Dès la rentrée 2026, l’offre cinématographique illustre l’urgence politique de notre époque. Le besoin de bousculer, d’ouvrir les sens et les chemins de la conscientisation, se retrouve dans un film actuellement au cinéma, Palestine 36, réalisé par Annemarie Jacir. Drame historique se situant dans la Palestine sous mandat britannique, le film remonte aux sources de la Grande révolte arabe de 1936 et de l’expropriation des terres arabes au profit des colons juifs européens. Son point de vue est celui des Arabo-Palestiniens, pour qui la vie quotidienne fut progressivement détruite par l’impérialisme britannique et son organisation de la colonisation juive.
Le film, composé d’un casting intégralement palestinien et tourné principalement en Jordanie, pose une problématique que nous tenterons d’élucider : que peut apporter la mobilisation du passé dans une période génocidaire pour le peuple palestinien ? Avec toutes ses qualités et ses défauts, Palestine 36 porte un cri qu’il faut savoir recevoir : l’affirmation d’une existence.
À l’ouverture, des archives vidéos se dévoilent au spectateur. On y voit une vie urbaine et agitée : la police à cheval, des civils en voiture, des bus bordant des trottoirs noirs de monde, et surtout les édifices de l’administration coloniale. Datant de presque un siècle, ces images sont des témoins chers à Annemarie Jacir et à sa démarche. Elles n’introduisent pas seulement le film, elles en structurent l’avancée et en ponctuent les grandes étapes historiques. C’est avec elles que la réalisatrice va dialoguer. Elle les complète, en prolonge le cadre et ainsi façonne un hors-champ. Elles ont aussi une portée documentaire que la Palestinienne a conscience de devoir nourrir. Mais cette opération ne brouille pas les différences de nature entre la matière première et la construction de la réalisatrice. Le montage au format 4:3 (format télé) des archives répond à une problématique technique et permet une distinction entre elles et la fiction. Palestine 36 est dès lors un projet bien clair : produire le discours répondant aux insuffisances des traces du passé. Ainsi cette fiction n’est pas hors du monde, elle est un point de vue se raccrochant à une histoire. Et nous verrons à quel point cette construction d’Annemarie Jacir est passionnante.
Palestine 36 se tisse en un mouvement global qu’il est essentiel d’identifier pour en saisir les forces. Premièrement, le film refuse l’égocentrisme du personnage unique vers lequel l’entièreté de l’œuvre se plierait. Ici la réalisatrice élabore un drame choral suivant plusieurs personnages, plusieurs trajectoires, reflétant la diversité sociologique et politique du pays. Ce procédé n’est pas une épate esthétique, mais bien la volonté de montrer le visage de la Palestine arabe sous toutes ses facettes.
D’abord, les nombreux villageois : hommes, femmes et enfants, ancrés dans la ruralité paysanne des montagnes. Rythmées par le travail du blé et du coton, ces vies ont développé un attachement inaliénable à leurs terres. Terres et cultivateurs sont intimement liés. De ce groupe social ressortent quelques personnages aux arcs narratifs bien distincts. Cette communauté est une des premières sensibilisées à la lutte contre les politiques coloniales juives et aux moyens parfois radicaux qu’elle implique.
Au sein de ce groupe social existent deux personnages dont la spécificité est importante : le père Boulos et son fils Kareem. Personnalité cléricale fondamentale dans l’entretien du culte local, le père Boulos déborde d’une puissante foi qu’il a à cœur de transmettre à son fils et de brandir comme entité implacable face à la menace extérieure. Ensuite, on y trouve des personnages issus de la vie citadine et de son activité médiatico-culturelle. Certains fréquentent des associations religieuses ou la presse locale. C’est parmi eux que se joue le volet le plus politicien du film.
Enfin, il y a Yusuf, jeune homme d’origine paysanne, faisant partie du village, mais prenant quotidiennement le bus pour se rendre à Jérusalem et travailler comme chauffeur. Villageois pour les uns, citadin pour les autres, ce personnage a pour intérêt esthétique de faire le pont entre deux univers sociaux. Sans découvrir les lieux à travers ses yeux, ses déplacements sont en partie les nôtres.
En résumé, le constat de Jacir est celui-ci : le peuple palestinien est une diversité recouvrant un ensemble de contradictions. Des contradictions internes au peuple parfois considérables, et pour cause : elles émergent de conditions matérielles très différentes. Ainsi, les traces de ces confrontations s’illuminent par moment. Lorsqu’une petite fille du village dit à Kareem que le pistolet les protège, ce dernier répond que seul Dieu les protège, et que cela est suffisant. La mobilité sociale de Yusuf le rend moins enclin à la rébellion et à la transgression de l’autorité militaire et administrative ; c’est un diplomate tempéré, préférant le calme au cri.
Mais ces divergences s’arrondissent sous la pression coloniale et l’urgence concrète qu’elle engendre. Certains perdent de l’argent, leur travail, leur frère ou leur père. Face à la répression, chacun se retrouve uni dans une résistance représentant la seule voie de libération. La structure narrative du film est une dialectique, à l’image de la dialectique d’un peuple : l’exposition des contradictions internes au peuple arabo-palestinien et leur dépassement par l’union dans la lutte révolutionnaire. La contradiction principale, c’est celle entre un peuple de la périphérie asservi et une puissance occidentale impérialiste. Comme le laisse comprendre la scène de fin montrant une grande manifestation, tout le monde s’y joint.
Le fond politique du film est servi par une grande sensibilité dans son incarnation cinématographique. Annemarie Jacir a un plaisir contemplatif qu’elle développe avec talent. Il y a un intérêt sincère pour l’observation des personnages, des corps et de leur mouvement, de leur activité collective dans le travail paysan, des blagues et des moqueries durant les moissons. Les plans sur les paysages dépassent la simple exposition narrative. Ils sont montrés pour eux-mêmes dans tout ce qu’ils ont de plus sublime : leur diversité géologique, les hautes herbes dorées, les bosses sinueuses des vallons. Ces plans ont toujours un léger mouvement, panoramique ou tilt. Mais ce mouvement n’est pas une esbroufe pour impressionner ou retenir l’attention, il permet d’épouser le plus possible le vaste espace auquel le film rend hommage. L’architecture des maisons ou des immeubles tient aussi une place centrale dans le portrait que dresse Jacir.
La réalisatrice aime réaliser, au sens originel : le plaisir de faire exister. Et faire exister la Palestine à l’écran, ses habitants et ses paysages, est un geste politique fort. Ce monde existe, ce pays existe, ce pays vit, et c’est le principal. Raison pour laquelle elle se concentre sur le quotidien comme écho de la révolte. Les petits gestes et habitudes ont un sens, et leur mutation aussi.
Avec toutes ses qualités, le film nous amène à ressentir ce qu’est la vie sous l’occupation et la menace répressive constante. Le montage travaille donc beaucoup les ruptures de ton. Exemplairement, des explosions interrompant des séquences calmes et paisibles, où le plaisir d’observer les personnages discuter s’était installé. Ces explosions, pas vraiment spectacularisées, sont filmées à hauteur d’homme. L’humain est toujours le sujet principal des plans, toujours le sujet ébranlé par une agression extérieure. De plus, le film démontre un excellent savoir-faire du découpage pour construire une tension (l’explosion du bus sous les yeux de Kareem). La réalisatrice reconstruit un hors-champ afin de faire exister une réalité. Ainsi, plus que le besoin de raconter, on sent le besoin de montrer.
Ces considérations sensibles et matérielles sont à la source de la grande force esthétique du film et de sa lucidité politique. Cette captation des corps dans leur quotidien met à nu la formation d’un esprit révolutionnaire. Dans beaucoup de drames historiques, la politique est affaire de luttes idéologiques où règne en premier lieu la transformation par le discours et le génie philosophique. Ce sont parfois des films adeptes du verbe et du débat musclé. Même si cela peut être exécuté avec brio, ces films passent souvent à côté du principal : la lutte et la transformation puisent leur source dans la mutation concrète des rapports sociaux. Palestine 36 se montre surprenant de précision sur les conséquences socio-économiques de l’impérialisme et des politiques coloniales juives sur le peuple arabo-palestinien : une restructuration capitaliste du travail, une instabilité de l’emploi par une main-d’œuvre privilégiée, donc une insécurité sociale et financière, des ouvriers ne récoltant pas le fruit d’heures supplémentaires ardemment travaillées. Enfin, la spoliation des terres, sous l’égide d’un partage « équitable » entre Arabes et Juifs européens. Un partage impliquant l’expropriation des terres arabes, déséquilibrant ainsi complètement un système économique et la pérennité de l’agriculture, et in fine les revenus. Ils sont autant de villageois qu’avant, mais avec moins de terres et de ressources.
On a donc une masse de travailleurs et travailleuses précarisés, mis à l’écart des classes supérieures dans la production. L’engagement révolutionnaire progressif de tout ce monde suit leur progressive paupérisation. Ainsi, les premiers rebelles sont les premiers ouvriers licenciés. Les séquences au sein de certains cercles de réflexion, associations religieuses ou réunions de grands propriétaires terriens, nous montrent les intérêts de classe concrets. Lorsque Yusuf évoque l’urgence de lutter contre cette spoliation coloniale, les propriétaires attestent être eux-mêmes les plus aptes à s’exprimer sur le sujet, étant donné leur charge d’impôt.
Du point de vue des Juifs, Palestine 36 divise. Ces derniers sont en effet absents du film et seulement perçus à travers le regard des Arabes. Ainsi, le film a été accusé d’antisémitisme et de négationnisme. Deux choses peuvent être opposées à ces accusations. Premièrement, cette œuvre affirme frontalement le point de vue du peuple arabo-palestinien et la spoliation dont il est toujours victime aujourd’hui. Deuxièmement, ce choix se conjugue à une analyse politique plus systémique dans le long-métrage : la défense des Juifs est constamment assurée par l’administration coloniale et le corps militaire. La réalisatrice expose bien l’instrumentalisation du discours millénariste des Britanniques pour défendre leur projet politique, celui d’une emprise impériale sur une zone géographique stratégique. Si ce projet colonial n’est pas raconté du point de vue des Juifs, c’est parce qu’il est avant tout celui des puissances occidentales.
Malgré ses trouvailles filmiques et sa lucidité politique, Palestine 36 n’est pas exempt de tout reproche. Plusieurs défauts alourdissent le film. Il est produit pour le marché occidental et sort en France, en Grande-Bretagne et au Canada. Ainsi, il fait montre d’une mise en scène hollywoodienne et d’un tas de signes « netflixiens » préjudiciables à son projet. Cela concerne l’étalonnage, la mise en scène de certaines situations, des effets d’écriture ou des personnages. On pourrait y voir un confort esthétique pour séduire le public européen, mais ce résultat est plus qu’incertain. Ces éléments de la cinématographie industrielle occidentale nous éloignent du sujet, accentuant la facticité et la dimension presque fantaisiste du récit. Pour un film au propos aussi puissant et précis, il aurait fallu davantage repenser un système de représentation et ses spécificités à l’aune du contexte palestinien. Le film tend à trop se renfermer sur le cinéma comme système référentiel, avec des personnages et des arcs narratifs stéréotypés. Le capitaine Wingate illustre bien cela. Le personnifier en un antagoniste iconisé de la barbarie militaire britannique n’est pas très intéressant. Cela a juste pour conséquence d’en déstructuraliser la violence et de produire un vilain déjà-vu. Le personnage de Khuloud Atef est presque un cliché du film historique à lui seul. Le film se situe sur une tension qu’il n’arrive malheureusement pas à résoudre : séduire par des codes standardisés, mais diluer la puissance de la démarche initiale. Ces choix malheureux, pouvant sembler secondaires, nuisent beaucoup à l’unicité du film en l’alourdissant.
En dépit de ces défauts, cette mobilisation du passé par Annemarie Jacir est cruciale à plusieurs titres. Elle matérialise aux yeux de tous les marques d’une existence, d’un passé, d’une histoire, celle d’un peuple qui disparaît. Ensuite, elle réinscrit les oppressions subies aujourd’hui dans une dynamique historique. Elles ne sont pas le fruit de circonstances malheureuses déclenchées par un attentat il y a deux ans, mais le résultat d’une longue histoire coloniale d’expropriation et de déchirement du corps social arabo-palestinien. À cette dynamique historique, la réalisatrice ajoute des perspectives politiques : l’union arabo-palestinienne contre l’impérialisme occidental et son agent israélien. Cette lutte est une réalité politique évidente pour le peuple palestinien quotidiennement en danger. Mais le film est distribué en Occident. Il a moins pour vocation de construire la lutte palestinienne que d’en sensibiliser les enjeux auprès du public occidental, parfois très tempéré sur le sujet. Trop timoré pour défendre un peuple arabo-musulman qu’on lui présente comme une civilisation fondamentalement étrangère, trop frileux pour se placer du côté d’une organisation politique armée étiquetée « islamiste », ce public se perd dans des jugements moraux. Il est dans le projet du film d’atténuer ces jugements en montrant la complexité et la nécessité de la lutte politique. Tels le fils du prêtre et la fille du paysan marchant main dans la main pour renforcer leur résistance, les Palestiniens de 2026 marchent avec le Hamas, seul débouché politique permettant, pour le moment, un rééquilibrage militaire. Espérons qu’à travers son voyage proposé, Palestine 36 ouvre la voie de la conscientisation, et fasse du public occidental un public concerné.
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