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Editorial : l'ère des crises
Dans son œuvre magistrale, l’historien John Eric Hobsbawm nomme la séquence historique 1789-1848 : l’ère des révolutions. C’est de cette analogie que ce numéro 2 de Positions est né.
Par Christophe Jousseaume Publié in #2 L’Ère des Révolutions le 18 mars 2020 9 min de lecture
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Dans son œuvre magistrale, l’historien John Eric Hobsbawm nomme la séquence historique 1789-1848 : l’ère des révolutions. C’est de cette analogie que ce numéro 2 de Positions est né.

En effet, il est évident pour nous que nous rentrons dans une séquence similaire. L’ère des révolutions possède une double signification. D’abord, un côté foisonnant et pluriel. Les révolutions se succèdent un peu partout dans le monde, pour des enjeux parfois a priori complètements opposés. Ainsi avons-nous vu surgir dernièrement des révoltes simultanées tant à Hong-Kong qu’en France, avec les Gilets Jaunes. Ces deux révoltes n’ont en commun, vraisemblablement, que l’insurrection. Cette opposition est particulièrement significative dans la période que nous traversons. En grossissant le trait, nous avons face à nous, à Hong-Kong, une classe moyenne ascendante jeune et éduquée qui souhaite maintenir un mode de vie libéral et qui s’inquiète des régressions possiblement autoritaires que le retour dans le giron Chinois pourrait lui imposer. En France, les Gilets Jaunes sont sociologiquement composés des classes intermédiaires qui apparaissent comme descendantes, en voie de paupérisation et de désintégration. Nous avons vu que les volontés et les attentes des Gilets Jaunes étaient, du moins au départ, de maintenir un système politique qui leur était profitable. Ainsi, là où le libéralisme économique semble apparaître à Hong-Kong comme une structure à sauver, il semble au même moment qu’en France et en Europe ce dernier soit vu comme la dynamique à combattre. L’analyse spécifique de chacun des moments révolutionnaires que nous traversons paraît devoir nous montrer l’hétérogénéité de la situation, si ce n’est ses contradictions.

Pourtant, et c’est le second aspect de ce titre, l’ère est uniforme. Les moments spectaculaires que sont les épisodes révolutionnaires ne constituent que les maillons plus ou moins identiques d’une chaîne révolutionnaire à la cohérence interne. Cette chaine est le témoin d’un processus historique global qui trouve sa profondeur dans les structures matérielles de la société. Ces changements sont alors des transformations longues qui, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, apparaissent comme des temps instables. Il semble aujourd’hui que nous sommes entrés dans une période de ce type. Celle-ci annonce désormais des conflits sociaux, idéologiques, voire physiques d’une intensité beaucoup plus aigüe que lors de la période précédente.

Dans ce numéro nous essayons de rattacher à chaque fois les maillons de cette chaîne révolutionnaire pour leur donner de la cohérence. Chaque article décrit et détaille des moments spécifiques présents ou passés. Ils permettent de donner un aspect significatif à cette ère qui s’ouvre pour la société. Nous remercions ainsi le travail d’érudition et d’adéquation à la réalité sociale que nos contributeurs ont fourni pour ce numéro 2. Chaque article, chaque auteur, permet de toucher en profondeur et de percevoir les éléments les plus caractéristique de l’ère des révolutions que nous traversons.

Avant de donner une explication à cette ère, il nous faut modestement essayer de la borner. Il nous apparaît que ses débuts correspondent aux premiers signes de faiblesses et d’inefficience d’une des grandes phases du capitalisme. Cette phase, nous l’appelons capitalisme technocratique. Succédant à la période libérale et progressiste du capitalisme qui recouvre l’ère des révolutions qualifiée par Hobsbawm, le capitalisme est passé par une phase hégémonique et critique allant de 1848 à 1945. La première phase a pour caractéristique le déploiement de valeurs progressistes telle que la liberté, l’égalité, et plus particulièrement la reconnaissance de l’individu. La révolution est alors portée par un sujet collectif important et fondamental : la bourgeoisie. L’emprise de ce sujet sur la société a petit à petit permis des progrès matériels et moraux pour l’humanité. De cette période révolutionnaire et donc instable, marquée par de nombreux moments spectaculaires particulièrement insurrectionnels, est née la phase hégémonique de la bourgeoisie. Phase de domination extrême, marquée par le déploiement de l’industrie de masse, l’impérialisme incarné violemment dans la colonisation, et l’apparition des crises systémiques du capitalismes. Ces crises systémiques, qui sont de plus en plus fréquentes et intenses, font entrer le capitalisme dans une phase critique que l’on peut porter jusqu’à l’après-guerre.

Pour mettre fin à cette étape, le capitalisme a dû muter pour entrer dans une nouvelle phase de stabilité et de progrès qui est passée par l’intégration du prolétariat et des dynamiques socialisatrices et collectives. Ainsi, apparaît le capitalisme technocratique. C’est ce dernier qui est aujourd’hui en crise. Il est difficile de détailler la totalité des contradictions à l’origine de ces crises. Il est néanmoins nécessaire de noter que la période libérale du capitalisme technocratique, qui sommairement court de 1975 à 2008 et que les économistes classiques ou critiques nomment communément le néolibéralisme, fut un accélérateur de ces contradictions. Ce temps libéral s’achève en 2008, date du début de la crise majeure du capitalisme financier : la crise des subprimes.

Cette rupture est donc pour nous le début de notre « ère des révolutions ». Cette période est, nous le savons, et nous le verrons dans ce numéro, particulièrement critique. Au-delà de la crise financière, la période dans laquelle nous sommes plongée est importante en termes de crise sociales, politiques et idéologiques. C’est le début de la prise de conscience générale des limites de notre mode de production, notamment sur le plan écologique.

Cette prise de conscience collective est pour nous particulièrement manifeste du changement d’époque et de phase du capitalisme. Comme l’ère des révolutions précédentes, celle-ci marque l’avènement d’un sujet collectif cohérent que sont les classes intermédiaires. Particulièrement éduquées, intégrées et nécessaires au mode de production technocratique, ce nouveau sujet collectif commence à entrer en contradiction avec ce mode de production. Les cadres moyens, les fonctionnaires, les professeurs, les employés, les professions intermédiaires trouvent leur genèse dans le capitalisme technocratique. Ils furent longtemps les forces efficientes et ascendantes de ce système de production. Néanmoins, la nécessité d’augmenter le taux de profit à tout prix les met aujourd’hui en difficulté. En contradictions. Voilà pour le moment présent.

Comme lors de la période de crise du capitalisme hégémonique, le mode de production est aujourd’hui profondément en crise. Nous nous retrouvons comme à la fin du XIXème siècle où un sujet collectif ascendant entre en contradiction avec le mode de production. A la fin du XIXème ce sujet fut le prolétariat. Les insurrections et les luttes menées ne lui permirent pas de remplacer le capitalisme. Au contraire, c’est l’intégration du prolétariat au capitalisme qui constitua une sortie de crise et qui initia également une phase de stabilité et de progrès. C’est parce que le prolétariat ne sut pas imposer sa vision du monde que sa phase de lutte ne peut être à notre sens nommée seconde « ère des révolutions ».

Nous ne savons rien de l’avenir, et ce n’est pas parce que les possibilités de transformation de la société sont limitées par les séquences historiques que la liberté de l’humanité n’existe pas. Cette seconde ère des révolutions peut tout autant déboucher sur une nouvelle phase du capitalisme, et donc de l’exploitation de l’homme par l’homme, que sur un nouveau mode de production capable de tendre vers une humanité davantage réconciliée. Les moments spectaculaires cristallisant notre ère peuvent surgir à tout moment. Nous sommes en ce moment même, pendant la parution de ce numéro, dans un moment particulièrement représentatif des échecs de nos modes de production : la crise du coronavirus. Nul ne peut dire si ce moment débouchera sur une transformation radicale et progressiste de la société ou sur une phase réactionnaire du capitalisme. Il n’empêche que l’histoire et la destinée humaine, même si elle nous transforme, est également une production de l’humanité. Il est important de rappeler que notre niveau d’adéquation et de compréhension de la réalité nous permet de transformer librement et collectivement cette dernière.

Pour terminer la présentation de ce numéro, s’il nous fallait une définition de la révolution, nous retiendrions celle donnée par Lucien Goldmann, l’un des marxistes français les plus important du XXème siècle et dont nos études sur le capitalisme s’inspirent avec admiration et humilité :

La révolution, c’est l’engagement des individus dans une action qui comporte le risque, le danger d’échec, l’espoir de réussite, mais dans laquelle on joue sa vie…


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