“We will coup whoever we want”
L’intervention militaire américaine du 3 janvier à Caracas a propulsé l’impérialisme états-unien dans une nouvelle phase. Si les ingérences de Washington en Amérique latine sont monnaie courante depuis l’émergence de la doctrine Monroe, les interventions précédentes voyaient souvent la participation d’acteurs locaux en premier plan : Le 11 septembre 1973, le bombardement de la Moneda (et le coup d’État sur le Chili) a été organisé par le général Pinochet, commandant en chef de l’armée chilienne. La lutte contre les sandinistes s’est déroulée dans le cadre d’une guérilla menée par les Contras nicaraguayens. Enfin,les différentes juntes militaires de l’opération Condor, bien que formée aux États-Unis, étaient issues des armées de leurs pays respectifs. Même si les soupçons persistent sur l’appui de renseignements au sein de l’appareil militaire vénézuélien, il s’agit dans le cas présent d’une intervention directe, faisant appel aux avions, à la marine et aux forces spéciales étasuniennes.
Des chefs d’accusations de “narcoterrorisme” ont été agités pour justifier l’intervention auprès de la population américaine, dont seulement 30 % soutiennent l’opération. L’Histoire nous dira plus tard si ce procès, dont les prochaines audiences prévues en mars¹, se conclura par de la prison à vie ou non pour Maduro. Contrairement à l’enlèvement, la décision de la justice new-yorkaise n’aura que peu d’impact : tout comme son homologue hondurien², Nicolas Maduro pourrait tout à fait être gracié s’il trouve un accord avec Trump. Ce qui compte pour la maison blanche c’est de déstabiliser le Palais de Miraflores (palais présidentiel vénézuélien) suffisamment longtemps pour rompre l’ordre économique actuel du pays. Et faire passer 2 ou 3 ans de détention à l’ancien bras droit de Chavez est assez pour transformer l’économie de Caracas.
Or noir et dollars verts
Le pays détient des stocks de pétrole parmi les plus vastes au monde (20 % des réserves mondiales prouvées) et attise donc les intérêts américains. Les barils vénézuéliens disposent de deux autres avantages pour Washington, la proximité et la sûreté : Caracas n’est qu’à quelques jours de bateau de Miami, quand il faut compter plus d’un mois pour qu’un pétrolier relie les raffineries saoudiennes de Ras Tanura à la côte Est américaine, le tout sur une route maritime perturbée par la piraterie et les aléas logistiques (l’Ever Given, un porte conteneur, a bloqué le canal de Suez plusieurs semaines en 2021). Pour autant, ce pétrole n’inonde pas les marchés : le pétrole du Venezuela ne compose qu’1% de l’offre mondiale³. Cela est notamment dû aux sanctions internationales et à la nature du pétrole vénézuélien : Les réserves sont composées d’un pétrole brut extra-lourd, coûteux à raffiner et demandant des infrastructures que Caracas n’a pas forcément les moyens d’entretenir.

La république bolivarienne produit aujourd’hui autour de 860.000 barils par jour, contre 3,5 millions dans les années 1970. Pour revenir à des niveaux similaires, les compagnies pétrolières américaines devraient injecter 110 milliards de dollars dans de nouvelles installations, qui mettront 5 à 10 ans à voir le jour. Un coût très élevé, d’autant plus que le contexte actuel voit l’offre pétrolière excéder la demande. Cette situation pousse inévitablement les acteurs du secteur à se tourner vers des sources d’énergie plus accessibles. Totalenergies a d’ailleurs annoncé ne pas vouloir rouvrir d’exploitation gazière ou pétrolière au Venezuela (la multinationale française était présente sur place jusqu’en 2021). A cela, il faut ajouter que Washington n’a pas besoin à court terme du pétrole de Caracas : les Etats-Unis sont déjà le plus gros exportateur de pétrole au monde et sont en passe de devenir le premier exportateur de gaz naturel liquéfié⁴. Ce n’est donc pas tant l’argent du pétrole que les USA viennent chercher au Venezuela, mais plutôt un investissement de long terme, pour sécuriser des approvisionnements énergétiques futurs.
Extension des débouchés économiques
L’or noir coule à flots, mais ce sont les dollars qui ruissellent. Le rapt de Maduro a déjà rapporté près d’un demi-million de dollars à un joueur de la plateforme Polymarket⁵. Sur ce site internet, qui permet de réaliser des paris en crypto-monnaie sur des évènements internationaux allant des résultats d’une élection au dénouement d’une guerre, plusieurs centaines de participants ont parié sur la situation du pouvoir vénézuélien d’ici la fin janvier. C’est un anonyme, que beaucoup soupçonnent de faire partie de la chaîne de commandement de la Navy, qui a empoché 430.000 dollars en pariant sur la chute de Nicolas Maduro. Tout comme ce parieur, des entreprises américaines espèrent récolter les gains : À l’ouverture de Wallstreet, le lundi suivant, l’attaque sur Caracas a fait bondir l’action de Chevron – major américaine du pétrole ayant déjà des exploitations au Venezuela – de 4,5 %,
Celle de Palantir, entreprise américaine spécialisée dans la surveillance de masse (et peut être impliquée dans la cyberattaque précédant l’assaut) a gagné 4%.
Pour les USA, l’enjeu n’est pas seulement d’engranger des profits, mais aussi de nuire financièrement à la Chine en l’isolant de ses partenaires : jusqu’ici, 80 % des exportations vénézuéliennes de pétrole étaient absorbées par la république populaire⁶, dans le cadre d’un accord “pétrole contre prêts bancaires”. Mis en place en 2008, celui-ci prévoyait l’octroi de prêt d’argent par des banques chinoises contre des livraisons de pétrole. Entre 2008 et 2015, ce sont plus de 60 milliards de dollars qui ont été ainsi prêtés au Venezuela.
En frappant Caracas, Washington fragilise Pékin sur au moins deux plans : l’encours du prêt au Venezuela auprès de la Banque chinoise de développement (principal acteur du programme “pétrole contre prêts bancaires”) était d’environ 19 milliards de dollars. Un montant qui ne sera probablement jamais remboursé après l’enlèvement de Maduro et qui deviendra un trou dans la caisse de Pékin. La Chine devrait surmonter la fin de cet accord pétrolier⁷. Néanmoins, il lui faudra un certain temps pour trouver de nouveaux partenaires capables de remplacer les volumes de pétrole qu’apporterait le Venezuela.
« We will coup whoever we want ! Deal with it. »

Dans un tweet de 2020 le patron de Tesla et Twitter affirmait que les Etats-Unis font des putschs où ils le souhaitent. Musk en rêvait, Trump l’a fait. L’attaque à Caracas du 3 janvier n’était que le début : À peine 4 jours jours plus tard, la Navy a intercepté deux pétroliers russes dans l’Atlantique, l’un au large de l’Islande, le Marinera, l’autre proche de la mer des Caraïbes, le Sophia, là aussi hors de tout cadre international. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait de bateaux liés au pétrole vénézuélien⁸. Le Marinera était suivi depuis deux semaines par les garde-côtes américains après avoir tenté de charger du brut vénézuélien, tandis que le Sophia avait à son bord 1,8 million de barils de pétrole venu de Caracas.
Dans la continuité de Musk, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a déclaré au micro de NBC News que ce qui se produisait au Venezuela ne concernait pas les autres puissances internationales car : « ils ne sont pas sur ce continent, ici c’est l’hémisphère occidental, c’est chez nous ». Une telle vision du monde pourrait justifier demain un changement de régime à Cuba où l’accaparement du Groenland. L’ancien ordre international se meurt, le nouveau tarde à paraître et entre-temps rôdent les monstres.
Sources
⁵ https://www.axios.com/2026/01/03/maduro-capture-bets-trade-prediction-markets
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