# Une vie d’ouvrier agricole
J’ai 28 ans, j’ai été ouvrier-maraîcher pendant trois ans et cinq mois en CDI dans une exploitation armoricaine. Et, alors que je viens tout juste de quitter cette entreprise, il me faut rendre un hommage.
Pour me présenter et situer mon récit : je suis un fils de professeur des écoles qui n’a jamais aimé l’école, indéterminé et franchement feignant, arrivé par la grâce de ses déterminismes à se hisser jusqu’au bac littéraire (option cinéma) sans jamais rien foutre.
On m’a entretenu et laissé tenter (2014-2016) deux premières années de fac en Arts du spectacle et en philo, où on se souvient peut-être de moi comme un fantôme qui puait la beuh. Puis j’ai fait un service civique (2016-2017) en animation de ciné-débat où j’ai laissé traîner la même odeur, avant de passer, après un déplorable emprunt bancaire, quelques mois dans une école privée de communication où la convergence de l’absurdité stérile de mon parcours et du macronisme alors frais et naissant acheva de me cramer le cerveau.
Après un mois d’hôpital psychiatrique et plusieurs mois de médocs et de convalescence douloureuse (2017-2018), je me suis retrouvé presque par hasard, à la mission locale, à une réunion présentant un chantier d’insertion en maraîchage. Intrigué, j’ai postulé et j’ai été pris. J’y ai passé quasiment deux ans (2018-2020), durant lesquels les conditions de travail à temps partiel, assez douces, et l’accompagnement me permettaient de mettre le pied à l’étrier, et surtout de me sentir enfin un peu à ma place et d’avoir confiance en mes capacités. Après une tentative foireuse de formation en menuiserie à l’AFPA en plein Covid, j’ai coché toutes les offres de Pôle emploi pour me barrer et me suis retrouvé appelé par un employeur pour maraîcher en Bretagne (2021-2024).
Il fallait absolument que je me barre de chez mes parents, je ne voulais plus habiter là-bas, l’idée de retourner morner chez eux, coincé dans cette petite ville, me glaçait le sang. J’y avais déjà passé trop de temps, et l’expérience de vivre loin était grisante, aucun membre de la famille n’ayant jamais travaillé dans une autre région. Quand je leur ai dit que j’avais un entretien à 500 kilomètres, ils n’étaient pas très contents et trouvaient ça discutable de partir aussi loin pour taffer, juste pour trouver un poste. Moi je voulais partir à l’aventure, alors j’ai pris la route.
Il me fallait y être le lendemain matin. C’était mon premier entretien pour un vrai poste, pas un truc assisté, pas un emploi d’insertion, un vrai travail d’adulte, et, je ne sais pas ce qui m’a pris à l’époque, mais je craignais tellement d’arriver en retard que j’avais roulé toute la nuit, en tapant des micro-siestes de quinze minutes sur les aires toutes les deux heures. J’avais failli plusieurs fois m’encastrer sur l’autoroute, le cerveau grillé par le manque de sommeil.
En prenant la sortie, le voyant d’huile s’est allumé. Pour l’instant c’est un détail. Je suis arrivé devant mon futur patron, et il a pris son air le plus « patronal », m’a dit que c’était un travail rude, qu’avec lui j’allais travailler dur, mais que j’allais apprendre – façon de dire qu’il connaissait son affaire. Je suis arrivé avec mon opinel tout neuf pour montrer que je connaissais déjà un peu le boulot et que je ne serais pas un boulet. Je lui ai dit que j’étais prêt à commencer dès le lundi 8h30, le plus tôt possible. J’ai essayé de me tenir droit, d’avoir l’air dynamique et motivé, de pas montrer que j’avais peur. Je suis un bon travailleur, je suis prêt à travailler. S’il m’avait demandé de lui donner la patte et de faire le beau, je crois que je l’aurais fait.
Il m’a embarqué dans son camion, m’a fait visiter les lieux (il y avait une exploitation principale et une exploitation secondaire, où j’étais assigné). Je suis resté aussi stoïque et sérieux que possible, il m’a dit que je pouvais venir lui parler en cas de problèmes, qu’on pouvait discuter s’il y avait des choses avec lesquelles j’étais en désaccord. Il m’a précisé qu’il y avait une prime si la saison était bonne. Trois ans et demi après ça, on rigolait encore entre collègues : on l’attendait toujours la putain de prime.
Il m’a présenté brièvement à mes futurs collègues et m’a raccompagné à ma voiture. J’étais pris à l’essai. J’ai hésité à aller au garage pour le voyant d’huile, ou à aller au Gam me chercher des pompes de travail. J’ai choisi le garage par précaution, à raison : le bouchon du bloc d’huile avait sauté pendant le trajet. Arrivé au garage, il me restait l’équivalent d’une cuillère à café dans le moteur. Dix ou vingt kilomètres de plus et le moteur éclatait. J’y repense encore de temps en temps, des années après, à ce que ça aurait donné si j’avais bêtement décidé d’aller d’abord chercher les chaussures (qu’il devait me fournir, mais ça je ne le savais pas).
Mon patron m’avait indiqué une piste pour me loger : la mairie. Celle-ci m’a dit que tous les logements saisonniers étaient complets et que les campings, au milieu de l’épidémie de Covid, étaient tous fermés. Il faisait un peu froid. Blasé, je me suis chopé un tacos immonde au seul kebab ouvert du coin, et deux moelleux au chocolat au supermarché, et je me suis dirigé vers la côte, très proche. Ce soir-là, j’ai dormi dans la bagnole.
Au moins j’avais vu sur la mer, mais ça n’arrangeait pas grand-chose, la pluie commençait à tomber. Je me rappelle les grandes maisons, style breton typique, pratiquement des manoirs, que je voyais à côté. Les gens du coin avaient l’air de se mettre bien. C’était le genre de bled côtier qui renaît un peu chaque année et qui meurt quand les touristes s’en vont, alors que les travailleurs et autres locaux restent. Ça donne une idée de la clientèle.
Alors que j’étais sous la couette, en train de me contorsionner et de me plier le dos pour être aussi à l’aise que possible dans ma 207, j’ai reçu un appel de mon père. Par chance, mes parents avaient d’anciens collègues et amis proches à quarante-cinq minute de route du boulot qui acceptaient de m’héberger quelque temps. J’ai pris le volant sans regret.
Mes premiers mois au boulot se sont relativement bien passés, j’étais en CDD, je travaillais correctement, au moins assez pour qu’on m’ait gardé, et de quarante à quarante-cinq heures par semaine l’été. Je me suis trouvé une colocation assez hétéroclite dans une petite maison en ville, avec vue sur la vallée, à vingt-cinq minutes du travail. J’habitais avec des écolos fort sympathiques et le futur gérant du plus gros bar de la ville, avec qui j’ai passé quelques soirées épiques. Ça se passait bien, la vie n’était pas trop chère et je me faisais un groupe d’amis. J’accédais au paradis merveilleux de la petite consommation.
J’étais censé être en « concurrence » avec un autre gars, arrivé peu après moi, mais on faisait partie du même groupe de potes, et on s’entendait bien. Je commençais à mieux connaître mes collègues, ils étaient gentils : RL., mon chef de culture, le meilleur chef que l’on peut espérer avoir, originaire d’Espagne et qui n’avait pas encore la double nationalité, que je n’ai jamais vu autrement qu’avec le sourire, et F., qui avait le statut de simple ouvrier. Tous les deux sont arrivés en même temps, cinq ans plus tôt. Ils étaient des professionnels incomparables, certainement les meilleurs ouvriers du pays, d’authentiques bourreaux de travail.
Je vais être honnête, c’est pas un cadeau de bosser avec moi, je suis long à la détente, pas très dur à la tâche, pas très courageux non plus. J’oublie plein de choses, je suis facilement déconcentré. Mais je n’ai jamais été plus que taquiné par eux, et ils m’ont toujours encouragé, même le jour où je suis tombé d’un escabeau en ruinant une belle bâche bien posée avec mes gros pieds. J’ai beaucoup appris et progressé grâce à eux, sans jamais rattraper leur niveau.
S’est ajouté à eux L., un saisonnier habitué à venir travailler l’été avec son camion sur le terrain, un punk tendre avec une petite chienne adorable. On a beaucoup sympathisé. Je me rappelle un jour où, pris d’une inexplicable douleur au genou, je traînais péniblement la patte. Je ne voulais pas me mettre en arrêt pendant ma période d’essai, alors j’y suis allé quand même, et il avait fallu que j’explique à mon patron pourquoi je tuteurais les tomates en me trainant les fesses par terre au lieu de travailler accroupi. La douleur a disparu aussi rapidement qu’elle était apparue, mais il m’avait regardé comme quelqu’un qui pensait avoir acheté un John Deere et qui se retrouve avec un Fiat Multipla sans CT. On en rigole encore.
Arrivé en fin de saison, malgré quelques bêtises de ma part, mon patron m’a proposé de signer un CDI. Je ne connaissais rien à ces histoires de contrat, mais je savais juste que ça équivalait à une relative forme de sécurité de l’emploi, alors j’ai accepté. J’étais même fier. Vous connaissez la différence entre signer un contrat à durée indéterminée avec le diable et en signer un avec le patron d’une boîte de maraîchage en sous-effectif ? Moi je l’ignorais, mais ça devait avoir un rapport avec la température ou le temps de cuisson. Je ne savais pas bien comment fonctionnait le système, mais je venais de sacrifier mes droits au chômage, et j’ignorais que l’on m’avait enfermé et balancé la clé.
J’ai découvert peu à peu que mon patron n’était pas franchement un petit maraîcher en galère, c’était plutôt un héritier « rebelle » d’une famille blindée, qui accumulait les terres du coin, rajoutait des serres et augmentait les volumes. Il roulait en grosse bagnole quand nous étions payés au smic, par chèque et souvent avec du retard. Nos congés se négociaient au mieux entre la fin de l’automne et avant le début du printemps. On voulait pouvoir partir au moins une semaine l’été. On était obligé de relire soigneusement nos fiches d’heures, nos fiches de paie, parce qu’on ne savait jamais s’il n’essayait pas de nous entuber sur les heures supplémentaires. Et comme on ne savait pas bien les lire, on ne savait pas toujours où s’enfuyaient les heures qu’on passait là-bas.
Il y avait un gars qui travaillait avec nous, JF., chargé de passer et de réparer le tracteur. C’était un original, il faisait aussi de l’acupuncture et de la gnôle à 50 degrés. Il a fini par faire un abandon de poste. On a appris que mon patron avait soigneusement attendu le délai maximal (environ huit mois) pour le déclarer, afin de l’emmerder au maximum. Ça a donné le ton.
L., qui fermait les portes des serres le soir, était obligé de quémander ses heures supplémentaires au black, euro par euro, devant mon patron, qui lui sortait les violons. Que faire face à un héritier, propriétaire terrien millionnaire qui essaye de vous apitoyer sur le prix de ses chaussures pour gratter deux euros, alors que vous êtes payé au salaire minimum ?
À côté de ça, il s’était lancé dans la transformation du hangar agricole en appartement d’habitation. La magnifique baie vitrée, qu’il avait fait poser juste après nous avoir parlé des « difficultés de l’entreprise » et être rentré de vacances, offrait une superbe vue sur notre lieu de travail : un panoptique bon marché. J’ai eu droit à de timides félicitations de sa part pour le bardage de la cabane où on taillait les poireaux, que j’avais fabriqué de mes propres mains en faisant des heures supplémentaires avec des restes de planche de poulailler et les quelques outils à disposition. J’étais fier de mon taf, c’était du travail de pro et il m’a félicité. Je lui ai fait économiser le prix d’un artisan charpentier. J’attends toujours ma prime.
Le travail en lui-même se passait bien. Nous étions profondément solidaires. On rigolait tout le temps entre nous, particulièrement des commandes délirantes du patron, qui avait la fâcheuse habitude de vendre des légumes pas encore récoltés ; ou de sa femme qui nous en demandait alors que nous n’en avions plus. On criait, on faisait des bruits bizarres, on chantait les meilleurs tubes des années 1980. Nous avions créé notre propre culture locale, par tendre dérision des idées gentiment réacs de F. On s’imaginait qu’on était dans un micro-État souverainiste et totalitaire, qui célébrait la pénibilité du travail, la douleur, la performance et la prunille, une sorte de baie terriblement astringente qui poussait sur le terrain.
Ma politisation est allée de pair avec tout ça. J’étais profondément résigné, j’avais peu voire jamais milité dans ma vie. J’étais mollement de gauche en arrivant, vaguement communiste inconséquent, on pourrait dire. Un abominable gauchiste. J’ai beaucoup parlé de politique avec mes collègues, et je pense avoir quand même réussi à les transformer un peu. Coincé au milieu de nulle part, la mobilisation paraissait vaine : parler de marxisme et d’émancipation me donnait l’impression de parler du pays des licornes rouge arc-en-ciel.
J’ai espéré longtemps l’arrivée des chars soviétiques, le retour des grèves massives, la révolution armée, je méprisais ce que je considérais comme du « colibrisme ». Il me fallait en même temps constater la médiocrité des partis communistes que je pouvais voir sur internet, depuis nos serres. Tout ce que je voyais me rendait triste, me paraissait vain, il fallait voter Mélenchon et garder espoir…
J’ai écouté des heures et des heures de contenu au casque, au boulot, pour essayer de comprendre, d’expliquer ce qui nous arrivait ; j’essayais de contrer certains discours que j’entendais sur les chômeurs, sur l’argent qui manquait pour financer les services publics. Un monde meilleur était possible, il fallait le défendre, mais c’était plus simple d’arrêter de regarder les infos. Pour simplifier, je disais à mes collègues qu’avec le communisme ce serait pareil, le patron en moins, et qu’on pourrait nourrir les gens qui en ont besoin.
Une saisonnière est arrivée un été : antifa, queer, féministe, anarchiste, antiraciste, et avec des cheveux bleus en plus. Nous qui étions branchés à la politique sur le net (qui nous paraissait lointaine et absurde), on l’aurait crue débarquée de Twitter. On s’est bien foutu de sa gueule, on ne la prenait pas vraiment au sérieux, on la trouvait naïve, elle incarnait tous les clichés woke possibles. Ses aspirations libertaires nous paraissaient dérisoires et ridicules. On n’a pas été tendre avec elle, mais elle était une propagande par le fait à sa manière. Et, à moitié pour essayer de l’écraser en discussion, à moitié pour lui faire admettre qu’elle avait tort et faire l’étalage de ma grosse logique, je me suis intéressé à ses idées, j’ai rencontré son milieu, j’ai vu ce qu’elle faisait. Et aujourd’hui, je l’avoue sans détour, elle m’a vaincue. J’ai arrêté de mépriser et de rêver du « grand soir », on va dire, et j’ai parlé à des vraies gens. Et j’ai commencé à rêver de liberté.
Courant 2022, j’ai chopé un camion avec le soutien de mes parents, dans l’idée de me préserver du mal logement et de pouvoir trouver du travail partout – de pouvoir quitter mon travail sans me mettre en danger, surtout. Mon plan d’évasion s’est mis en route très lentement, car l’inflation est arrivée la même année. Je payais l’assurance, le téléphone, l’essence, le loyer, et, avec les prix qui grimpaient et le salaire qui stagnait, même avec la prime d’activité je vivais assez chichement. Je ne sortais pas beaucoup, je déprimais et refusais autant que possible de me faire aider par mes parents. En 2023, j’ai participé mollement aux mobilisations pendant la réforme des retraites. Mon patron m’a dit qu’il fallait le prévenir vingt-quatre heures à l’avance pour faire grève. Je lui ai envoyé le texte de loi qui montrait que non. À l’été 2023, une collègue saisonnière m’a proposé de me greffer à sa coloc plus proche du boulot et moins chère. J’ai accepté.
C’est difficile de discuter avec moi, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de choses à raconter. La brûlure des lianes de haricot, la morsure du froid, le vent, la pluie, le mal de dos, les tâches jaunes de tomate sur les doigts. Je ne pars pas en voyage, je rentre rarement dans ma région, je n’ai pas grand-chose à dire et mon corps a perdu une très large part de sa sensibilité.
L’ami qui gérait un bar m’a dit qu’il pensait que je n’étais pas heureux. J’étais très loin d’être le plus à plaindre dans ce pays, mais il avait raison. La structure horaire même me faisait mal, me vampirisait, sept heures par jour, cinq jours par semaine. Ça ressemblait à une assignation à résidence : on savait exactement où on allait se trouver la semaine à venir et celle d’après, puis le mois, l’année. Mes deux semaines de vacances, arrachées après sept-huit mois de travail, ne suffisaient pas. Je savais qu’il fallait que je retourne au travail, encore et encore.
On se retrouvait parfois entre collègues en dehors du boulot pour discuter entre nous. On avait essayé de faire ça sur le terrain, mais le patron nous avait dégagés. Alors on se retrouvait dans une pizzeria, ou chez l’un d’entre nous. C’était l’occasion de croiser les collègues de l’exploitation principale que l’on ne voyait pas souvent. Sur l’exploitation secondaire, on avait la chance de ne voir le patron que quinze à trente minutes par jour en moyenne. Il venait juste en camion chercher les récoltes, déposer des caisses et des plants, bien que, paraît-il, il travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine. En vérité, c’était surtout un chauffeur-livreur. On devait garder un œil sur l’entrée du terrain, mais on le voyait facilement arriver et éteindre sa clope en vitesse. C’est finalement ce qui rendait le boulot agréable : on restait entre nous, on s’organisait entre nous, et on pouvait l’ignorer.
Dans l’exploitation principale, les collègues étaient sous surveillance permanente. Ils subissaient le patron quotidiennement, ses humeurs changeantes, ses décisions incohérentes, son management désastreux, ses coups de colère. Curieusement, c’était la partie de la boîte qui fonctionnait le moins bien. Le patron n’y connaissait pas grand-chose en maraîchage, mais il ne semblait pas avoir fait le rapprochement avec les résultats et s’obstinait à faire un briefing chaque matin et à vouloir donner ses directives. À la vente, c’était tout pour gagner le moindre centime, rajouter du poids, gagner plus de thunes à tout prix. Même les légumes abîmés étaient vendus au même prix.
Nos réunions entre collègues ressemblaient à des réunions de soutien de conjointes trompées et abusées par le même mec toxique. On se promettait un peu au début de parler d’autre chose, mais rapidement il occupait toutes nos discussions. Chacun avait sa petite histoire de remarques déplacées, de blagues de merde, de charges de travail délirantes, de responsabilités supplémentaires jamais rémunérées. Il aimait travailler avec des femmes sur cette partie de l’exploitation, comme par hasard. Chacun d’entre nous avait le droit à une version différente de lui. Moi j’avais le droit à sa version la plus « neutre », probablement parce que je n’étais pas nerveux, colérique ou impulsif. Ma capacité à répondre à ses conneries de manière relativement claire et argumentée, ainsi qu’à l’ignorer, l’obligeait à me parler le moins possible. Certains d’entre nous arrivaient mieux à lui tenir tête que d’autres. M., qui faisait office de chef de culture – sans le poste et sans la rémunération –, organisait le travail au mieux et subissait les remarques du patron. E. vivait sur le terrain en caravane, avec le camion de O. juste à côté, et T. travaillait avec eux par intermittence, en CDD. Ils formaient aussi une bonne équipe.
T. nous a rejoints à l’hiver. C’était, elle aussi, une bourreau de travail. Et, si elle craignait au début de quitter son équipe pour rejoindre la nôtre, elle s’est intégrée très rapidement. On est vite devenus proches. On discutait bien, on parlait de tout et de rien, on se racontait nos vies.
Début d’année 2024, c’était le début de la fin, le début du tournant de la prise de conscience collective. On se doutait que notre patron était un gros con, mais on lui avait accordé longtemps le bénéfice du doute. On avait rationalisé son comportement comme on pouvait et on se disait que ceux partis exagéraient peut-être un peu. Et puis c’était pareil partout, et probablement pire ailleurs, alors on s’en accommodait. On n’était pas si mal, finalement.
M. a subi une fois de plus une remarque merdique. Il a pété un câble et démissionné d’un coup. Ce jour-là, c’était la goutte d’eau. Sa démission a provoqué « une crise managériale » et on s’est organisés pour faire des rotations entre les terrains. Je me suis retrouvé plus fréquemment à travailler avec l’équipe de l’exploitation principale. C’était pénible, on ne savait jamais à l’avance quand on y serait. E. m’a donné des leçons dans l’art de prendre des pauses malgré le patron, dans l’art de l’ignorer, moi qui faisais toujours ça en cachette. Elle m’impressionnait. Elle parlait souvent à T. de son désir de se barrer, elle aussi.
En parallèle, je suis rentré en contact avec un militant de Lutte ouvrière avec qui je discutais assez régulièrement. Il était très sympathique et m’avait invité à leur fête, mais nos désaccords profonds sur la Palestine et la question de la dictature ont scellé ma rupture avec ce qui me semblait être le communisme. Je crois qu’il avait compris Trotski, mais qu’il ne comprenait pas le salariat, du moins pas autant qu’il le pensait, et pas comme nous on le vivait.
Notre équipe a été renforcée par D., qui travaillait pour la boîte depuis longtemps comme homme à tout faire. Un Stakhanov cinquantenaire, robuste et musclé, ancien maçon adorable, « élevé dans le socialisme » selon ses dires, et qui me répétait souvent, comme s’il parlait d’une étoile filante, comment il avait « connu le socialisme, de 1981 à 1983 ». Une autre de ses phrases fétiches était : « Fais ça bien, qu’on soit pas emmerdés », qui est devenue notre devise officielle. Il disait parfois que s’il arrêtait de travailler, il mourrait. Il passait des journées entières à débroussailler, à faire tout ce que le patron lui disait de faire sans sourciller.
Et puis, tout a basculé.
Un lundi matin d’avril, E. était introuvable. T. s’inquiétait, elles étaient proches. Je lui ai dit que, pour l’instant, pas de nouvelles, bonnes nouvelles. C’était pas la première fois que ça arrivait, qu’elle disparaissait un peu sans prévenir, et je voulais être rassurant. On travaillait pendant que les recherches continuaient à droite et à gauche, on savait qu’on devait bosser sur l’exploitation principale le lendemain.
J’ai reçu un message d’un de mes colocs, qui connaissait E. et ses potes. Il m’a dit qu’elle avait été retrouvée. Morte. J’ai refusé d’y croire, j’ai appelé mon patron, qui m’a confirmé l’info. Je l’ai annoncé à T., qui a fondu en larmes.
E. s’était noyée sur l’exploitation, elle avait été retrouvée avec un de ses potes dans le bassin, juste à côté de sa caravane. On n’était pas sûrs, mais la piste la plus probable était un accident de kétamine. Ses jambes ne l’avaient pas tenue et elle était tombée sans avoir la force de remonter. Le patron est venu nous l’annoncer en début d’après-midi. Nous étions incapables de continuer à travailler, alors on est rentrés chez nous.
Le lendemain, nous avons travaillé comme si de rien n’était, dans la serre même où les flics avaient déposé les corps après les avoir repêchés. On voyait encore les traces d’algues du bassin sur la bâche, par terre. Cette journée était irréelle : elle était encore parmi nous la semaine passée, et maintenant on arrosait les cultures avec l’eau d’un bassin où elle avait flotté pendant près d’une journée. Et pas de fermeture de l’entreprise.
Spontanément, nous avons tous pensé que nous irions à l’enterrement, ça nous paraissait évident. Mais non, il aurait fallu prévenir le patron. Il n’était pas content, car lui continuait à bosser, les affaires devaient tourner. Nous sommes quand même allés à l’enterrement, sans que l’entreprise ne ferme.
O. a continué quelque temps à bosser et à dormir à côté du bassin, avant de démissionner, traumatisée de devoir continuer à travailler dans ces conditions. C’était sa voisine. T. s’est retrouvée elle aussi traumatisée, mais elle a continué parce qu’elle voulait donner un coup de main. Elle a fini en arrêt pendant plus d’un mois, avant d’obtenir de retourner travailler parmi nous. Rendre service à notre employeur était une très mauvaise idée, c’était la garantie de se faire avoir ; il prenait et ne nous rendait jamais rien. T. a continué de parler à E. qui lui manquait, dont la présence hantait le terrain, comme si elle y était devenue un fantôme.
Nous étions tristes de constater qu’E. n’avait pas réussi à fuir. Si elle avait démissionné, si elle était partie vivre une vie meilleure, en disant merde au patron, comme elle seule savait le faire, les choses auraient été différentes. Pour nous, elle sera toujours ici, au fond de l’eau, au fond du bassin. Je ne veux pas croire aux fantômes, parce que ce serait admettre qu’elle resterait coincée ici à jamais, au fond de ce putain de bassin, dans cette putain de ferme.
Voilà pourquoi cet été fut profondément morbide et interminable. On continuait de rire, tant qu’on le pouvait, mais le cœur n’y était plus. Je fonctionnais en mode automatique, je raisonnais excessivement sur le monde pour ne pas devenir fou par usure, et j’étais plus insensible que jamais. Mon patron a accepté que je pose mon camion sur le terrain avec les saisonniers. C’était la dernière ligne droite pour moi, sans séparation entre ma vie et mon taf, mais j’allais bientôt m’enfuir.
D. a fini par péter un câble lui aussi, c’était un colosse, mais la charge de travail avait fini par venir à bout de lui. La débroussailleuse avait ruiné son canal carpien, il fallait qu’il fasse une opération. Il est parti comme ça, d’un coup, en gueulant. Mon patron a dit qu’il était bipolaire – rien à voir avec l’organisation du travail… Aujourd’hui, D. tourne en rond et ne sort que pour emmener sa femme malade à ses rendez-vous médicaux, toujours plus loin. T. passe le voir de temps en temps, sur la route. J’espère de tout cœur que les choses se sont arrangées pour lui, je ne l’ai jamais revu après ça.
F. a lancé sa boîte en autoentreprise, qui fonctionne bien. Après avoir regardé le montant dérisoire du smic, il est parti sans se retourner à la fin de la saison. C’est celui qui a eu le droit au maximum de considération de la part du patron, qui lui a dit « qu’on faisait trop de social dans ce pays », et qui l’a invité au restau au moment de son départ. RL. était toujours là, à tenir la barque, mais passait des entretiens pour aller ailleurs. T. et moi nous étions promis de fuir : nous ne terminerions pas au fond du bassin, nous partirions et nous serions libres. Son CDD se terminait fin octobre.
T. restait coincée seule sur l’exploitation principale avec deux autres jeunes venues travailler pour payer leur permis, et la fille du patron, qui possédait déjà une maison et voulait en acquérir d’autres, afin de pouvoir se mettre à la retraite à trente ans. Elle tyrannisait l’équipe : les temps de pause étaient raccourcis, les insultes fusaient. Résultat, les deux jeunes pleuraient tous les matins avant d’aller au travail, et T. gardait les yeux rivés sur la fin de son contrat, les dents plus serrées que jamais. On a tous été soulagés quand on a appris que la fille du patron se barrait pour l’Italie (sa mère disait que si elle ne prenait pas l’avion au moins une fois par an, elle n’était pas bien).
Le jour de ma démission avait sonné comme un coup final, une clarification, une révélation de tout ce que je savais sans savoir : j’ai dit au patron que je voulais partir. Il a compris que je voulais rentrer dans ma région. Je lui ai timidement proposé une rupture conventionnée, il m’a répondu « non », qu’il n’en faisait avec personne, parce qu’il avait besoin de sa main-d’œuvre et qu’il voulait la garder. Il était contre le chômage, parce qu’il n’y cotisait pas, alors il ne voulait pas donner les papiers aux gens pour ça. « C’est pas dans mon intérêt. » Il se plaignait sans arrêt de ses difficultés de recruter, et il ne comprenait visiblement pas le rôle de l’Assurance chômage dans le travail saisonnier, parce que « plus personne ne voulait bosser ».
Je suis tombé des nues et j’ai vacillé devant un tel étalage de bêtise, d’égoïsme crasse. Je bafouillais devant l’évidence que mon patron s’était authentiquement servi de moi pendant toutes ces années, sans primes, sans rien d’autre que le minimum. Je me sentais usé et sale jusqu’au plus profond de mon être de l’avoir engraissé pendant trois ans et demi. Je bouillonnais. Moi qui pensais travailler le mois de mon préavis pour partir avec plus d’argent… Mais c’était mon travail qu’il voulait, et je ne voulais plus lui faire gagner un centime. J’ai décidé de placer tous mes congés d’un coup, je voulais partir le plus vite possible. Il était blindé de thunes, et c’était l’option la plus digne pour moi.
On s’est retrouvés chez F. pour une raclette le soir même, et ce fut une vraie bouffée d’air de rire et de boire avec les collègues. Ça m’a donné l’impression de sortir d’un mauvais rêve interminable. Je les ai regardés avec tendresse, et me suis dit avec une profonde amertume que même la profonde solidarité qui nous liait dans cette boîte lui avait bénéficié à lui, car elle nous avait fait tenir longtemps avec le minimum. Mais je rejette cette pensée. C’était juste un parasite, et je suis fier d’avoir travaillé avec les meilleurs, c’est tout ce qui compte. Je ne regrette pas le temps que j’ai passé avec eux et il ne me volera pas ça. Je garderai la joie et une touche de nostalgie.
Mon dernier jour était bien étrange. J’ai fait signer mon courrier de démission écrit avec ChatGPT. Toute la journée, je flottais. Je suis parti avec des caisses de légumes, j’ai pris tout ce que je pouvais, que j’avais stocké dans la cabane de pause. Le patron est tombé dessus par accident et est venu me voir pour m’engueuler à la fin de la journée. J’étais en train de récolter les patates douces et je l’ai ignoré à moitié. Il a pris les sacs en photo et m’a dit : « Alors tu as fait ton marché ? Un sac de poireaux, d’aubergine, de carottes… »
J’ai continué à l’ignorer et il s’est barré sans rien dire. Juste avant de partir, j’ai pris une énorme caisse de patates douces en plus, et j’ai gravé notre devise sur le bardage de la cabane de pause. J’ai dit au revoir à mes collègues, qui m’ont aidé à charger les légumes. On s’est promis de rester en contact, RL. m’a promis de se barrer le plus vite possible et de dire à tous les autres d’en faire autant. J’ai pris la route avec mes légumes et en ai déposé la moitié chez mon ancienne collègue anar qui organisait une cantine solidaire.
Je suis retourné chez les amis de mes parents, là où tout avait commencé, avec mon camion dans leur jardin en attendant le dernier salaire de mon mois de congés, qui tardait à arriver. Je leur ai donné l’autre moitié de mes légumes.
J’ai attendu mon chèque un mois entier dans ce jardin. Au moment de le récupérer, le patron m’a fait poireauter sur l’exploitation principale pendant au moins deux heures. Il est arrivé, on a échangé poliment, sans fioritures. Il m’a dit que j’aurais mon solde de tout compte par courrier chez mes parents. J’ai pris mon chèque et suis parti.
Quelques semaines plus tard, j’étais de retour chez mes parents. J’ai reçu le courrier de mon patron : alors que je pensais recevoir le solde de tout compte, le courrier me réclamait quatre-vingt-huit euros pour les légumes que j’avais pris en partant, avec une menace de plainte en gendarmerie. C’était mon ultime humiliation. Je bouillonnais, mais il avait gagné cette manche. J’étais à cinq cents kilomètres de là et mon solde en dépendait. Le camarade syndicaliste local, un ami de mon père, m’a dit de payer par chèque et de signer en mentionnant mes droits, ce que j’ai fait. J’ai enfin reçu mon solde… C’était fini. J’étais libre.
Cette période m’a laissé un souvenir doux-amer. J’aurais voulu qu’on prenne les fourches, qu’on s’empare du terrain, qu’on lance la grève générale. Mais rien de tout ça n’a eu lieu. Je me sens encore lâche, j’aurais aimé savoir comment on fait la révolution pour de vrai, à ce moment-là. J’aurais aimé même une petite grève, pour compenser toutes les humiliations… Aujourd’hui, j’espère juste que tous mes collègues vont bien et que cette ferme, cette exploitation, finira par se casser la gueule, et que toutes les exploitations suivront. Je ne veux plus jamais signer de CDI.
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