Clivante après plus de 150 ans de débats dans les luttes des femmes, la question du travail du sexe continue de diviser. Versant tantôt dans la réaction, tantôt dans le libéralisme, les organisations du mouvement social abandonnent une partie des classes laborieuses. Sous couvert d’abolitionnisme, ces mêmes organisations refusent de regarder la réalité en face et privent les travailleuses du sexe de la possibilité de construire un rapport de force face à l’Etat ; et privent, de fait, le reste de notre classe d’un front supplémentaire contre les exploiteurs.
À la fin du xixe siècle, la féministe anarchiste Emma Goldman développait les réflexions du mouvement libertaire sur le mariage et la prostitution. Arguant qu’une prostituée ne vendait son corps que le temps d’une passe, elle affirmait que le mariage était un contrat similaire, mais à perpétuité. Goldman comprenait déjà que les femmes étaient poussées par leurs conditions matérielles vers le mariage ou la prostitution. Le sujet de la prostitution n’a cessé d’animer les débats au sein des mouvements de lutte des femmes. En réponse, la bourgeoisie a historiquement mené des politiques de prohibition et de réglementation du travail du sexe. Contre les prohibitionnistes de gauche, Alexandra Kollontaï portait une analyse matérialiste du travail du sexe et du mariage dans l’Union soviétique naissante. Contrairement aux positions qu’on lui prête souvent, la féministe communiste était vivement opposée aux lois réglementaristes, héritées du tsarisme, et à la pénalisation du client par la bourgeoisie.
En 2026, la plupart des organisations politiques de gauche et syndicales françaises n’ont rien conservé de cet héritage. En avril, le Parti socialiste s’est félicité des dix ans de la loi pénalisant les clients des travailleuses du sexe. Avec la loi contre le racolage et le proxénétisme de 2003, ce texte a largement contribué à la précarisation des travailleuses du sexe. Depuis, on observe une recrudescence des violences à leur encontre, notamment sur leurs lieux de travail, et bien d’autres conséquences désastreuses. Désormais, les clients se font plus exigeants sur les prix, sur les prestations et sur le non-port de préservatif. Face à une baisse de la demande, les travailleuses du sexe sont de plus en plus obligées de travailler dans des lieux à l’abri des regards, parfois dangereux et propices aux agressions. De plus, la loi de 2003 empêche la solidarité entre elles : aller par paires et travailler en groupe relève légalement du proxénétisme. Ainsi, toute solidarité dans la profession, ou même à l’extérieur de celle-ci, est rendue impossible par la loi. Loger ou aider une travailleuse du sexe tombe également sous le coup de la loi de 2003.
Il n’est donc pas étonnant que des partis, de plus en plus réactionnaires, se réjouissent d’une telle situation. Mais il paraît lunaire que des syndicats de lutte, censés porter les revendications de tous les travailleurs et de toutes les travailleuses, applaudissent des deux mains ces lois. Pour cause, les travailleuses du sexe sont surreprésentées sur les listes de prénoms commémorés lors de la Journée du souvenir trans. Souvent sans papiers, trans ou handicapées, quasi systématiquement prolétaires, des travailleuses du sexe sont assassinées chaque année ou meurent des conséquences de leurs conditions de travail sans que des solutions alternatives viables ne soient proposées. Il n’y a que la répression, la criminalisation et la précarisation.
Lunaire ? Pas tant que ça. Le mouvement social français souffre d’un double mal quand il s’agit de lutte des femmes. Les positions des syndicats sur la question du travail du sexe en sont le produit. D’une part, l’intégration de revendications pour les travailleuses a longtemps été freinée par des organisations politiques reléguant le droit des femmes et l’antiracisme au second plan. D’autre part, lorsque les syndicalistes se sont saisis de ces questions, c’était le résultat de luttes internes menées par des femmes contre leurs camarades. Ces femmes syndicalistes demeurent minoritaires dans leurs organisations et doivent faire face, seules, à une tâche colossale : construire des lignes syndicales féministes. En s’inspirant des théories critiques du genre venues des universités américaines, et en les mixant avec l’universalisme raciste français, elles ont façonné des revendications qui ne pouvaient qu’entrer en contradiction avec les luttes des travailleuses du sexe. De nos jours, les syndicats tentent malgré tout d’adapter leur logiciel. Mais la mobilisation de théories plus libérales encore mène nécessairement à l’impasse pratique. À aucun moment ces théories ne permettent de se saisir du caractère de classe des luttes des travailleuses du sexe.
Sans nous attarder ici sur les micro-débats entourant ce sujet, nous irons droit au but. De quelle manière le travail du sexe s’inscrit pleinement dans un système cohérent, basé sur l’exploitation et l’oppression ? Comment participe-t-il, au même titre que n’importe quelle profession, à la reproduction du capitalisme ? En quoi la lutte des travailleuses du sexe est une lutte de tous les travailleurs ?
Nous poserons d’abord la question du rôle que joue le sexe dans la société. Nous aborderons ensuite la question de la place du travail du sexe dans la production. Puis nous tenterons de comprendre son rôle dans la division du travail et la mise en concurrence des travailleuses.
Le rôle historique du sexe et sa place dans le capitalisme
Nous ne pouvons aborder la question du travail du sexe sans questionner la nature matérielle et historiquement construite du sexe ni saisir les dynamiques qui se jouent pendant l’acte. Il est nécessaire de dépasser une approche abstraite du plaisir et du désir, en ce qu’ils sont des conséquences sociales d’un système façonnant chacun d’entre nous.
D’un point de vue matérialiste, le sexe n’a rien d’inné ni d’immuable. Le sexe est un échange, une interaction dont le rôle et la fonction ont évolué au cours de l’histoire, au gré des évolutions sociales. En partant de ce principe, nous pouvons comprendre que le sexe n’avait pas la même signification, la même symbolique, ni n’occupait la même place selon les époques. Avoir des relations sexuelles pendant l’Antiquité, le Moyen Âge ou l’ère moderne capitaliste ne découle donc pas des mêmes intérêts, ni ne produit le même effet idéologique. Ainsi, le sexe, son rôle et ses codes découlent forcément de facteurs matériels et de tous les autres échanges qui existent dans la société : qui exploite qui ? Comment le travail est-il organisé et divisé dans la société ? Quelles sont les contradictions qui animent la lutte des classes ? Et comment les classes dominantes se saisissent du sexe dans leur idéologie pour reproduire la société ?
Si le sexe ne remplissait aucune fonction historique et idéologique, les pouvoirs ne lui donneraient pas autant d’importance. Un échange – productif ou reproductif – sans intérêt pour une classe dominante est voué à disparaître de toute l’organisation sociale. Avec les changements de mode de production et les intérêts changeants des classes exploiteuses successives, le sexe a connu une construction connexe aux idéologies dominantes. Le sexe n’a pas toujours été le sexe que nous connaissons aujourd’hui : un échange social et économique pris dans un système qui exploite une partie de la population afin de reproduire la force de travail et l’idéologie dominante. Il fut auparavant un échange non marchand, non moins chargé d’idéologie et tout aussi reproductif, mais qui n’était pas ritualisé et organisé en fonction des intérêts bourgeois d’optimisation de la production. Comment donc le sexe sert-il les intérêts de la bourgeoisie ?
C’est à travers l’analyse matérialiste des facteurs et des échanges, qui constituent le capitalisme, que nous pouvons comprendre son rôle historique. Le désir et le plaisir sont socialement façonnés par l’idéologie et des conditions matérielles d’existence à un instant donné : ils peuvent se construire en accord avec eux, ou en opposition, et matérialiser une contradiction à l’idéologie justifiant et orientant l’organisation sociale ; une contradiction au rôle historique donné au sexe (comme l’homosexualité).
Le capitalisme a fait du sexe une marchandise, un échange reproductif répondant à deux besoins de la bourgeoisie : la reproduction de la force de travail et celle de l’idéologie. Pour l’intégrer aussi bien à son organisation qu’à son idéologie et en tirer profit, la bourgeoisie a non seulement ritualisé le sexe en lui imposant des normes et des codes, mais aussi, comme toute marchandise, elle l’a fétichisé. C’est-à-dire qu’elle lui a donné une valeur intrinsèque d’échange, dissimulant complètement que le sexe tient sa valeur d’un travail social et d’un échange.
Dans la totalité cohérente du capitalisme, le sexe est traversé par toutes les oppressions, à la fois créées par l’organisation de la production et par les intérêts de la classe dominante. À travers la division du travail, le capitalisme produit les catégories sociales de race, de sexe, de validité, et les rend immuables. Dans un rapport sexuel, chaque position sociale est affirmée et codifiée en fonction de ces oppressions. Le sexe n’est pas le même entre un homme et une femme, entre deux hommes ou entre deux femmes, s’ils sont respectivement bourgeois, prolétaires, blancs, noirs, chrétiens, musulmans, homosexuels, trans ou handicapés. Ni même lorsqu’une personne se masturbe. Dans le capitalisme, il n’y a pas de relation sexuelle qui puisse se faire d’égal à égal, et c’est dans l’échange qui s’opère dans cette relation que l’idéologie et l’oppression se reproduisent. Comme dans chaque échange marchand.
Bien évidemment, dans un système qui se base sur l’exploitation des travailleurs, le sexe a aussi été idéologiquement amené à remplir la fonction reproductrice, dans son sens premier : faire des enfants. Le capitalisme en a besoin, la production nécessitant un renouvellement constant et exponentiel de la main-d’œuvre. Et il n’y a que la masse prolétaire qui peut la fournir.
Seulement, la bourgeoisie doit justifier la place des travailleurs et l’organisation sociale dans laquelle le sexe est capital. C’est ce qu’elle fait grâce à son idéologie : elle la déploie sur le sexe. C’est le libéralisme qui oriente le désir, le plaisir et tout ce qui amène les travailleurs à avoir des relations sexuelles, dans des termes ritualisés idéologiquement et renforcés par l’oppression de toutes déviances de ses normes.
Toujours dans un souci de reproduction de la force de travail et de l’idéologie, les capitalistes doivent s’assurer que les hommes et les femmes aient des relations sexuelles régulières. Pour cela, ils ont besoin de normes, d’organisation et de division du travail.
Par son idéologie, le capitalisme maintient l’hétérosexualité comme norme sexuelle immuable, et fait du sexe un besoin naturel de l’homme. Nombreux sont les mythes ou les arguments allant dans ce sens : les couilles bleues, la centralité de la libido dans un diagnostic de bonne santé, les croyances fondatrices du mouvement incel, décrit comme résultant de la dette sexuelle des femmes envers les hommes, ou la misère sexuelle. Grâce à ce procédé, la bourgeoisie vend le corps des femmes aux hommes : une forme de salaire non monétaire qui vient s’ajouter au salaire gagné par le travail productif. D’une certaine manière, l’exploitation sexuelle des femmes par les hommes, dans une société organisée par la bourgeoisie, est une forme de compensation idéologique accordée aux hommes en contrepartie de leur exploitation économique.
Pour pousser les classes laborieuses à fonder des familles, le capitalisme mobilise d’autres pans de son idéologie, créés ou assimilés : la religion (avec l’institution du mariage), le racisme (notamment avec la prétendue théorie du grand remplacement démographique) ou encore le sexisme (qui mobilise des arguments pseudo-scientifiques et biologiques).
Le sexe, mobilisé comme un besoin naturel de l’homme et comme un soin prodigué par les femmes par l’idéologie capitaliste, lui sert à reproduire la force de travail. Placé au centre du contrat hétérosexuel et de la famille nucléaire, le sexe devient un travail dû par les femmes aux hommes. Au même titre que le ménage, la cuisine, l’éducation des enfants ou le soin, il est un travail reproductif. Une tâche ménagère ou domestique, en somme.
Soigner et reproduire l’idéologie
Dans le capitalisme, il existe deux types de travail : le travail productif, qui crée de la valeur et permet à la bourgeoisie de voler la plus-value issue du travail prolétaire ; et le travail reproductif, qui permet la reproduction et le renouvellement de la force de travail grâce au soin, à l’entretien des communs et des biens privés, ou encore grâce à l’éducation. Le travail productif dépend donc du travail reproductif : ce dernier assure la stabilité du capitalisme. Seulement, la bourgeoisie n’a historiquement jamais eu d’intérêt à le rémunérer, puisqu’il ne permet pas de créer de valeur. Pour faire effectuer le travail reproductif par une partie des travailleurs, il a fallu diviser le prolétariat et le travail, en créant des critères arbitraires : le sexe social. Dans le capitalisme, les hommes sont chargés du travail productif, les femmes du travail reproductif.
Le sexe social, en tant que position sociale dans la division genrée du travail, n’est évidemment pas la seule catégorisation mobilisée. Des catégorisations de race, de classe ou encore de validité interviennent également.
De la même manière que le travail productif, le travail reproductif occupe un rôle de reproduction de l’idéologie capitaliste dans tout ce qu’elle comporte. Par l’exploitation des uns et le travail des autres, les classes se reproduisent. Un travailleur pense comme un travailleur parce qu’il travaille et que sa production est accaparée par la bourgeoisie. Une femme pense comme une femme parce qu’elle fournit un travail reproductif, et que ce travail sert les intérêts des bourgeois. En profitant de l’exploitation des travailleurs, les bourgeois s’affirment en tant que bourgeois. En bénéficiant partiellement de la division genrée du travail, les hommes sont affirmés en tant qu’hommes.
Dans cette division genrée du travail, l’idéologie capitaliste inclut le sexe comme un dû et un soin apporté par les femmes aux hommes. Le sexe est alors mobilisé comme un besoin naturel et permet aux hommes de s’affirmer en tant que tels. De fait, le sexe peut procurer du bonheur. S’affirmer dans son sexe social et être affirmé dans celui-ci par la société est une source de bien-être. C’est aussi vrai que l’inverse est une source de mal-être, notamment pour les personnes trans qui, par le cissexisme, sont constamment contestées dans leur sexe social.
D’une certaine manière, le sexe procure le même effet aux hommes que gagner assez d’argent pour entretenir leur famille, répondre à des normes de désirabilité ou encore être le leader de leur bande d’amis. En affirmant certains hommes dans leur sexe social, la société en conteste nécessairement d’autres. Ceux-ci ne sont pas moins des hommes ou des reproducteurs de leur propre condition, mais trouvent dans l’idéologie sexiste d’autres réponses à leur condition (en témoignent les incels).
Ainsi, orientés par le capitalisme, les hommes ont le rôle historique de baiser des femmes. Cette injonction vient à la fois de la propagande bourgeoise libérale, raciste et sexiste, mais elle est aussi reproduite par la mise en concurrence des hommes prolétaires entre eux, sur le marché de l’hétérosexualité. Marché dans lequel les femmes prolétaires sont également en concurrence.
Dans le capitalisme, l’hétérosexualité apparaît donc comme un contrat ou un échange, puisque rien n’est gratuit et que tout est marchandise. L’homme doit la sécurité financière, alimentaire et un logement à la femme. La femme, elle, est socialement assignée à un travail reproductif permettant à l’homme d’aller mériter son salaire. Cette disposition est d’autant plus renforcée par les inégalités salariales, même dans une époque où les femmes prennent part au travail productif. Avec un salaire jusqu’à 30 % inférieur aux hommes pour un poste similaire, les femmes sont poussées à l’hétérosexualité pour survivre, donc poussées à vendre leur force de travail reproductive.
Seulement, la division du travail est loin d’être binaire et ne prend pas uniquement place dans le couple hétérosexuel. Elle s’exerce au sein même du sexe social féminin et à travers des formes de salariat : c’est ce qui fait que des hommes célibataires peuvent salarier le travail reproductif, et que des femmes blanches et aisées peuvent déléguer les tâches domestiques dans leur foyer. En employant des femmes de ménage, des nounous, des bonnes, métiers qui mobilisent généralement des femmes exclues du marché du travail productif parce que précaires et non blanches, les femmes blanches aisées et les hommes célibataires achètent ce travail reproductif. Tous deux profitent alors de sa marchandisation, et affirment leur place dans la société capitaliste par la division genrée et raciale du travail. Enfin, ce travail reproductif a toute sa place dans le contrat hétérosexuel qui lie un homme et une femme aisés.
Le travail du sexe est également une forme de travail reproductif externalisé hors du couple. Dans la division genrée du travail, les femmes sont assignées à des fonctions reproductives et sexuelles. La marchandisation du travail sexuel devient alors socialement possible parce que la sexualité féminine est déjà socialement construite comme une ressource mise à disposition des hommes dans le couple hétérosexuel. Le travail du sexe apparaît ainsi comme une extension marchande de rapports sociaux préexistants.
De plus, la possibilité d’acheter du sexe renforce sa qualité de marchandise. D’un même coup, l’acte sexuel est renforcé en tant que travail reproductif que les hommes peuvent acheter aux femmes et exiger dans le couple hétérosexuel, à titre de soin reproductif. Dans les deux cas, le sexe intervient comme un échange participant à la reproduction de l’idéologie capitaliste, la division du travail et la place des hommes et des femmes dans la société. C’est là le rôle historique du travail du sexe : il se construit dans cette division, permet de la renforcer et prend place dans une société basée sur l’échange marchand et l’exploitation.
Que ce soit à travers les inégalités salariales ou l’exclusion du marché du travail, le travail productif et le travail reproductif se structurent et se reproduisent mutuellement. Ils créent ensemble les conditions matérielles de la famille nucléaire et du contrat hétérosexuel en créant la dépendance des femmes et des enfants aux hommes. Malgré une organisation sociale en constante évolution, notamment vis-à-vis de la famille nucléaire, ils font de celle-ci une institution centrale dans l’organisation capitaliste.
L’armée de réserve du patriarcat
La division genrée du travail, l’idéologie sexiste et la marchandisation par le capitalisme de tous les échanges ont mené à des contradictions internes. Si toutes les tâches reproductives peuvent être salariées et déléguées à des sous-divisions du sexe social féminin, le sexe aussi. Pourtant, on pourrait penser que le travail du sexe entre en contradiction avec la centralité de la famille nucléaire dans l’organisation capitaliste. Et que c’est la raison pour laquelle la bourgeoisie a historiquement cherché à le réprimer, par la prohibition ou la réglementation.
C’est en réalité l’inverse : le travail du sexe est un pilier du maintien de la famille nucléaire. Dans la division genrée du travail, le capitalisme l’a assimilé comme tel : même salarié, le sexe est un lieu de reproduction de l’idéologie capitaliste. La famille nucléaire ritualisée, avec son organisation, ne prévoit pas la possibilité de déléguer la procréation ni le sexe. Si auparavant le travail du sexe permettait de diviser le sexe reproductif et le sexe reproducteur, en opposant les femmes avec lesquelles il était convenable de fonder une famille et les « filles de petite vertu », l’évolution néolibérale du capitalisme a changé les choses. En assimilant la libération sexuelle des années 1960, les femmes bonnes à marier sont aussi devenues celles qui devaient fournir un travail sexuel. Dans le flou de la transition entre ces époques, les femmes doivent continuer d’apparaître avant tout comme respectables. L’évolution de la loi française, passée du réglementarisme au prohibitionnisme, coïncide avec cette évolution idéologique de la division du travail. Les femmes ont davantage intégré la sphère du travail salarié et la division du travail dans la famille nucléaire a ainsi dû s’adapter.
Le sexe, comme rituel et comme échange marchand, constitue le ciment de la famille hétérosexuelle. Il engage ses membres dans un type de relation qui, dans la norme capitaliste, dépasse le cadre de la simple amitié. Par le libéralisme, le racisme et le sexisme, il lie deux individus dans un objectif idéologique bourgeois, façonné par les intérêts capitalistes. Mais l’idéologie ne fait pas tout. Pour qu’un homme et une femme aient un intérêt à se lier ainsi, il doit aussi exister un intérêt matériel. Nous l’avons vu, l’hétérosexualité est un échange marchand. Pour de nombreuses femmes, elle constitue une sécurité que leur seul travail productif ne permet pas. Cette sécurité matérielle est souvent conditionnée à une participation au travail reproductif.
Par l’idéologie et par la coercition économique, le capitalisme met les femmes en concurrence sur le marché de l’hétérosexualité. Dans le sexisme, idéologie de la division genrée du travail, une femme doit trouver un homme et avoir des enfants : c’est son rôle historique dans le capitalisme, c’est un signe d’accomplissement promu en société, et il offre des avantages économiques. L’hétérosexualité est une forme d’ascension sociale, de promotion sur le marché du travail reproductif. Ce régime définit des rôles au profit des intérêts économiques de la bourgeoisie, puisqu’il permet l’optimisation de la reproduction de la force de travail, essentielle au capital.
Seulement, le marché du travail reproductif est rude. Et des femmes, poussées par leurs conditions matérielles d’existence, par l’oppression raciste, transphobe et validiste, et par l’exclusion du travail productif, sont contraintes de vendre leur force de travail reproductive à moindre coût. Elles font le ménage, la cuisine ou du travail du sexe, au service d’un foyer ou non. Face à l’existence de telles professions, les femmes n’ont d’autres choix que de baisser également le prix de leur force de travail reproductif. En ce lieu, les travailleuses du sexe interviennent comme armée de réserve du patriarcat et de la division genrée du travail. Au même titre qu’un travailleur étranger, trans ou handicapé, elles occupent une position analogue à celle de l’armée industrielle de réserve dans le capitalisme. Le patronat les mobilise afin de maintenir une concurrence entre les travailleurs. La bourgeoisie agite cette même armée de réserve lorsqu’elle doit diviser les travailleurs entre eux : quand le communiste pointe du doigt le vol que représente l’extorsion de la plus-value, le bourgeois montre les postes que les travailleurs étrangers volent aux travailleurs français.
Par crainte de ne pas avoir accès au contrat hétérosexuel, ou de le perdre, les femmes sont donc poussées à remplir leur rôle historique de femmes. L’armée de réserve du patriarcat, maintenue par le racisme, la transphobie et le validisme, sert à diviser le sexe social féminin, et donc à reproduire une féminité servant les intérêts bourgeois et correspondant à l’idéologie capitaliste. Cette féminité a la charge du travail reproductif : ménage, cuisine, soin, éducation des enfants et sexe. Par la mise en concurrence, la bourgeoisie crée une féminité acceptable pour la famille nucléaire : blanche, cis et valide. Dans le capitalisme, certaines femmes blanches, cis et valides peuvent avoir un intérêt au maintien de la reproduction de l’idéologie raciste, transphobe et validiste, afin de privilégier leur accès à l’hétérosexualité. Elles remplissent ainsi le rôle historique que la bourgeoisie leur donne, pour maintenir leur position relative dans la hiérarchie du travail reproductif.
Contre l’exploitation, lutter avec les travailleuses du sexe
Qui dit armée de réserve dit que le front est occupé par les soldats que le capital valorise le plus, puisque plus à même de reproduire son idéologie et sa force de travail. Les travailleurs étrangers sont en grande majorité des prolétaires cumulant les oppressions. Il en va de même pour les travailleuses du sexe – comme pour de nombreuses professions reproductives historiquement dévalorisées par rapport au travail productif. En cause, le racisme, la transphobie ou le validisme. Le capitalisme ne laisse rien au hasard, et la marginalisation des subdivisions du prolétariat sert également sa reproduction idéologique parmi les travailleurs.
En somme, le travail du sexe se construit historiquement dans la division genrée du travail, en ce qu’il répond à un besoin créé par l’idéologie capitaliste, raciste et sexiste. Il participe à l’affirmation des rôles sexués masculins et met en concurrence des femmes entre elles sur le marché hétérosexuel du travail reproductif. Il permet également une division du travail des femmes au sein même de leur sexe social, à travers les oppressions racistes, transphobes et validistes.
En matérialistes, nous ne pouvons dissocier le travail du sexe du reste de l’exploitation des travailleurs et des travailleuses. Toute tentative, uniquement politique et coercitive, d’y mettre fin se base nécessairement sur une analyse anhistorique et idéaliste de ces professions : elles sont donc réactionnaires. Enfin, au même titre que n’importe quelle profession reproductive, le travail du sexe mobilise essentiellement des femmes prolétaires, racisées, trans et handicapées. Sa répression est donc un coup porté à notre classe. Le rôle du mouvement social face à ce constat doit être de les soutenir dans leur lutte.
Le travail du sexe naît de l’exclusion du travail productif, de l’insuffisance des revenus générés par celui-ci, et de la marchandisation des corps et du travail reproductif par le capitalisme. Chez les mineurs, le recours au travail du sexe comme moyen de subsistance est une alternative aux violences et aux abus de la famille nucléaire. Pour vivre et se défaire de la violence, des mineurs travaillent là où il y a des postes à pourvoir. Or l’armée de réserve du patriarcat recrute constamment. Faute de revenus, et à cause des conditions matérielles organisées pour maintenir la famille nucléaire, les jeunes victimes de violences familiales se tournent parfois vers le travail du sexe ou vers des économies parallèles.
Nombreuses sont les travailleuses du sexe qui meurent de leur activité – dont des mineures. Nombreux sont les jeunes qui meurent sur leur lieu de travail, sur les chantiers ou dans les usines, notamment. Récemment, l’un d’entre eux était lycéen. Un autre est passé dans une machine à découper de la viande de l’entreprise Lustucru. Aucun prohibitionniste n’appelle à l’abolition du travail.
Des femmes sont assassinées régulièrement par leur compagnon. Aucun prohibitionniste n’appelle à l’abolition de l’hétérosexualité par la force de la loi et de la police. Ce n’est pas là un whataboutisme : partout où les travailleurs et travailleuses sont exploités, il y a un risque de mort.
Cependant, il existe bel et bien des violences supplémentaires liées au travail du sexe. Elles sont liées au caractère marginal de ces professions, exercées sous un régime prohibitionniste, mais aussi à la nature reproductive du travail du sexe. C’est ce qu’on appelle communément la putophobie. Elle se manifeste d’une part dans le traitement institutionnel des violences subies sur leur lieu de travail : silence ou criminalisation, mais également par la posture de l’ensemble de la société lorsqu’il est question de travail du sexe. Quand les plus libéraux évoquent la liberté d’entreprendre afin de défendre une dépénalisation, les plus conservateurs oscillent entre solution policière et réglementarisme, deux propositions éminemment racistes et anti-trans.
Nous ne pouvons attendre grand-chose des partis bourgeois en décomposition, fussent-ils de gauche ou historiquement centraux dans les luttes prolétaires. Les syndicats de lutte ne sont pas non plus dans un meilleur état, mais ils continuent de réunir une part non négligeable de travailleurs plus ou moins combatifs. C’est à eux que nous devons nous adresser, y compris contre leurs directions s’il le faut. La manifestation régulière de leur autosatisfaction quant aux lois prohibitionnistes et criminalisantes est une honte. Ces lois servent pleinement la reproduction de l’idéologie capitaliste et la marginalisation des franges les plus opprimées du prolétariat. Ce mépris des syndicats envers les travailleuses du sexe et leurs luttes en est la continuité. Ce ne sont ni la condescendance ni la prise en pitié qui changent les conditions de vie des travailleurs. C’est encore la lutte, et l’intégration de celles que le système accule dans les pires lieux, dans les revendications générales de nos combats.
On rétorque souvent, lors des revendications des travailleuses du sexe, que leur profession est inhumaine et dégradante. Que ce n’est pas un vrai travail mais de l’esclavagisme. Que leur combat justifie la situation de milliers de mineurs contraints à faire des passes. Libéraux comme communistes peinent encore à considérer le travail reproductif comme pleinement intégré aux rapports d’exploitation capitalistes, et à situer historiquement le genre, pour orienter les luttes. Si bien que, pour certains, la lutte des femmes est secondaire, petite-bourgeoise, ou peut se faire sans dimension de classe. Les libéraux voient dans le capitalisme une possibilité de société féministe. Des communistes estiment quant à eux que l’on peut se passer des luttes des femmes et se concentrer sur les revendications « sociales ». Ce sont pourtant ces mêmes communistes qui évoquent le travail du sexe en des termes prohibitionnistes ou abolitionnistes idéalistes.
L’opposition de nombreux marxistes à qualifier le travail du sexe comme un travail vient de leur vision étriquée de l’exploitation. Chez Marx, l’exploitation désigne l’appropriation, par les bourgeois, de la plus-value produite par le travail prolétaire. Certes, le travail du sexe ne crée pas directement de la valeur. Mais il en va de même pour les professionnels de l’éducation ou du soin. Professeurs et soignants participent à former et à maintenir en bonne santé un prolétariat qui crée de la valeur. L’organisation capitaliste ne s’arrête pas à la sortie de l’usine, elle est une totalité. La famille, l’école ou encore le soin sont organisés en fonction du travail productif, et un travail productif optimal nécessite un travail reproductif répondant à ses besoins matériels et idéologiques, notamment par l’échange marchand hétérosexuel. C’est ce à quoi contribue le travail du sexe. On ne peut pas dissocier le travail du sexe du reste de la production, ni de l’hétérosexualité comme marché du travail reproductif.
Communistes, nous sommes face à un enjeu historique : nous devons inverser la vapeur et amener les syndicats à soutenir les travailleuses du sexe dans leurs luttes. L’abolitionisme réformiste a longtemps bercé d’illusions l’ensemble du mouvement social sur une possibilité de disparition du travail du sexe dans l’économie capitaliste. Or le capitalisme ne peut être réformé. Et toute exploitation productive ou reproductive perdurera dans un tel système. Il y a cependant des métiers plus à risque, dans lesquels les franges les plus précaires des classes laborieuses se retrouvent à force d’exclusion du travail productif et d’oppression. Il n’est pas possible d’en finir avec le travail du sexe, qui ne peut qu’être réformé dans un va-et-vient constant entre prohibitionnisme et réglementarisme, deux dispositifs bourgeois aussi néfastes l’une que l’autre. Si de nombreux communistes sont en bonne voie, ils sont malgré tout imprégnés par l’idée bourgeoise du travail du sexe : ils en font une exception, un élément hors de la matrice capitaliste dont il serait possible de mettre un terme dès maintenant. Il n’en est rien, car si le travail du sexe doit disparaître dans une perspective abolitionniste révolutionnaire, cela se fera de concert avec toute forme d’exploitation.
Pour l’heure, il y a un combat à mener hors des sentiers bourgeois. Et il est urgent que les syndicats y prennent part. Ils le font déjà, avec certes plus ou moins de combativité et de rigueur. Aides à la hauteur du coût de la vie, luttes offensives contre le racisme et la transphobie au travail, régularisation de tous les sans-papiers, augmentation du smic, réquisition des logements vides et réduction du temps de travail hebdomadaire : ce sont là autant de revendications qui, de fait, contribuent à l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Cela n’abolira pas le travail du sexe, ce n’est pas la question. Seulement, cela préviendra un ensemble de facteurs qui poussent des travailleuses opprimées à se mettre en danger pour vivre. Ce qu’aucun travailleur ne devrait avoir à faire. Mais ce n’est pas suffisant.
La question de l’organisation des travailleuses du sexe doit se poser avec celle de l’intégration de leurs revendications aux cahiers des charges des centrales syndicales. Les organisations de travailleuses du sexe ne sont pas parfaites, loin de là, et nous pouvons faire une longue critique de certains choix politiques libéraux. Mais leur analyse de terrain sur les conditions d’exercice de la profession est précieuse, et doit orienter notre combat. Notre travail consiste à en tirer des conclusions qui nourrissent une lutte communiste des travailleuses du sexe.
Les syndicats n’écouteront pas quelques organisations isolées et à la portée limitée. Par un travail au sein des syndicats, mais aussi en amenant toutes les organisations de luttes à se positionner contre le prohibitionnisme, il faut mettre la pression sur les syndicats. Grâce à un double rapport de force, interne et externe, nous ne devons pas leur laisser d’autre choix que de reprendre les revendications des travailleuses du sexe : abolition des lois de 2003 et de 2016, intégration dans le droit du travail, possibilité d’ouvrir un compte en banque, de cotiser, d’avoir accès à un système de soin fonctionnel et adapté, aides sociales adaptées et accessibles.
Jusqu’à présent, le soutien des syndicats aux lois prohibitionnistes bourgeoises est une trahison. Envers les travailleuses du sexe, mais aussi envers toutes les femmes exploitées, et par conséquent envers toute notre classe. Si la lutte des femmes est une lutte de notre classe, la lutte des travailleuses du sexe doit être en son cœur.
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