C’est dans cette mélasse libérale, faite de concepts moraux bourgeois et de révisionnisme historique que l’anticommunisme est alimenté par la comparaison du mouvement ouvrier au nazisme. C’est là que naît le mythe d’un Hitler de gauche, d’un Mussolini résolument socialiste, et d’une violence révolutionnaire comparable aux pires heures du fascisme. Ici, le symbole prime sur le contenu réel et les faits historiques, pour convenir à l’idéologie bourgeoise. Pour convenir à la classe qui n’a eu de cesse de faire pleuvoir le feu et l’acier sur les prolétaires d’Asie centrale, d’Afrique et d’Amérique du Sud depuis la fin des “totalitarismes” et de la “barbarie”.

Parce que je n’ai fréquenté que ces milieux, j’appellerai antiautoritaires les courants anarchistes, communistes libertaires et autonomes. Je préciserai si la critique est plus spécifique à l’un de ces trois courants. J’assume cependant de les assimiler autour des principes antiautoritaires, que j’estime essentiels dans leur construction ; malgré des différences marquées à de nombreux endroits.

Mais s’agit-il là de vanter l’autoritarisme comme une valeur absolument progressiste de notre camp social ? Sûrement pas.

La critique de l’autoritarisme est nécessaire à la lutte. Aussi bien au sein de nos organisations lorsque celles-ci dérivent et se bureaucratisent, que dans les luttes de notre classe. L’autoritarisme bourgeois se manifeste par les violences policières, la psychiatrisation, l’emprisonnement politique des révolutionnaires et doit être un objet de lutte, mobilisateur et organisateur. En France, il est symptomatique d’une démocratie fantoche, où seuls les intérêts capitalistes ont réellement voix au chapitre, tant que notre classe demeure incapable de mener des luttes victorieuses.

C’est bien de cela qu’il s’agit : de rapport de force. La démocratie n’est pas opposée au rapport de force, nous avons intérêt à avoir le rapport de force sur la bourgeoisie, et de faire en sorte qu’elle ne puisse plus jamais s’exprimer. Seulement, face aux moyens des capitalistes, qu’ils soient idéologiques, coercitifs, et j’en passe, notre classe ne dispose pas d’outils infinis pour construire ce rapport de force. Il n’y a que notre nombre, mais surtout notre organisation, pour appuyer comme une seule personne, là où il faut, quand il le faut.

C’est à partir de cette histoire que je souhaite critiquer l’antiautoritarisme. J’aurais également pu m’intéresser à Orwell, mais je ne l’ai que peu étudié. Si les courants antiautoritaires sont particulièrement hétérogènes, ils possèdent cependant de nombreuses caractéristiques idéologiques et pratiques communes. La critique à suivre revient sur la question de la structure et de son rôle dans l’organisation et la lutte, mais aussi sur les limites de l’autonomie et de l’autogestion comme modes de fonctionnement antiautoritaires.

Une question de structure et d’organisation

En 2007, l’anarchiste José Antonio Gutiérrez D. déplorait l’absence de critique et de débat dans le mouvement anarchiste. Un échec chronique dans un courant où pourtant l’anti-dogmatisme est supposé être central, où la fluidité idéologique est la norme, et où la compétition n’aurait pas sa place. J’ai notamment parlé de cet anti-dogmatisme dans mon article sur l’écofascisme en 2025.

Dans son texte, Gutiérrez évoque des symptômes :

  • La culture de la dénonciation des faux anarchistes dans les milieux libertaires et la centralité des individus dans les problèmes rencontrés.
  • Le sectarisme des anarchistes vis-à-vis des autres libertaires, mais surtout des communistes et du reste du mouvement social.

Des conséquences :

  • L’incapacité de l’anarchisme à se renouveler, et sa pétrification idéologique dans un dogme vieux de plus d’un siècle.
  • La faiblesse du mouvement anarchiste lorsqu’il s’agit de parler aux masses et pour convaincre les autres révolutionnaires.

Et des solutions :

  • La culture de la camaraderie entre anarchistes.
  • La constructivité de la critique et la normalisation du débat entre anarchistes.

Seulement, Gutiérrez n’aborde pas de cause, sinon internet. Je souhaite mettre en cause ici l’autogestion et l’autonomie, mais surtout la place qu’elles accordent à l’individu dans l’organisation et dans la lutte.

Le mouvement anarchiste est éclaté dans l’autonomie, et même depuis la naissance du synthésisme. Dans ces modes d’organisation, peu de place est laissée à la progression idéologique ou pratique. Là, les anarchistes se raccrochent à des principes généraux, énoncés lors des prémices du mouvement. C’est à travers eux qu’ils tentent de jongler entre philosophie personnelle et projet politique révolutionnaire. Seulement, ces principes généraux ne suffisent pas. Ils ne sont que des maximes interprétables de mille façons, et ne décrivent que rarement plus que des conduites religieuses à tenir. En l’absence de théorie commune précise, chaque critique est dirigée contre l’action et la pensée d’individus, et non contre une orientation collective. L’absence d’une obligation d’unité dans l’action favorise d’autant plus cette condition : en ne faisant pas le même travail, on ne peut critiquer profondément les échecs ou les réussites.

L’absence de critique et de débat dans les milieux autonomes est exacerbée par l’absence quasi-totale de ce qui fait le mouvement synthésiste : une fédération. Pour entrer dans la Fédération Anarchiste, il faut adhérer un tant soit peu à certains principes organisationnels et théoriques. Dans les organisations communistes, une adhésion totale est requise. Les organisations communistes libertaires acceptent quant à elles une autonomie de ligne sur certains aspects qu’elles jugent secondaires, ou assez peu clivants pour ne pas faire éclater l’organisation.

Dans les lieux d’organisation autonomes, cette limite vole en éclats. N’importe qui se présentant en assemblée doit pouvoir donner son avis, participer à l’élaboration politique d’une action, sans devoir nécessairement y prendre part. De grands principes existent, mais ils sont soit tacites, non évoqués, soit assez larges pour ne constituer aucune contrainte réelle, tout en permettant une reproduction minimum de l’organisation. L’absence de statut de militant, et de différenciation avec des curieux, des usagers, ou des touristes, fait du débat un lieu d’expression du désaccord ou du ressenti. Il perd son rôle de moyen de recherche du consensus, basé sur des faits concrets.

Le caractère antiautoritaire de l’anarchisme, de l’autonomie et du communisme libertaire constitue une barrière à leur développement théorique et pratique. Si un moyen ou un outil est jugé autoritaire, il est alors exclu du champ du possible, et ne doit pas être expérimenté dans l’organisation. Quand bien même cela pourrait répondre à un problème immédiat. L’absence d’expérimentation conduit au dogmatisme poussant à la réinvention perpétuelle de choses existant déjà, de part et d’autre du spectre antiautoritaire.

Gutiérrez le développe parfaitement dans la VIe partie de son texte : la tendance des anarchistes à se réfugier derrière des procès en “réformisme”, “fascisme rouge”, “autoritarisme” et tout autre buzzword qu’on n’aime pas sans savoir pourquoi, est symptomatique d’un entre-soi de pratiques. Elle révèle l’incapacité à formuler une critique, ou une autocritique, et dissimule une vacuité idéologique et une incompréhension des véritables désaccords sur les méthodes.

Pour autant, l’antiautoritarisme s’est historiquement construit autour de la critique : celle de l’État et du pouvoir en premier lieu, mais aussi des structures communistes et ouvrières. C’est la critique qui a amené à la multiplication des idéologies anarchistes : le synthésisme naît en réaction au plateformisme, plus centraliste. Et la mouvance autonome se construit sur les critiques de la bureaucratie du PCF et de la CGT.

Et des critiques, les antiautoritaires en ont un certain nombre. J’aimerais apporter des réponses aux camarades sincères, dont les critiques ont un objectif réel de progression de nos luttes communes. Dans cette partie, je souhaite aborder la question du centralisme et de la rationalité, de l’activisme, de la mobilisation et de l’organisation, et je terminerai avec le mythe de l’absence de structure.

Centralisme et rationalité : il n’y a pas 50 solutions.

Sans revenir sur la question de la démocratie et de son application, comme je l’ai fait dans mon article sur les contradictions de l’autonomisme trans, j’aimerais ici évoquer un autre aspect du débat opposant le centralisme à l’autogestion ou l’autonomie. Il s’agit de la question de la justesse.

Pourquoi est-ce qu’on résout un problème d’une manière et pas d’une autre ?

Pourquoi est-ce qu’on utilise de l’eau ou du CO2 pour éteindre un feu de bois ?

Pourquoi est-ce qu’on n’utilise pas de l’essence ou de l’oxygène en bouteille ?

Pourquoi la révolution et non la réforme pour en finir avec le capitalisme ?

Parce que c’est la seule voie.

Dans la Ve partie de son texte, Gutiérrez soulève un problème créé par l’absence de débat et de critique : le relativisme. Dans cette perspective, tout se vaut et n’a pas besoin d’être comparé ni vérifié dans la pratique. Or, tout ne se vaut pas. Le débat et la critique doivent avoir pour objectif d’éliminer ce qui n’est pas une solution à un problème posé. Pour éteindre un feu de bois, l’essence et l’eau ne se valent pas. Ici, le centralisme n’est pas une question d’agencement de l’organisation, mais de réponse unie à un problème universel. On n’éteint pas un feu avec de l’eau si d’autres s’amusent à l’arroser d’essence.

Une organisation centraliste peut se tromper, elle le fait nécessairement, mais c’est précisément ce qui la fait progresser et qui fait changer sa ligne. Seulement, ce qui fait changer sa ligne, ce ne sont pas les débats d’idées, les suppositions des uns ou la morale des autres. Dans une organisation centraliste, la vérification de la ligne a lieu dans son application. Quand on sait que l’eau éteint le feu, tout le monde doit utiliser de l’eau tant qu’elle éteint le feu. La ligne est éprouvée dans l’action : soit la ligne est incorrecte et doit être critiquée pour être corrigée, soit elle est juste et doit être suivie jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.

Le marxisme joue un rôle central dans cette perspective : il permet la création d’une objectivité, l’exposition de faits indéniables et observables partout, et dont la mise en évidence doit orienter l’action. Le marxisme n’est pas un outil accommodant, il ne vient pas réconforter, mais mettre en lumière une voie dans notre lutte. Une voie qui ne laisse aucune place à la subjectivité.

Dans La destruction de la raison, paru en 1954, Georg Lukacs évoque justement le rôle de la subjectivité et de l’irrationalité dans la montée du fascisme. Il tisse un lien entre l’idéologie du régime nazi et la philosophie de Nietzsche, Heidegger et des penseurs irrationalistes.

Adorno soulignait pourtant l’aspect tout à fait rationnel de la gestion de la Shoah par les nazis. Dans Dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer déclarent que la raison est totalitaire, en ce qu’elle ne laisse pas de place pour le mythe, seulement pour la science, séparant l’homme de sa nature véritable et empêchant toute morale d’être. Sans morale, l’homme est à la merci des totalitarismes. Deux aspects du nazisme viennent alimenter cette pensée : le caractère industriel de la Shoah et l’analyse de l’antisémitisme comme une forme de rationalité économique propre à l’ordre social, qui cherche dans des minorités, une raison à ses propres crises. Les philosophes décrivent ainsi la raison comme autodestructrice, conduisant nécessairement au fascisme/totalitarisme. Si Adorno et Horkheimer se refusent à l’irrationalisme, le pessimisme de leurs travaux les conduit à des idéalismes similaires, notamment sur le progrès historique.

Si Adorno a vu dans le nazisme et la Shoah, une conséquence de la raison, d’autres caractéristiques du régime d’Hitler le contredisent. Dans Clausewitz et la guerre populaire, Derbent pointe du doigt l’absence de plan de guerre de l’Allemagne nazie. “À la place d’établir et de suivre un tel plan de guerre, soigneusement préparé dans sa conception et dans la réunion des moyens, Hitler multiplie les « coups » qui dépendent parfois du succès d’un coup de bluff. Ainsi, la campagne de Pologne s’est faite en laissant à l’Ouest, face aux 90 divisions et aux 2 500 chars des Anglo-Français, à peine 11 divisions dépourvues du moindre blindé.” Une lacune que l’on peut attribuer à l’irrationalisme de l’idéologie nazie, de son chef, et ses conceptions de la race et de la guerre. Dans La destruction de la raison, Lukacs remonte plus loin, et s’intéresse à la genèse réactionnaire des philosophies irrationnelles. Il pointe du doigt leur rejet du changement social et de l’Histoire. Il analyse ainsi un terreau philosophique fertile pour le nazisme, dans lequel la subjectivité peut faire vérité. Il oppose un marxisme rationnel, capable de décrire la réalité objective.

À l’inverse d’Adorno, au vu de la genèse philosophique du nazisme, et des raisons de sa chute faute de plan de guerre, nous pourrions établir que l’irrationalité est à la fois créatrice du fascisme, mais aussi le principal facteur de son échec.

Le pessimisme du progrès d’Adorno et des philosophies irrationnelles, on le retrouve dans la pensée des libéraux pro-guerre de la fin du XXe siècle. Dans La barbarie à visage humain, paru en 1977, Bernard-Henri Lévy lie totalitarisme et communisme. Il critique le progrès et la révolution socialiste, et avance que le changement social a causé le stalinisme ; le progrès doit donc trouver une limite dans le capitalisme.

Là où l’irrationalisme a été central dans toutes les philosophies réactionnaires depuis le début du XXe siècle, l’objectivité et la rationalité font partie intégrante du marxisme. À ce titre, c’est la recherche de cette objectivité qui anime nos luttes, nos expériences et nos critiques. La multiplicité des pensées n’enlève en rien ce caractère, la lutte de ligne est nécessaire au sein du mouvement communiste. La justesse se vérifie dans l’action, et la ligne la plus juste unira nécessairement les révolutionnaires. En ce sens, tout ne se vaut pas, et le centralisme tend à éliminer une à une les impasses et les dérives de nos luttes. Le centralisme permet la mise en commun de l’analyse des faits objectifs, et de mieux saisir l’articulation des choses et de leur mouvement, puis d’orienter au mieux l’action.

L’autogestion et l’autonomie partagent les mêmes défauts : la place laissée à la subjectivité, à la désunion et au non-dit. Dans ces conditions, l’action ne peut résulter que d’une mise en minorité d’une partie de l’organisation, ou d’un consensus relevant plus de la concession faite au détriment de la compréhension de faits concrets. L’absence de consensus matérialiste et la place laissée aux conceptions erronées ne permettent pas l’émergence d’une ligne juste, ni la résolution des contradictions dont souffrent les organisations antiautoritaires.

Il ne s’agit pas d’avoir le même avis sur tout, en permanence, ni de rendre les erreurs impossibles ou impardonnables. Mais chaque chose doit être discutée, faire l’objet d’un débat, de critique, et passer dans la machine dialectique de la lutte. C’est au terme de cette mise à l’épreuve qu’apparaissent les vrais révolutionnaires. Ceux qui ne persévèrent pas dans l’erreur et qui s’empressent de corriger leur pratique pour l’adapter à une réalité concrète, qui ne laisse pas de place à la subjectivité.

Activisme ou militantisme, changements quantitatifs ou qualitatifs.

L’absence de structure centralisée ne permet pas de retour de l’action à la pensée, de critique et de correction. Ainsi, il découle une impossibilité de dépasser radicalement un certain stade d’activité. La force et la durabilité des mouvements autonomes résident avant tout dans la multiplication des domaines d’activité : mobilisations populaires, culture, habitation, nourriture, sport, et j’en passe. La recette n’est pas compliquée.

  1. Soyez une poignée à identifier un besoin.
  2. Faites des recherches, ou apprenez de gens dans votre réseau pour développer le début d’une expertise.
  3. Établissez un ensemble de normes de base quasi inviolable, mais que vous pouvez tordre à volonté.
  4. Faites quelque chose.

N’importe qui avec un cerveau entre les deux oreilles peut lancer une cantine à prix libre, un groupe d’entraide, un squat ou un club de sport de combat non mixte. Des villes comme Paris, Lille, Nantes, Lyon, Rennes ou Grenoble regorgent de ces groupes et d’activités diverses. Des activités mises en œuvre par des militants aux mœurs antiautoritaires. C’est un mode d’organisation par défaut, dont le seul sens politique réside dans la réponse à un besoin immédiat. L’activité justifie l’existence (et un peu l’immunité) de l’organisation, en dépit de tout le reste.

Dans cette logique, la multiplication des initiatives est un signe de santé, de vitalité et de justesse de ces méthodes, et du mouvement dans lequel elles s’inscrivent. Plus il y a d’activités, plus le mouvement serait renforcé. La multiplication des initiatives et l’interconnexion de chaque groupe favorise même le partage de savoir, de méthodes et d’expérience, sans pour autant qu’aucune ne parvienne à faire l’unanimité. Les mouvements autonomes vivent sur l’expansion permanente d’activités, qui reprennent leurs modes d’organisation, et dont l’objectif serait de se passer de l’État. Des modes d’organisation qui seraient capables d’empêcher l’avènement de chefs ou la reproduction sociale. En d’autres termes, les mouvements autonomes reposent sur la quantité d’activité en cours : c’est sa multiplication à l’infini qui est censée amener un changement de société. Dans cette perspective, la quantité amène le changement. Et par la multiplication des initiatives d’entraide, il serait possible de faire système, de créer une alternative viable au capitalisme.

Après l’assassinat de George Floyd par la police américaine en 2020, de nombreuses structures d’entraide communautaire afro-américaines ont vu le jour aux États-Unis. Zedé, militante dans le Minnesota, raconte la réponse rapide, de l’afflux de dizaines de personnes face à un épisode politique mobilisateur. Elle témoigne aussi du manque de clarté sur ce qu’était l’entraide mutuelle, et à quel point le manque de structure avait plombé le mouvement. Elle évoque le burn-out, le conflit, les problèmes d’argent et d’orientation, faute de chaîne de commandement. Dans son texte Mutual aid is not and will never be a system, Zedé décrit l’entraide mutuelle comme un facteur de mobilisation. Elle explique ensuite que cette pratique ne contient pas d’elle-même l’organisation nécessaire à sa pérennisation. Cette organisation doit venir d’une décision éclairée. “L’accumulation n’est pas une structure. Un millier de personnes qui prennent individuellement soin de leur voisin ne produit qu’un millier d’actes individuels. Un système est différent, il doit être construit sciemment.”

La quantité ne produit pas de changement radical. La transformation de la quantité en qualité, si. C’est ici une loi de la dialectique matérialiste décrite par Engels, Lénine, puis vulgarisée dans Principes élémentaires de la philosophie par Politzer. La quantité d’activité ne change pas la nature de quelque chose, mais seulement son intensité. Pour provoquer un changement, il faut une conversion de la quantité en qualité.

Pour transformer de la vapeur en énergie, il ne s’agit pas simplement de faire bouillir de l’eau. Il faut une pression adéquate, un contenant qui va orienter la vapeur et contrôler sa direction vers des pistons, mais surtout qui doit pouvoir tenir dans le temps ; malgré l’émulsion de l’eau bouillante et les chocs venus de l’extérieur. Deux volumes d’eau similaires, s’évaporant, ne dégagent pas la même énergie s’ils sont laissés à l’air libre ou s’ils sont contenus dans un outil qui permet d’augmenter et de contrôler la pression. Ici, la qualité n’est pas une question d’état de l’eau, mais de l’effet produit grâce à son contenant. La vapeur est-elle diffuse, ou concentrée ?

Il en va de même pour l’entraide mutuelle. Les activités d’entraide communautaire peuvent avoir lieu partout, dans chaque recoin de la société, elles ne changeront pas la nature du système et de notre oppression. Elles n’offrent pas d’alternative immédiate non plus. L’entraide mutuelle intervient face à un manque pour le combler, à une urgence pour y répondre. Mais l’activité en elle-même ne suffit pas à développer une conscience de classe, même lorsqu’elle met en marche des dizaines de personnes. Et la même activité n’a pas le même impact en fonction de la structure qui la permet. C’est encore une fois la structuration, la conversion de la quantité en qualité, qui donne la perspective d’une lutte mobilisant toutes les forces que la quantité offre, fixe des objectifs communs, prioritaires et stratégiques. C’est elle qui permet un réel changement.

Mobiliser ou organiser ? La place des masses dans la lutte.

Cette différence entre quantité et qualité s’incarne dans un débat bien plus concret : mobiliser ou organiser ?

Kwame Ture, militant du Black Panther Party, donc de formation marxiste-léniniste, a porté un discours virulent contre ceux qui se contentaient de mobiliser, sans jamais organiser. Ture faisait la différence ainsi : “Pour organiser, il faut savoir mobiliser, mais mobiliser n’est pas organiser.” Il compare Malcolm X et Martin Luther King Jr : “Quand Malcolm allait quelque part, on construisait une mosquée. Quand King allait quelque part, il manifestait contre la ségrégation puis il s’en allait. King n’était tellement pas intéressé par l’organisation, même s’il était le prêcheur baptiste le plus populaire et le plus aimé, il n’est même pas devenu le président de la National Baptist Convention.”

En opposant ces deux figures des luttes afro-américaines, Ture prend à contrepied le discours libéral qui vante la non-violence de King. Si Malcolm X n’est pas cité comme responsable de la fin de la ségrégation, son action a permis l’organisation de milliers de personnes, et la poursuite d’activités révolutionnaires après son assassinat. Il inspire notamment Huey P. Newton à la naissance du Black Panther Party, et dans l’écriture du programme en 10 points. Un texte profondément anticapitaliste, antiraciste, anti-impérialiste, et dont l’objectif était de toucher les masses. Là où King, mobilisateur, fait consensus dans les sphères libérales de la bourgeoisie, et est érigé en figure morale aux côtés de Gandhi, Malcolm X, organisateur, est diabolisé. Sa radicalité n’y est pas pour rien, mais c’est avant tout son travail d’organisateur qui a fait de lui une cible prioritaire de l’État raciste, devant Martin Luther King.

Ture poursuit : “C’est facile de se mobiliser. Nous sommes toujours prêts à répondre à l’injustice dès qu’elle se manifeste, nous serons toujours pleins dans la rue contre les situations d’injustice. La mobilisation rassemble autour de ces situations. Ceux qui sont révolutionnaires n’ont que faire de ces situations, nous sommes préoccupés par le système. C’est pourquoi la mobilisation seule ne peut mener qu’à des actions réformistes, et non à l’action révolutionnaire.” À l’instar des habitants de la Gironde, mobilisés par dizaines pour approvisionner les pompiers en eau, en nourriture et en matériel pour combattre les feux qui ravagent le sud de la France à l’été 2026. Leur mobilisation est juste, mais elle n’empêchera pas les feux de revenir l’année suivante. Faute d’organisation, la cause profonde ne sera jamais combattue par ces gens.

Après avoir critiqué ceux qui se contentent de la participation à la mobilisation, Ture recentre le débat : “Notre travail est d’utiliser la mobilisation pour conduire à l’organisation […] Nous voulons le pouvoir. Pas d’argent, pas de célébrité, pas de popularité, nous voulons le pouvoir ! Et le pouvoir ne vient que des masses organisées.”

C’est là un discours que je souhaite opposer aux projets antiautoritaires, qu’ils soient autogestionnaires ou autonomistes.

Les antiautoritaires comptent davantage sur le mouvement des masses que sur leur organisation pour produire un résultat révolutionnaire. Seulement, nous l’avons vu plus haut : la quantité ne produit pas de changement, seulement des variations. C’est la transformation qualitative du mouvement, par son organisation pérenne, qui permet de vaincre, par la lutte. Dans leur perspective, les organisations antiautoritaires ne doivent occuper que la place de centre de formation et de diffusion idéologique, et/ou d’outils de réponse à des “situations” plus ou moins durables. Ainsi, le projet antiautoritaire prend la forme d’une mobilisation éternelle, ou par à-coups. Une forme de course épuisante à l’urgence, qui démobilise tout autant qu’elle amène de nouvelles têtes à lutter jusqu’au burn-out. C’est pour cette raison que ceux qui étaient mobilisés contre la réforme des retraites en janvier 2023 n’étaient pas à Sainte-Soline en mars. C’est pour cette raison que ceux qui se battaient contre la loi Eustache-Brinio en mai 2024 n’étaient pas dans la campagne contre l’extrême droite, après la dissolution de l’Assemblée nationale.

Les antiautoritaires sont des mobilisés, parfois des mobilisateurs, mais pas des organisateurs. Que ce soit sur des luttes contre l’enfouissement de déchets nucléaires, avec des ZAD vides la plupart du temps. Que ce soit contre le fascisme, dans des assemblées de 300 personnes une fois tous les 5 ans, pour n’être qu’une poignée à tenir la rue le reste de l’année. Que ce soit dans des espaces d’entraide (auto)gérés par les trois mêmes militantes depuis six mois, malgré l’afflux continu de nouvelles personnes. Parce que les lieux d’entraide ne font pas exception. Des cantines, des activités culturelles, du sport, du soin, de la réduction des risques… Ce sont autant de moments où des gens sont mobilisés par une poignée de mêmes personnes. Dans ces mobilisations, on donne une caution de soutien populaire aux quelques mobilisatrices épuisées, on donne des coups de main sans poser de questions sur les modalités, et sans avoir participé aux décisions. Ou alors on consomme juste, faute de cadre clair pour être accueillie et orientée, même lorsque l’on voudrait participer.

Car les antiautoritaires, surtout les autonomes, ne font pas la différence entre les personnes qui constituent de fait l’organisation, concentrent les savoirs, et prennent les décisions, et celles qu’elles mobilisent. L’absence de marquage rend floue l’action collective, autant que le devoir de rendre des comptes, ainsi que les rapports de pouvoir. L’action s’en trouve paralysée : d’une part, des personnes qui n’ont pas les clefs se retrouvent à prendre des décisions, parfois erronées ; d’autre part, les mobilisatrices ne conscientisent pas la différence matérielle qui existe entre elles et les mobilisées, ni le devoir qui incombe à leur position de sachante et de mobilisatrice.

Pour les mobilisées, militer devient affaire de présence et de passivité. “J’étais là !” se moque Kwame Ture, opposant l’action et l’organisation, à la consommation de la mobilisation. Dans ces conditions, les mobilisées intègrent également que leur droit à la parole n’est conditionné à aucune contribution, même lorsque leurs positions sont hors sol ou réactionnaires.

Et pour les mobilisatrices, militer devient affaire de sacrifice et d’exception. Leur activité ne crée pas des révolutionnaires, mais des consommatrices passives. La réponse à une situation mobilisatrice est leur sacerdoce. La réponse urgente au besoin passe avant toute chose. Ce sacrifice fait alors naître une aura d’exception : ces personnes font tant qu’elles ne peuvent être critiquées, jusqu’au moment où la contradiction entre l’action produite et l’impopularité engendrée devient trop forte. Comme je l’avais décrit dans mon article sur l’autonomisme trans.

Tout n’est pas du militantisme révolutionnaire, et toute mobilisation n’est pas signe d’organisation. Dans un brûlot contre la charité, Wolfi Landstreicher, anarchiste insurrectionnaliste américain, et connu sous l’alias Feral Faun, critique l’investissement des libertaires dans Food Not Bombs, et le caractère libertaire douteux de ces mobilisations. Malgré la revendication d’une organisation sans hiérarchie, et l’ouverture totale des chapitres, Feral Faun n’y voit que l’expression de la charité. Non pas l’expression de l’auto-organisation populaire, mais les conséquences d’un système de merde. Un système qui bénéficie de la mobilisation sans organisation, de l’activisme sans théorie et sans structure, en ce qu’elle comble ses manques plutôt que de les combattre.

L’absence de structure est une structure : capitalisme, reproduction sociale et idéologie.

Dans le capitalisme monopoliste, le vide n’existe pas. Pas plus que les bulles ou les contre-sociétés, d’ailleurs. Il n’y a pas de lieu sans oppression, sans hiérarchie, sans participation à la reproduction capitaliste de l’idéologie. L’oppression est plus intense à certains endroits que d’autres. Mais dès que nous occupons un espace, elle existe et se reproduit par défaut. Le choix de ne pas décider d’une structure pour combattre l’oppression, c’est laisser cette tâche reposer sur des individus. Des individus qui se forment seuls, qui doivent agir sans se concerter, tout en allant dans le même sens. C’est là une situation qui pousse à se surveiller mutuellement, parfois plus qu’on ne se surveille soi-même.

C’est la structure qui permet à l’idéologie d’exister, de se reproduire et d’avoir un impact sur les choses. Que ce soit dans le travail et sa division, dans l’espace public, dans nos logements, dans nos foyers, dans nos groupes d’amis ou dans nos communautés. Dans la structure de ces lieux, l’idéologie vit et œuvre à notre oppression. Puisque le vide n’existe pas, contre une structure, il ne peut y avoir qu’une autre structure. Une structure dont l’agencement se fait en fonction d’une contre-idéologie, diamétralement opposée au capitalisme, visant à la reproduire. Une structure qui transforme la quantité en qualité, dans laquelle nous agissons en tant que classe, et non en tant qu’individus opprimés seuls. Dans ces conditions, ce ne sont pas les individus, mais bien la structure qui donne son caractère révolutionnaire à l’action.

À ce titre, refuser de structurer activement un espace, ou faire le choix de laisser la structure se construire seule, c’est laisser l’idéologie capitaliste s’immiscer. Elle conditionne alors la majorité, si ce n’est la totalité, des échanges qui ont lieu dans cet espace. Individus du XXIe siècle que nous sommes, dès lors que nous sommes laissés sans orientation ou méthode, nous reproduisons forcément le capitalisme. D’où l’importance d’organiser chaque parcelle d’activité d’une organisation. Nous pouvons produire une activité chargée d’idéologie révolutionnaire et d’aspirations libératrices. Mais si le reste de la structure ne suit pas, et ne permet pas une continuité de l’idéologie, cette activité sera vaine, car une continuité du capitalisme.

C’est dans ce flou, ce non-dit, ou cet espace supposé vide, qu’a lieu la reproduction sociale. Une action qui naît en dehors, ou qui sort d’une structure révolutionnaire, finira toujours par profiter aux mêmes. Aux petits chefs hors sol, aux enfants de profs, aux petits bourgeois et aux immobilistes, bien trop attachés à leur morale pour faire les choix qui s’imposent face aux échecs. L’effacement de la structure, qu’elle soit hiérarchique, idéologique, ou que sais-je encore, sert la bourgeoisie et ses émanations. Une structure qui ne se dit pas n’a d’intérêt que pour ceux qui ont leur mot à dire dessus. En 2026, nous ne sommes plus des employés, mais des collaborateurs. Nous ne sommes plus des travailleurs, mais des compatriotes. Nous ne sommes plus des femmes trans, nous sommes queers. Cette horizontalité de façade est possible là où les contradictions et l’oppression sont moins intenses, atténuées par l’urgence, le besoin, l’idéologie ou la coercition. C’est-à-dire là où on peut cacher la lutte des classes, le sexisme, le racisme, la transmisogynie. Là où on peut faire comme si elles n’existaient pas, comme si elles n’étaient qu’un détail sans importance.

Le conflit est nécessaire partout, il doit être visible et cadré, lorsque les contradictions qu’il révèle ne sont pas de nature antagonique. On peut régler un désaccord politique par le consensus matérialiste. On peut corriger le comportement de nos camarades avec la critique et une volonté transformatrice. On peut même combattre les manifestations de l’oppression dans l’organisation, dans une certaine limite, en encadrant les relations en son sein. La structure doit permettre l’organisation des conflits et la résolution des contradictions, et de produire une action commune malgré elles. Non pas en les mettant sous le tapis, avec du langage ou des changements quantitatifs, mais en travaillant à leur résolution. C’est le rôle des organisations révolutionnaires : comprendre les contradictions en son sein, amenées par l’oppression, et adapter sa structure autant que faire se peut.

Évoluer dans une structure claire et révolutionnaire, c’est apprendre à reconnaître les structures opaques, bourgeoises et réactionnaires. Les espaces qui ne disent pas leur structure et qui laissent les individus évoluer dans un cadre par défaut n’apprennent en rien la liberté, ni l’émancipation. Ils souffrent d’un volontarisme exacerbé, dans lequel les individus feraient la structure et l’idéologie, alors que ce sont la structure et l’idéologie qui font les individus.

I was a teenage anarchist, looking for a revolution !

On peut passer des années à vouloir faire la révolution. À chercher les promesses de l’anarchie, son insurrection violente et son monde débarrassé de l’oppression. Je ne pense pas qu’il soit terrible de changer d’avis. Non pas sur la révolution, mais sur la méthode. Je pense en revanche qu’il est dramatique d’essayer des choses une fois, deux fois, trois fois, éternellement, sans jamais en voir les limites, même à travers les échecs répétés. En tant que révolutionnaire, nous devons avoir toute la sympathie du monde pour les nouveaux camarades qui font des erreurs que nous avons déjà faites. C’est notre sympathie qui rend l’échec instructif et supportable. C’est la raillerie et la cruauté qui rendent les nouveaux camarades obstinés dans l’échec. On ne veut pas construire quoi que ce soit avec les gens qui rient de notre malheur.

On peut chercher dans les groupes affinitaires, des moyens d’organisation rapides, sûrs et égalitaires. Seulement, c’est là un terrain propice aux non-dits. Tout est censé aller de soi, et si le travail de communication n’a pas lieu, la violence se reproduit. De plus, on fait une confiance aveugle à son ami-camarade, même lorsqu’il ne fait pas sa part de travail et pénalise tout le groupe. On ne peut pas lui faire la remarque de peur d’altérer l’amitié. On fait une confiance aveugle, même lorsque cet ami-camarade prend des risques inconsidérés, mettant tout le groupe en danger. Même lorsque cet ami-camarade n’est pas au clair sur ses relations avec la police.

On peut chercher la démocratie, le nombre et la légitimité populaire dans les assemblées de lutte. Remplir une salle sur un mot d’ordre antifasciste, ça réchauffe le cœur, et de nouvelles idées peuvent en émerger. Seulement, tout le monde ne veut pas faire la révolution. Mobiliser des centaines de personnes sans socle commun et perspectives, c’est un échec d’entrée. Un échec marqué par l’éparpillement, la faiblesse des mots d’ordre et l’épuisement rapide des forces. On peut y faire de la propagande révolutionnaire, mais l’action ne se fera pas d’elle-même. Cette action ne sera même pas le résultat d’un collectif, mais d’une somme d’individus.

On peut faire un club de sport non mixte, populaire et aux aspirations antiautoritaires. Il peut être le point de départ d’une communauté, ou sa continuité, mais il souffre toujours des mêmes problèmes. Pas assez de gens pour organiser les séances, pas assez d’argent, la stagnation du niveau général, des conflits, un manque de clarté sur qui a les clefs, l’équipement ou la trésorerie… Si on veut maintenir le caractère antiautoritaire, on peut alors résoudre ces problèmes de deux manières :

  • Plus de gens qui travaillent d’arrache-pied, plus de levées de fonds, plus de déplacements pour rencontrer d’autres clubs, plus d’assemblées pour plus de démocratie, plus de gens pour s’occuper du matériel. Cette solution est quantitative et dépend de facteurs extérieurs au club ; elle continue de reposer sur des individus, bien qu’ils soient plus nombreux.
  • S’assimiler. Devenir une association, faire payer l’inscription et concéder une partie des réponses directes qui devaient trouver réponse dans le club. Le caractère populaire du club disparaît pour conserver une certaine autonomie, une certaine autogestion. Seulement, les décisions sont désormais motivées par d’autres facteurs que l’autonomie populaire.

Dans une perspective antiautoritaire, il n’y a que ces deux choix. Le caractère antiautoritaire d’un espace est une barrière à une meilleure structuration, à la conservation du caractère populaire, et à la reproduction du club dans sa pratique et son idéologie. Il ne permet que la mobilisation de plus d’individus ou le sacrifice des perspectives révolutionnaires. En d’autres termes, un changement autonome est nécessairement quantitatif ou réformiste.

C’est là la suite logique des militantes antiautoritaires : soit le dynamiteur, soit le député. C’est-à-dire, soit des individus qui accomplissent des choses spectaculaires et/ou exceptionnelles, soit des individus corrompus par le vide qu’ils voulaient laisser dans l’espace qu’ils ont tenté d’investir ; un vide qui a été bien vite rempli par des logiques capitalistes. Dans les deux cas, les militantes sont davantage guidées par la beauté du geste, ou par l’aspect de la révolution, que par les moyens qu’elle nécessite. Luigi Fabbri, anarchiste italien, en faisait déjà la critique en 1917, dans son texte Les influences bourgeoises sur l’anarchisme.

Sources

« Lettre à Luigi Fabbri sur la dictature du prolétariat », Errico Malatesta, 1919.

Plate-forme d’organisation des communistes libertaires, Piotr Archinov, Nestor Makhno, Ida Mett, Valevsky et Linsky, 1926.

« Les autoritaires », Hacking Social, 2021.

Dialectique de la raison, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, 1944.

« Une présentation : Dialectique de la raison de Max Horkheimer et Theodor W. Adorno », Pierre Belaval, 1990.

« Le fascisme rouge », Voline, 1934.

La destruction de la raison, Georg Lukacs, 1954.

« La destruction de la raison et nous », Stéphanie Roza, 2019.

Manifeste de l’Union Communiste Libertaire, UCL, 2019.

« L’importance de la critique dans le développement du mouvement révolutionnaire », José Antonio Gutiérrez D., 2007.

Clausewitz et la guerre populaire, T. Derbent, 2004.

« Oui, mais au fond, qu’est-ce que vous voulez ? », Adesso, 2004.

Anti-Dühring, Friedrich Engels, 1878.

« Mutual aid is not and will never be a system », Zedé, 2026.

« Kwame Ture on Mobilization & Organization », année inconnue.

« Kwame Ture – Organization vs Mobilization », année inconnue.

« Contre la charité », Feral Faun, traduit de l’anglais en 2014.

« Les influences bourgeoises sur l’anarchisme », Luigi Fabbri, 1917.


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