Je suis bien conscient que l’exploitation décrite ici est très probablement moins directe ou puissante que bien d’autres, mais je pense qu’elle mérite tout de même d’être décrite, car elle est partagée par de très nombreux jeunes chercheurs et chercheuses de ma génération.
Il y a une dizaine d’années, j’ai contacté une enseignante-chercheuse, maître de conférences dans une petite université française – appelons-la Sylvie –, afin de réaliser mon stage de recherche de Master 1. Après un premier rendez-vous où j’ai rencontré ses deux doctorantes, nous nous sommes mis d’accord pour un sujet de recherche, et le stage devait commencer quelques semaines plus tard. Le jour venu, je me pointe dans le laboratoire et ne trouve personne pour m’accueillir. J’ai passé une semaine dans « la salle des masters » avant de voir qui que ce soit, car elle avait simplement « oublié » et était en déplacement. Avec l’aide d’une doctorante, j’ai tout de même monté une manipulation sur du matériel très expérimental dans un centre technologique très spécialisé (appelons son directeur Jean-Michel), et j’ai souhaité poursuivre en M2 mes questionnements en proposant un sujet novateur à Sylvie et Jean-Michel.
J’ai réalisé mon M2 avec la meilleure volonté, avant de monter moi-même un projet de financement de thèse (3 ans de salaire) sur ces thématiques, avec Jean-Michel et Sylvie comme directeur et encadrante (aucun des deux n’avait de connaissances ou d’expertise sur ce domaine précis, mais un bon doctorant financé, ça ne s’écarte pas). Sylvie souffrait d’un puissant syndrome de l’imposteur et avait besoin de tout faire valider par quelqu’un dont elle reconnaissait l’autorité (souvent le dernier individu en date à avoir parlé avec un peu de confiance en lui, peu importe ce qu’il disait vraiment). Sylvie a donc fait de la rétention sur mes publications : elle retardait continuellement leur soumission, car elle avait peur de ne pas assumer, étant incompétente pour les évaluer scientifiquement (tout comme Jean-Michel). Elle ne suivait plus rien, demandait des changements dans un sens puis dans l’autre, ne se présentait pas aux réunions pour faire avancer les articles. Or, pour un doctorant, les publications (bonnes ou mauvaises, ça, on s’en fout complètement) sont le Graal de la carrière, car elles permettent d’obtenir des contrats post-doctorat et, à terme, un poste.
Quand je l’ai confrontée au problème, Sylvie a amené son nouveau collègue d’une autre université, censé être expert du domaine – appelons-le Julien. Bon, Julien n’était pas expert du domaine, puisqu’il n’avait jamais travaillé sur le sujet, mais il avait suffisamment de confiance en lui, ou de culot, pour faire illusion sur ses compétences auprès de Sylvie. Poussé par le besoin de publier pour trouver un boulot, ainsi que par l’autorité des titulaires, j’ai accepté la collaboration, qui n’avait aucun intérêt scientifique (pour moi en tout cas, car j’ai appris à Julien tout mon travail de thèse, ainsi que les techniques expérimentales et d’analyse que j’utilisais). Entre-temps, durant mes 3 ans de thèse, j’ai créé une relation très cordiale avec Jean-Michel : je me suis retrouvé chez lui, et il m’est arrivé, certains dimanches soir ou soirs de vacances, de me rendre en urgence au laboratoire pour dépanner l’expérimentation de quelqu’un d’autre qui utilisait le centre.
À la fin de ma thèse, j’ai trouvé un CDD d’un an (renouvelé une fois) dans une université précarisée (nouveau déménagement, à 500 km), où j’ai voulu finaliser mes articles pour espérer décrocher un poste de titulaire – impliquant au préalable d’enchaîner des CDD d’un an avec des missions de recherche pour d’autres personnes afin d’améliorer son propre dossier. La publication des articles était très compliquée avec Sylvie qui oubliait deux réunions sur trois tout en les espaçant de plusieurs mois, et avec Julien, qui n’avait aucune déontologie scientifique et voulait, par exemple, cacher des éléments aux reviewers (les experts censés analyser la qualité de la production scientifique) pour « faciliter la publication ». Mais, à force de résilience, de conflits plus ou moins ouverts et de couleuvres avalées (Julien a par exemple insisté pour ajouter sa femme en co-autrice de l’étude, car elle avait « participé à des discussions avec lui », ce qui lui a permis d’obtenir un poste de titulaire la même année, sur la base notamment de mon travail de doctorant), j’ai fini par publier tous les articles avec eux, en me disant : plus jamais je ne travaillerai avec ces gens.
Sauf que, surprise, quelques mois à peine après la dernière publication, je suis tombé sur un article publié par Julien (et sa femme). J’ai ouvert l’article et ai découvert un quasi copier-coller de mes articles de thèse. La revue de littérature (description des recherches existantes) était reprise mot pour mot, citation pour citation ; l’expérimentation était quasi identique, et surtout, les analyses mathématiques et statistiques étaient exactement celles que je lui avais apprises et que j’avais développées durant ma thèse (et qui étaient au fondement de son côté novateur). Voyant que je n’apparaissais pas en co-auteur de cet article, ni même dans les remerciements (alors qu’une simple « discussion » avec sa femme suffisait apparemment à être co-autrice), j’ai envoyé à Julien et à Sylvie un e-mail incendiaire : à Julien, pour lui dire qu’il n’avait aucune éthique ni déontologie, lui, titulaire, à s’approprier le travail d’un jeune chercheur précaire en quête de poste, sans lui donner la moindre rétribution (j’étais cité dans son article, mais en mal : il n’avait pas aimé que je le reprenne sur la déontologie) ; et à Sylvie, pour lui dire que c’était censé être son rôle de protéger son doctorant. À ce moment-là, je me suis dit : la recherche, c’est fini (mon CDD se terminait), je vais me réorienter, c’est un milieu de cons.
Un mois ou deux après, réfléchissant à ma reconversion durant mon chômage, j’ai reçu une lettre de l’avocat de Julien, qui m’intimait de retirer mes propos, sinon ils porteraient plainte pour diffamation. J’ai répondu que je ne retirais rien et qu’ils pouvaient m’attaquer s’ils le voulaient, ce qu’ils n’ont jamais fait. Mais je ne pouvais pas, moi, attaquer pour plagiat ou vol, car Julien était bien co-auteur de tous ces articles : c’était donc son droit de poursuivre cette direction (bien qu’il n’eût jamais travaillé dessus avant, ou qu’il soit arrivé dans mes recherches après 75 % de mes expérimentations). Bref, j’ai laissé couler et je suis finalement reparti (nouveau déménagement, à 300 km) pour un poste de recherche où les enseignants-chercheurs n’étaient, au moins, pas malveillants.
Durant ce post-doc (2 ans), en parallèle de la mission de recherche et de très nombreuses vacations, très mal rémunérées et éloignées (à 250 km) – pour « étoffer mon dossier » –, j’ai commencé les campagnes de « titularisation » pour obtenir un poste d’enseignant-chercheur fonctionnaire. L’exercice est simple : chaque poste auquel je candidate nécessite la constitution d’un dossier de trente à quarante pages précisant mon parcours, mon adaptation possible au poste et ce que je ferai précisément dans les 4-5 prochaines années si j’obtiens le poste. Il faut, bien sûr, adapter tout cela à chaque laboratoire d’accueil, ce qui prend un temps fou. Si j’ai la chance d’être retenu pour la phase 2, on me fait venir à l’autre bout de la France pour une présentation de 10 à 20 minutes, suivie d’autant d’échanges avec le jury (10-12 personnes). Puis, finalement, on me dit que je suis 4ᵉ, et on ne m’explique jamais pourquoi. Les retours que j’ai pu avoir de ces différents jurys se sont, à une seule exception, où un gars m’a appelé, toujours résumés à une phrase ou deux : « projet pas assez ambitieux » ou « inadéquation partielle avec la fiche de poste ». La moitié ne m’a tout simplement jamais répondu et a laissé la plateforme nationale m’annoncer le résultat avant de disparaître. Pourtant, chaque candidature prend en moyenne une trentaine d’heures de préparation.
Bref, j’étais en pleine campagne de recrutement lorsque j’ai vu passer un appel à participants pour une expérimentation dans ma fac d’origine. Il s’agissait d’une thématique qui m’intéressait, en lien avec mes travaux, et j’étais, par hasard, présent sur ce créneau dans ma ville d’origine. J’ai donc accepté de participer. Quelques minutes après, j’ai reçu un e-mail d’une doctorante de ce même labo, qui avait reconnu mon nom dans sa revue de littérature, me demandant si on pouvait en profiter pour parler de sa thèse, car ses deux encadrants ne l’aidaient pas du tout. J’ai accepté et me suis retrouvé en réunion avec cette doctorante pour essayer de l’aider. En plein milieu de la réunion, Sylvie, mon ancienne directrice de thèse, a débarqué, m’a vu, et, les larmes aux yeux, m’a demandé si on pouvait se parler après. On a bu un café ensemble, où elle m’a montré des photos de sa maison, de ses enfants, me disant qu’elle était désolée de ce qui s’était passé. Je lui ai parlé de mes recherches, que c’était marrant qu’un chercheur du laboratoire travaille sur la même chose, et elle m’a aussitôt dit qu’il fallait absolument que je le contacte et qu’on fasse un projet avec le centre technologique de Jean-Michel, où elle était par ailleurs devenue codirectrice, et qu’il y aurait de belles recherches à faire. Le soir même de ce rendez-vous, elle m’a envoyé un message sur LinkedIn pour me dire que me revoir avait été super, qu’elle était très contente, et que la prochaine fois que je passerai dans les parages, elle m’invitera au restaurant. Malgré ce que j’avais entendu sur elle par d’autres personnes (harcèlement d’une doctorante, procès avec une autre pour une affaire de propriété intellectuelle), je l’ai prise au mot, en me disant que cela pourrait être une possibilité pour moi de « rentrer » dans ma région d’origine, où ma compagne et moi espérions nous installer (ce que les CDD d’un an dans des facs différentes rendent tout à fait impossible). J’ai donc contacté le chercheur en question qui était ravi à l’idée d’une collaboration sur ce sujet. J’ai également envoyé un message à Jean-Michel pour lui demander si une telle collaboration à trois l’intéresserait, ce à quoi il a répondu positivement. J’ai donc monté très rapidement un projet de recherche pour obtenir un financement dans ma fac d’origine. J’y ai passé trois semaines à plein temps, avec de courtes nuits pour tenir les délais. Sauf qu’au moment de valider le dépôt (poser les signatures des partenaires), Jean-Michel a complètement disparu et ne répondait plus à rien. Une semaine avant le rendu final, je relance… Et toujours rien. Je contacte Sylvie, puisqu’elle m’avait dit être devenue codirectrice. Aucune nouvelle. Puis, finalement, à 17 h, la veille du dépôt du projet sur lequel j’avais finalement passé cinquante heures, je reçus un e-mail de la part de Jean-Michel me disant qu’il avait pris connaissance de mes antécédents avec Julien (la lettre incendiaire que je lui avais envoyée après qu’il m’ait volé mon travail de thèse) et que, même si j’avais potentiellement raison sur le fond, « la forme me discréditait » et qu’il ne souhaitait donc pas « donner suite à la collaboration ». J’ai immédiatement tenté de le joindre, en vain, avant de faire de même avec Sylvie. Sans plus de succès. J’ai essayé d’appeler mon collaborateur, avec qui j’avais monté le projet, sans réussir à le joindre : Jean-Michel et Sylvie avaient pris soin de l’appeler avant pour lui dire qu’il « n’avait jamais été question de collaborer ensemble ». Une semaine après, je vois passer le programme d’un congrès du centre de Jean-Michel dont le présentateur principal était… Julien. Ce dernier faisait sa présentation « keynote » sur mon sujet de thèse. En parallèle, je vois sur LinkedIn que ce même Julien vient de partager une publication intitulée « Comment l’université broie les jeunes chercheurs », une enquête sur la violence du système académique français. Cet article n’a pas été écrit par cynisme, mais parce qu’il croit être dans le camp du bien.
Me voici donc de retour au point de départ : au chômage, avec la plus-value scientifique de ma thèse pillée par un titulaire qui présente les maigres innovations technologiques et scientifiques comme siennes dans tous les congrès nationaux et internationaux (je suis tombé sur des présentations qu’il a faites dans des séminaires, reprenant parfois mot pour mot ma présentation de thèse ou des schémas conceptuels que j’ai pu faire, sans jamais me citer). À nouveau, je réfléchis à une réorientation, en me disant que j’aurais pu économiser deux ans (la théorie des coûts irrécupérables). Et c’est là qu’une collègue de l’université où j’ai travaillé juste après ma thèse me contacte « en urgence » pour me dire qu’il leur manque un poste d’enseignant-chercheur contractuel qui vient d’ouvrir (généralement la dernière étape avant la titularisation). J’accepte de remplacer du jour au lendemain malgré la charge de travail pour une université située à plus de 500 km de mon lieu de résidence.
Durant cette année, j’ai appris qu’un poste de titulaire, exactement sur ma thématique, allait ouvrir à la fin de l’année dans cette université. Étant enseignant-chercheur contractuel, sur la thématique et ayant déjà travaillé dans cette université, je partais donc largement favori pour ce poste. J’ai joué le jeu : j’ai participé à monter un projet de recherche pour l’année suivante, j’ai remplacé des collègues, j’ai aidé le doctorant d’une collègue, j’ai récupéré toutes les copies de la doctorante chargée de cours pour lesquels j’étais responsable des cours, car elle était en arrêt maladie. D’ailleurs, cette même chargée de cours venait de soutenir sa thèse dans l’université ; elle était la protégée du seul professeur des universités du domaine, titulaire que je remplaçais, lui aussi étant en arrêt maladie de longue durée.
L’offre de poste a fini par paraître : exactement ma thématique de recherche. Les collègues du laboratoire d’accueil m’ont invité à manger sur place, m’ont intégré à des discussions à long terme, m’ont parlé d’encadrement… Bref, je me suis dit : cette fois, c’est la bonne. J’ai passé des dizaines et des dizaines d’heures à monter le dossier de candidature, j’ai fait un projet étayé sur plusieurs années (souvenez-vous, le seul retour qu’on m’avait fait précédemment était que mon projet n’était « pas assez ambitieux »), en prenant soin d’intégrer mes travaux à ceux des futurs collègues (ça s’appelle un « projet d’intégration »). J’ai commencé à visualiser mon chemin dans cette université, à réfléchir aux partenariats, aux enseignements… Sauf que… Premier doute : le jury, dont la liste était publique, était constitué quasi exclusivement de non-experts de la technologie que j’utilise, et qui était pourtant inscrite dans la fiche de poste. De plus, tous étaient spécialistes d’une thématique très précise : celle du professeur des universités et de sa doctorante. Je me suis dit que j’étais parano, que j’avais de très nombreuses publications et qu’elle, non, que j’avais mené des recherches et que j’avais une expérience internationale, qu’elle venait de soutenir sa thèse il y a quelques mois alors que moi, j’avais soutenu la mienne six ans auparavant. Eh bien non. Le résultat est tombé il y a quelques semaines : c’était bien elle, docteure depuis deux mois, qui a obtenu le poste. Tous les collègues extérieurs au jury de sélection m’ont dit à quel point ils étaient surpris, que ce n’était « pas normal », que c’était « bizarre ». J’ai essayé d’obtenir des retours, et tout ce que j’ai eu, c’est que mon projet était « trop ambitieux », un aveu à demi-mot qu’on avait préféré quelqu’un de moins compétent. La vérité, c’est que le type qui avait le pouvoir local (celui que je remplaçais) avait constitué un comité de sélection composé de ses amis dans sa propre discipline, qu’il était gravement malade, et que ses amis avaient choisi de lui faire plaisir en choisissant sa doctorante inexpérimentée mais qui serait à jamais vassalisée, plutôt qu’un individu extérieur qu’il ne connaissait pas, et ainsi assouvir son désir de filiation universitaire (il a pleuré à sa soutenance).
Me voici donc de retour au point de départ, à 32 ans, à ne pas savoir si toutes ces années de boulot ont servi ou serviront à quelque chose. Les conditions de travail elles-mêmes ne sont pas horribles, mais il y a des déplacements et des déménagements dans tous les sens, une grosse quantité d’heures de travail, l’impossibilité de prévoir quoi que ce soit à plusieurs mois, tant dans la vie professionnelle que personnelle. Je me demande si tout cela n’a pas fait que retarder la possibilité d’un boulot stable, pas trop prenant, et où je pourrais m’installer quelque part avec ma compagne. Et tout cela n’est même pas compensé par le plaisir « passionnel » de la science, car dans ces conditions, il est impossible de faire de la science de manière satisfaisante.
Mon témoignage est aussi le récit de la pauvreté et de la médiocrité de la recherche française (petite par sa médiocrité et par sa taille). Les titulaires sont en compétition avec les nouveaux arrivants ; les copinages sont monnaie courante en temps de pénurie : donner le poste à la doctorante aujourd’hui, même si c’est un peu mal vu par les collègues, c’est lui épargner en moyenne six ans de précarité post-thèse avant un poste de titulaire. Bien entendu, il est impossible de faire de la science de qualité sans vision sur le futur. Tout ce système mandarinal est à revoir tant il nuit à la science : ses acteurs justifient leur statut social de la manière la plus facile possible, en exploitant les jeunes dans des situations précarisées pour obtenir leur travail et le faire passer pour le leur.
Récemment, en cherchant un énième poste précaire, je suis tombé sur une annonce : le centre de Jean-Michel et Sylvie a obtenu des financements… pour le projet que je souhaitais déposer et que j’ai monté. Ils m’ont donc évincé pour protéger leurs relations avec Julien, tout en me retirant mon projet de recherche et en le déposant pour eux afin d’obtenir des financements. De la même manière, le projet que j’ai monté cette année pour l’année suivante (en pensant être le favori pour le poste) va être accepté et permettra au laboratoire qui m’a sacrifié pour la jeune doctorante de l’intégrer sur mes propres recherches, de la subventionner et de lui octroyer un post-doctorat. Et j’ai aussi appris que Sylvie poursuit désormais elle aussi mes travaux de recherche, avec la doctorante que j’avais aidée.
Partout où je suis passé, j’ai donc travaillé dur pour étoffer des dossiers et monter des projets, et à chaque fois, on m’a évincé, en gardant mes recherches et mes idées, et en les poursuivant sans moi.
Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier au format .doc).
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