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# Une vie de réceptionniste
Je pensais faire ça quelques mois, mettre de l'argent de côté, puis reprendre mes études. On est en 2026. Ça fait six piges. C’est un travail mécanique, avec peu de marge de manœuvre. Soit il ne se passe rien et on attend seul derrière un comptoir, soit tout arrive en même temps et on encaisse les problèmes des autres. On travaille la nuit, les week-ends, les jours fériés, pour un salaire qui ne correspond pas à ce que ces horaires coûtent réellement. On peut faire ce métier dignement. On peut même l’aimer. Mais je ne vais pas mentir : moi, cette place me pèse.
Par Collectif Publié in #CHRONIQUES DE L'EXPLOITATION le 22 juin 2026 27 min de lecture
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J’ai commencé dans l’hôtellerie en 2020. Avant le confinement, je cherchais déjà des postes de réceptionniste de nuit. J’avais postulé plusieurs fois, sans réponse. J’avais l’habitude. Depuis mes jobs étudiants à la fac, c’était souvent comme ça : pour le travail comme pour le logement, on envoie, on relance, et personne ne rappelle. Quand on vient d’en bas, on finit presque par trouver normal que les portes restent fermées.

J’y suis entré grâce à un mec de mon quartier qui bossait dans un hôtel. Comme je n’y connaissais rien, ils m’ont proposé de suivre une formation d’une semaine, non rémunérée. J’ai accepté sans discuter. À l’époque, je voulais surtout un travail de nuit. Un taf isolé, calme, où je pourrais gagner un peu d’argent et reprendre mes études ensuite.

Le confinement est arrivé juste après. Pendant des mois, plus rien. Puis l’hôtel m’a rappelé pour quelques nuits en extra. C’est comme ça que j’ai vraiment commencé.

Je viens d’un milieu populaire. Avant ce métier, je n’étais jamais entré dans un hôtel. Je n’avais jamais pris une chambre, jamais dormi dans un lit d’hôtel. Les seules vacances que je connaissais, c’était pour aller au bled ou rester à la cité. Alors, la première fois que je suis entré dans ce 4 étoiles, j’ai été impressionné. Le hall, les draps tirés au carré, la moquette, la décoration, les lumières. Pour quelqu’un qui vient d’où je viens, c’était déjà un autre monde.

Je pensais faire ça quelques mois, mettre de l’argent de côté, puis reprendre mes études. On est en 2026. Ça fait six piges.

Il fallait porter un costume, une cravate, des chaussures de ville. Je n’en avais jamais porté. Un pote m’a prêté une tenue, puis me l’a donnée. Pendant la formation, le chef de réception m’avait dit : « Ici c’est du fake, c’est comme si vous portiez un masque. » Ça m’allait bien au début. On devait parler de manière très courtoise. Pas de « Bonjour Messieurs Dames », mais « Bonjour Madame, bonjour Monsieur ». Répondre dans un très bon français ou anglais, sourire, se retenir d’éternuer même discrètement, rester calme même quand il y avait de vrais problèmes, et rester debout jusqu’à ce que tout le monde soit en chambre.

Les nuits faisaient douze heures : 19h30-7h30. La moitié d’une journée. Sur le papier, le rythme pouvait paraître acceptable : trois ou quatre nuits d’affilée, puis plusieurs jours de repos. En réalité, on ne récupère jamais vraiment. Il faut dormir le jour. Chez moi, c’était impossible. Il y avait toujours du bruit, toujours du passage. Pendant un an et demi, j’ai très peu dormi. Encore aujourd’hui. Ce genre de fatigue ne disparaît pas complètement. J’ai dû perdre quelques années de vie, ça se trouve.

J’arrivais à 19h30 pour remplacer la personne qui partait. Pas vraiment le temps de transmettre les informations à l’oral. Tout passait par quelques mots griffonnés. Les patrons nous disaient parfois de venir un quart d’heure avant pour régler ça. Ils avaient ce talent de toujours repousser les limites du culot. Je prenais mon poste avec tout ce qui s’était accumulé dans la journée.

J’étais seul pour 62 chambres. Quand c’était plein, ça faisait dans les 140 êtres humains dont j’étais responsable.

Le logiciel était mal conçu. Beaucoup de choses se faisaient encore à la main. Il fallait rentrer les réservations une par une, en plus de faire la clôture, contrôler les tickets, vérifier le channel manager et les plateformes de réservation, regarder si les commentaires clients avaient bien été pris en compte, traiter les demandes spéciales oubliées dans la journée et celles qui tombaient pendant la nuit. On appelle ça du night audit. Un travail invisible, répétitif, précis, où on n’a pas le droit à l’erreur.

Je n’avais presque rien pour tenir. Pas de repas sur place. Il fallait soit préparer une gamelle la veille, ce qui était compliqué quand tu dois dormir toute la journée, soit commander sur les applis. C’était cher. Et même si je l’avais voulu, je ne pouvais pas vraiment quitter la réception. À côté, de toute façon, il n’y avait que des brasseries et des restos chics. Pas un grec, ou alors trop loin. Du café, c’était tout.

Il fallait rester en alerte toute la nuit. Les clients laissaient leurs clés à la réception pendant leur séjour. Un vrai trousseau. L’hôtel voulait faire « convivial », donc les gens passaient tout le temps à la réception. On devait rester toujours détendu.

Au début, j’ai eu du mal à m’y faire. J’avais déjà fait des chantiers, des boulots physiques et pénibles. Mais là, c’était autre chose. Ce n’était pas seulement la fatigue du corps. C’était l’attention permanente. Il fallait apprendre à être seul, poli, efficace, disponible, responsable de tout, sans aucune valorisation. Même comme ça, je posais des questions, j’arrivais en avance, j’essayais d’apprendre. J’étais content d’avoir un travail. Je voulais bien faire. Puis, petit à petit, je suis devenu une machine. Check-in, accompagnement, téléphone, audit, etc., tout dans l’ordre, tout chronométré. Si tu t’emmêlais, ça se voyait tout de suite.

Dans un hôtel comme ça, tu comprends vite qu’une minute n’a pas la même valeur selon le côté du comptoir où tu te trouves. Pour le client, attendre trente secondes parce qu’une carte ne passe pas, parce que le logiciel rame, que tu cherches une chambre ou que tu dois appeler quelqu’un, c’est déjà trop. Il souffle, regarde sa montre, te regarde. Pas toujours méchamment, mais assez pour te faire comprendre que ce n’est pas son problème.

Lui, il a payé sa chambre. Il est fatigué, il veut monter, il veut que tout soit simple. Et toi, tu es là, en costume, à essayer de faire tenir un truc qui bug, avec un logiciel lent, des consignes pas claires, des chambres pas toujours prêtes, des informations qui manquent. Mais ce que le client voit, c’est toi. Ton hésitation. Ton silence. Ton air de mec qui cherche.

C’est là que tu sens le rapport de classe sans qu’il ait besoin d’être dit. Lui peut s’agacer pour une minute perdue. Toi, tu dois encaisser cette minute comme si elle disait quelque chose de ta valeur. Tu n’es pas seulement en train de faire un check-in. Tu es en train de prouver que tu as ta place derrière ce comptoir, dans un monde où, au fond, tu sais très bien que tu n’es pas venu comme client.

Avant de partir, il fallait encore faire les rondes, sortir les poubelles, préparer les couverts et lancer le petit déjeuner. C’était ça aussi, la réception de nuit. Tu pouvais passer la nuit à parler comme dans un palace, puis finir à traîner les sacs qui coulent, ramasser les restes, vérifier les couloirs et poser les tasses pendant que les clients dormaient.

À 7h30, fin du shift. Douze heures à faire l’accueil, les réservations, la technique, la surveillance, et parfois à encaisser les coups. Je prenais les transports et je croisais surtout des gens qui faisaient des tafs ingrats : ménage, sécurité, manutention. Je sortais de ma nuit et voyais qui faisait tourner « la plus belle ville du monde ».

Après le shift, il fallait redescendre. Je rentrais vidé, incapable de dormir tout de suite, ou de faire vraiment autre chose. Après douze heures à tenir, il fallait encore trouver comment revenir à soi.

Dans ces matins-là, je faisais parfois tout pour ne pas croiser quelqu’un que je connaissais.

Je n’avais pas envie qu’on me demande : « Tu fais quoi maintenant ? » Souvent, les gens répondaient : « Ah, tu fais l’accueil ? »

Oui, je fais l’accueil. Je souris, je donne les clés, je réponds au téléphone. Mais quand ce travail prend toute ta semaine, dérègle ton sommeil, vide ton énergie, et qu’au moment de raconter ta vie tu n’as presque rien à dire, ça finit par peser. J’ai fait un check-in. J’ai traité une réservation. J’ai imprimé un rapport. J’ai attendu que les clients montent en chambre.

Je ne méprise pas les métiers de service. Les femmes de chambre, les équipiers, les plongeurs, les agents de sécurité, les livreurs travaillent souvent plus durement que ceux qu’ils servent. Mais ça n’élimine pas le sentiment d’être resté en bas. Surtout quand tu as grandi avec l’idée confuse que tu devais « faire mieux ».

Alors tu supportes. Parce qu’il faut pouvoir vivre. Parce qu’au fond, tu espères encore que ce n’est qu’un passage. Puis les années passent, et ce qui devait être un passage commence à ressembler à une place.

Ce premier hôtel, je ne peux pas dire que c’était le pire endroit où j’ai travaillé. Il y avait encore un côté humain. Les directeurs étaient aussi les proprios de l’hôtel. Quand un problème devenait trop visible, ils avaient intérêt à le régler. Ce n’était pas encore une grosse machine impersonnelle.

C’est peut-être là que j’ai commencé à comprendre comment ça marche.

La hiérarchie, je la voyais rarement, surtout avec mes horaires. Mais elle revenait toujours par petites touches : les retards, l’uniforme, les rappels à l’ordre, la prime qui saute. Tu pouvais passer des nuits entières à gérer l’hôtel, encaisser les plaintes, rattraper les erreurs de la journée, mais quand la direction te convoquait, ce n’était jamais pour parler de ça. C’était parce que tu étais arrivé en retard. Parce que ta cravate n’était pas exactement la bonne. Parce qu’il y avait eu une « attitude » qui n’allait pas.

Le salaire de base était bas. Les primes comptaient vraiment. Elles pouvaient faire 300 ou 400 euros de différence sur le mois. Quand tu passes d’un salaire à peine au-dessus du SMIC à quelque chose qui te permet enfin de respirer un peu, tu marches au pas.

Il y avait des primes liées au chiffre d’affaires, à la note Booking, à la tenue, à la « bonne conduite ». Sur le papier, c’était une récompense. Dans les faits, c’était surtout un moyen de pression. Un retard, une cravate qui ne convenait pas, une attitude jugée « mauvaise », et une partie du mois pouvait sauter.

Tu pouvais avoir tenu des nuits entières, réglé des problèmes et compensé les manques, au moment de la paie, tout ce qui comptait c’est ce qui n’avait pas été. Ça t’apprenait vite à te tenir.

On nous demandait aussi des rapports de nuit très détaillés. À quelle heure la ronde avait été faite, si la musique avait été mise, si les lumières avaient été éteintes. De toute façon, vu le nombre de caméras, ils savaient déjà tout. Il y en avait une braquée juste en face de la réception. Un live Twitch sans viewers.

Il fallait produire du contrôle. Cocher, écrire, détailler. Comme si remplir un rapport pouvait réparer un problème technique, changer un logiciel ou embaucher quelqu’un.

C’était pareil avec les tâches ajoutées au fur et à mesure, car on devait « mériter » notre salaire, comme nous l’avait lancé le chef de réception. Un jour, contrôler les livraisons en même temps que les départs. Une autre fois, vérifier chaque chariot de linge dans un local exigu et sans réseau, avec des clients furieux parce qu’ils avaient attendu moins de trois minutes devant la porte.

Le chef de réception n’était pas forcément un monstre, mais sa fonction consistait à faire appliquer les consignes, à surveiller et rappeler les règles. Il ne pouvait pas résoudre les vrais problèmes. Alors il contrôlait ce qu’il pouvait contrôler : les salariés.

Quand un client se plaignait, la solution était souvent la même : offrir quelque chose. Une boisson. Un petit-déjeuner. La chambre n’est pas prête ? Petit-déjeuner. Une attente, un problème ? Un verre de vin. Le client est trop chiant ? Petit-déjeuner.

Sauf que je savais ce que c’était, le petit-déjeuner. Des viennoiseries surgelées qu’on réchauffait en courant, des œufs brouillés industriels, des produits posés vite fait. Le client devait y voir un geste commercial. Moi, je voyais surtout le décalage : on compensait des problèmes réels avec des gestes minuscules, et derrière, c’était encore à la réception de faire passer ça avec le sourire. Bien droit. Bien aimable. Comme un Sims.

Les problèmes techniques revenaient tout le temps. Chauffage, chambres anciennes, odeurs, fuites, matériel qui lâche. Le technicien courait partout. Il rafistolait, changeait une pièce, revenait plus tard. Mais tant que les chambres pouvaient être vendues, on continuait. Faire de vrais travaux, c’était bloquer des chambres. Bloquer des chambres, c’était perdre du chiffre. Donc on repoussait. On bricolait. On espérait que ça tienne encore une saison.

Plus tard, quand j’ai commencé les extras, j’ai retrouvé la même logique dans des structures plus grosses. Le bâtiment appartient à quelqu’un, l’exploitation dépend d’un autre, la direction locale doit faire remonter, le groupe regarde les chiffres. Chacun renvoie la balle. Mais devant le client, il y a toujours quelqu’un : le réceptionniste.

Les problèmes peuvent être connus depuis longtemps, mais réparer coûte cher. Immobiliser des chambres coûte cher. Alors on attend que ça devienne catastrophique. En attendant, on vend, on s’excuse, on change le client de chambre quand c’est possible.

On appelait ça du service. Mais c’était surtout une manière de faire tenir un décor sans ne jamais reconnaître ce qu’il coûtait à ceux qui le tenaient.

La fin de mon premier CDI n’a pas été nette. J’étais usé, désorganisé, arrivé au bout de ce rythme. Je suis parti en pensant reprendre mes études et ne plus revenir dans l’hôtellerie.

Pendant quelques mois, je suis resté au chômage. Je voulais surtout me reposer. Redormir. Retrouver le goût d’une vie de journée. Ne plus avoir le corps réglé sur les couloirs vides, les arrivées tardives et les transports du matin.

Puis je me suis remis à chercher. J’ai envoyé des candidatures, tenté une école de commerce, cherché une alternance. Je suis passé par les ateliers de retour à l’emploi, ceux où l’on t’apprend à refaire ton CV, à te présenter, à travailler ton « savoir-être ». On te parle de posture, de confiance et de motivation. Mais parfois le problème est plus simple : il y a trop de candidats et pas assez de places.

L’alternance n’est jamais venue. J’ai repris quelques extras en me disant que ce serait temporaire. Je connaissais le métier. Je pouvais arriver dans un hôtel et être opérationnel rapidement. C’était toujours mieux que de rester chez moi à attendre, puisque j’avais postulé partout.

Au début, les extras me donnaient une impression de liberté. Plus de chef fixe, plus de planning imposé, la possibilité de changer d’hôtel ou de refuser certaines missions. En réalité, en extra, on n’a plus de planning. On a un téléphone. Avec certaines agences, les missions étaient organisées quelques jours à l’avance, il n’y en avait pas beaucoup, mais on pouvait prévoir. Mais avec celles qui avaient le plus de travail, c’était différent. Elles pouvaient appeler le jour même :

« Tu es disponible dans deux heures ? »

« Tu peux être sur place à 19 heures ? »

Il fallait répondre vite. Très vite. On attend une mission comme un livreur attend une course. On surveille les messages, les appels, les applications. On relance pour rappeler que l’on existe. Il y a tellement d’intérimaires que si on ne montre pas que l’on est là, quelqu’un d’autre prendra la place.

On peut refuser. Mais si on dit non trop souvent, les propositions finissent par se raréfier. On refuse une mission à l’autre bout de l’Île-de-France. On refuse l’aéroport parce que les horaires peuvent nous faire rentrer chez nous au milieu de la nuit. On refuse une mission proposée deux heures avant. Puis le téléphone sonne moins. On ne sait pas s’il existe vraiment une liste noire ou un algorithme. On voit seulement le résultat. Alors on relance, on rappelle pour rappeler que l’on est disponible. On entretient une relation avec ceux qui distribuent le travail. On croit qu’un extra choisit ses missions, mais pour choisir, il faut pouvoir se permettre de refuser.

À force, tous les établissements finissent par se ressembler. On regarde l’écran, on comprend la logique, on cherche une procédure, on se débrouille. Mais qui appeler en cas de délogement ? Où se trouve le matériel de sécurité ? Que faire si l’alarme se déclenche ? Quelle chambre ne doit pas être vendue ? Quelle règle interne appliquer pour un paiement particulier ?

La plupart du temps, on ne nous montre presque rien. La personne que l’on relève veut partir à l’heure. Elle n’est pas payée pour rester trente minutes de plus à nous former. Nous, nous sommes là pour boucher un trou. Quelques consignes, un mot de passe, une clé, et ciao.

Tout repose sur un pari : il ne se passera rien. Mais s’il se passe quelque chose, l’extra qui connaît à peine le bâtiment devient immédiatement la personne responsable sur place.

Une fois, on m’a envoyé en extra dans un 4 étoiles d’une grande chaîne. C’était ma première fois dans cet hôtel. Une mission de dernière minute. Il faisait plus de 30 degrés à Paris, en plein épisode caniculaire. Je suis arrivé vers 20h30 dans un gros bâtiment de huit étages et de plus de cent chambres.

Pas de vraie procédure. Pas de vraie transmission. La personne censée me briefer n’était pas là. À la place, je suis tombé sur un alternant « Chef de brigade » débordé. Il me dit vite fait qu’ils étaient en sous-effectif, qu’il avait une tonne de boulot à finir, et me balança quelques infos en vrac.

Pas le temps de faire semblant entre nous. Dans ces métiers, l’amabilité existe surtout devant le client. Avec le client, il faut sourire, arrondir, parler doucement, faire semblant que tout est maîtrisé. Entre salariés, extras, prestataires, c’est souvent autre chose : sec, rapide, directif. « Fais ça. » « Va là-bas. » « Normalement c’est comme ça. » « Débrouille-toi. » Ce n’est pas « le travail » qui parle comme ça tout seul. Ce sont des gens qui, dans ce rapport-là, ont intégré qu’ils devaient parler comme ça.

Je pris le poste. Arrivées, départs, encaissements. Je connaissais le métier, donc je me débrouillais. Mais je ne connaissais ni les accès, ni les habitudes, ni les chambres à problème.

Très vite, des clientes descendirent.

« Le problème de climatisation a été réglé ? »

Là, je compris que la nuit allait être longue.

Une partie des chambres était invivable : il faisait trop chaud. Les clients avaient payé un 4 étoiles et se retrouvaient à dormir dans un hammam. Et moi, je n’avais pas de solution. On m’avait laissé des ventilateurs et quelques clims mobiles à trouver quelque part dans le bâtiment.

Donc j’ai retourné l’immeuble.

Dans les étages. Dans les réserves. Dans les couloirs techniques. Dans le sous-sol. Un grand sous-sol sale, mal indiqué, où je descendais sans connaître les lieux pour chercher du matériel qu’on aurait dû préparer avant mon arrivée. J’ouvrais des portes, testais des accès, tombais sur des cartons, des machines, des trucs empilés. Je cherchais une clim mobile comme si moi, l’extra appelé au dernier moment, j’allais résoudre en pleine nuit un problème que l’hôtel connaissait déjà.

Quand je trouvais un appareil, il fallait encore le monter. Huit étages. Des clients qui attendaient en chambre comme en réception. J’arrivais avec l’appareil, le client le regardait comme si je venais de sauver sa nuit, alors que je savais que ça ne suffirait pas.

Pendant des heures, je n’ai fait que ça. Monter, descendre, porter, brancher, écouter les plaintes, retourner à la réception, repartir dans les étages. On me disait qu’un technicien passerait le lendemain, que la cheffe de réception verrait ça, qu’il fallait tenir.

Tenir, c’est toujours le mot.

En vrai, ça veut dire : prendre les coups jusqu’à ce que quelqu’un d’autre arrive.

En plus, je n’avais pas les outils pour travailler correctement. Pas de pass général. Pas d’identifiant extra adapté. Des clients me demandaient leurs valises en bagagerie et je ne pouvais même pas accéder à certaines zones. Je devais faire semblant de chercher une solution avec des moyens incomplets.

Vers la fin du shift, je suis tombé sur un dossier qui listait des problèmes connus depuis longtemps : chauffage, climatisation, petit-déjeuner, étages, manque de personnel. Tout était déjà écrit. Tout le monde savait. Ce n’était pas un accident. Ce n’était pas « pas de chance ». C’était le fonctionnement normal.

À un moment, j’ai voulu partir. J’ai essayé de joindre la direction, la cheffe de réception. Pas de réponse. J’ai appelé l’agence. Eux comprenaient très bien. Ils m’ont presque supplié de rester et m’ont dit qu’ils étaient désolés, qu’ils allaient éviter de me renvoyer dans cet hôtel. Mais derrière, ils enverraient quelqu’un d’autre.

Le lendemain, rien n’était vraiment réglé. Les clients de la veille me tenaient encore responsable. Certains avaient raison d’être furieux : ils avaient payé pour dormir et ils n’avaient pas dormi. Mais leur colère retombait sur la personne la plus visible et la moins protégée.

À un moment, un client a voulu me frapper. Quand la responsable était là, le ton changeait. Les clients se calmaient plus vite. L’uniforme hiérarchique fait son effet. Avec les sous-fifres, ils se lâchaient.

Malgré cette nuit de merde, on me reprocha de ne pas avoir préparé correctement la mise en place du petit-déjeuner. Personne ne me l’avait expliqué. Personne ne m’avait donné les moyens de tout faire. Mais le reproche tomba quand même. Parce qu’à la fin, il fallait toujours que quelque chose retombe sur quelqu’un.

C’est ça, être extra. On n’est pas vraiment formé. Pas vraiment intégré. Pas vraiment de l’équipe. Mais dès qu’il faut encaisser, porter, courir, rassurer, improviser, on devient responsable.

On est traité comme du matériel. Un outil qu’on déplace d’un hôtel à l’autre. On nous appelle quand il manque quelqu’un. On nous branche sur un poste. On espère que ça tienne. Et si ça casse, on dira qu’on n’a pas appliqué la bonne procédure.

C’est peut-être ça qui résume le mieux l’extra. Même quand tout le monde sait qu’un établissement envoie les gens au charbon, il faut quand même un corps à mettre au comptoir.

Plus tard, en regardant à qui appartenait ce genre d’établissement, j’ai mieux compris. Ce n’est pas seulement « un hôtel ». Derrière, il y a souvent un grand groupe, des partenariats avec de grandes chaînes, des propriétaires, des exploitants, des marques. Le bâtiment est bien placé, près d’une gare importante. Les chambres ont la bonne taille. Le volume est là. Sur le papier, la recette est bonne.

Donc les problèmes deviennent presque secondaires. Une clim qui ne marche pas, un chauffage capricieux, un petit-déjeuner mal organisé, un manque de personnel : pour eux, ce sont des désagréments. Pour nous, c’est quelque chose avec lequel on doit composer.

Le client voit une chambre. Le groupe voit un taux d’occupation. L’agence voit une mission à couvrir. Et au milieu, il y a nous.

L’argent ne compense pas vraiment cette précarité. Pour gagner correctement, il faut accumuler les heures. Rapporté au temps travaillé, ce n’est pas beaucoup mieux qu’un contrat classique. Les nuits, les week-ends et les jours fériés ne sont pas forcément mieux payés. Avec des primes, je pouvais parfois gagner autant qu’en CDI.

Les mauvais mois, on enchaîne quelques missions, puis plusieurs jours sans rien. Une semaine presque vide. Puis quatre nuits d’un coup. Une annulation. Une mission ajoutée à la dernière minute. Impossible de prévoir.

On combine avec le chômage – les aides baissant quand on travaille davantage. Alors on demande des acomptes pour que l’argent arrive plus vite. Il entre sur le compte et repart aussitôt. On n’est jamais complètement sans rien, mais on n’a jamais assez de stabilité pour construire quelque chose. On devient dépendant des missions. Quand elles n’arrivent pas, on s’inquiète. Quand elles arrivent en nombre, on accepte tout parce qu’on ne sait pas combien de temps ça va durer.

Je sais que je suis bon dans ce métier. On me l’a souvent dit. Je suis consciencieux, je vérifie, j’anticipe. Je suis agréable avec les clients sans avoir besoin de forcer. Avec les années, je peux arriver dans presque n’importe quel hôtel et comprendre rapidement comment le poste fonctionne.

Mais savoir faire quelque chose ne veut pas dire qu’on doit continuer à le faire toute sa vie.

C’est un travail mécanique, avec peu de marge de manœuvre. Soit il ne se passe rien et on attend seul derrière un comptoir, soit tout arrive en même temps et on encaisse les problèmes des autres. On travaille la nuit, les week-ends, les jours fériés, pour un salaire qui ne correspond pas à ce que ces horaires coûtent réellement.

Et il y a toujours cette place sociale. Des réceptionnistes en costume qui accueillent des gens capables de dépenser en quelques jours ce qu’ils gagnent en plusieurs mois. On peut faire ce métier dignement. On peut même l’aimer. Mais je ne vais pas mentir : moi, cette place me pèse.

Aujourd’hui, je prépare des concours de la fonction publique. Je ne cherche plus la reconversion miraculeuse vendue par une école privée. Je cherche quelque chose de plus stable, avec des horaires normaux, de vraies pauses et une utilité collective plus claire.

Je voudrais aussi récupérer du temps. Pouvoir lire sans m’endormir. Voir des gens sans comparer leurs disponibilités à un planning qui change. M’investir dans une association. Savoir à l’avance quand je travaille. Avoir une vie qui ne soit pas entièrement organisée autour de la prochaine mission. Je ne sais pas encore si je réussirai à quitter complètement l’hôtellerie. Pour l’instant, c’est encore ce métier qui me fait vivre. Pendant six ans, j’ai appris à faire tenir des hôtels. J’aimerais maintenant construire une vie qui tienne aussi.

Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier au format .doc).


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