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# Une vie de chômeuse
C’est parfois difficile de me voir encore comme une travailleuse, car si je fais le calcul, depuis 2020, j’ai sans doute passé autant de temps à la maison qu’au travail. Pourtant je sais que je suis une prolétaire, parce que ma capacité à subvenir à mes besoins repose sur le fait d’aller vendre ma force de travail (diminuée) à des employeurs, au moins pour quelques mois, le temps de recharger mes droits au chômage – et au repos.
Par Collectif Publié in #CHRONIQUES DE L'EXPLOITATION le 18 mai 2026 17 min de lecture
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# Une vie de chômeuse

Depuis cinq ans, mon rapport au travail est plutôt haché. Il est marqué par des arrêts de travail et des périodes de chômage.

C’est parfois difficile de me voir encore comme une travailleuse, car si je fais le calcul, depuis 2020, j’ai sans doute passé autant de temps à la maison qu’au travail. Pourtant je sais que je suis une prolétaire, parce que ma capacité à subvenir à mes besoins repose sur le fait d’aller vendre ma force de travail (diminuée) à des employeurs, au moins pour quelques mois, le temps de recharger mes droits au chômage – et au repos.

Quand on est dans ma situation, on ressent beaucoup de culpabilité vis-à-vis du travail. Difficile de ne pas intérioriser le discours du « parasite qui abuse du système ». Même quand, objectivement, lorsque j’étais en arrêt de travail, je n’étais physiquement pas en mesure de travailler. Et alors que je suis au chômage aujourd’hui, ce n’est pas la volonté de travailler qui m’en empêche, mais la possibilité de trouver un poste pour lequel je sois à la fois qualifiée et qui me soit adapté. Déjà que trouver du travail quand on est valide est un parcours du combattant, alors quand vous avez une RQTH (reconnaissance en qualité de travailleuse handicapée), c’est mission impossible. Grosso modo, j’ai l’impression d’avoir le choix entre deux solutions : soit cacher mon handicap pour espérer retrouver (un jour) un travail, soit continuer de ne pas travailler et accepter de vivre dans la précarité jusqu’à la fin de ma vie.

Mais revenons un peu en arrière.

2020 a été une année de bascule pour moi. Auparavant, j’ai connu des situations de travail complexes, j’ai connu la précarité, les enchaînements de petits boulots, de CDD… Mais bon, dans l’ensemble, j’avais toujours plus ou moins réussi à m’en sortir et ma situation professionnelle était en phase de stabilisation. Je n’avais pas encore de CDI, parce que je travaillais comme contractuelle dans une collectivité territoriale qui me faisait enchaîner les CDD en attendant de pouvoir me titulariser d’ici quelques années. Mais bon, je voyais le bout du tunnel arriver.

Puis, un événement – dans ma vie privée – a fait irruption et a pris toute la place. Sans entrer dans les détails, je suis obligée de donner quelques informations pour qu’on puisse comprendre ce qui m’est arrivée ensuite au travail. J’ai perdu un bébé. J’ai dû avoir recours à une interruption médicale de grossesse, et si le deuil périnatal ne devait pas suffire en soi, j’ai en plus subi des violences obstétriques pendant le processus.

J’ai repris le travail seulement deux jours après mon interruption de grossesse. Je saignais encore abondamment au moment de ma reprise. J’ai même fait peur à plusieurs de mes collègues, parce que, d’après elles, j’étais « blanche comme un linge ». Je n’ai pas envisagé de demander à mon médecin de prolonger mon arrêt de travail. J’avais déjà l’impression d’avoir été arrêtée assez longtemps (deux ou trois semaines environ, entre le moment du diagnostic qui a mené à l’interruption de grossesse et le moment où elle a été effectuée), et je ne voulais pas que mon absence pèse davantage sur mon équipe.

Comme mes collègues étaient au courant de ma grossesse, j’ai eu droit au soutien des un·e·s et aux commentaires déplacés des autres. Parmi les propos les plus durs à recevoir à ce moment-là, mon patron m’a par exemple dit que ce n’était peut-être pas plus mal que ça me soit arrivé au premier trimestre, parce que si la grossesse avait été plus avancée, « ça aurait été vraiment triste, là ».

J’ai essayé de me plonger dans le travail, de couper complètement mon « moi du boulot » du « moi à la maison », comme dans la série Severance, en somme. Mais bon, comme le montre la série, c’est impossible de faire une coupure aussi nette. Et alors que je tombais de plus en plus dans la dépression dans ma vie perso, mon malaise au travail augmentait crescendo.

Un an et demi après mon interruption de grossesse, j’ai été mise en arrêt de travail une première fois pour état dépressif pendant une semaine. J’ai ensuite repris le travail en temps partiel thérapeutique pendant deux semaines. Nous étions alors dans une période qui précédait un grand « rush » annuel, et, si mon temps de présence au bureau avait été réduit, ma charge de travail restait intacte. Avec beaucoup de désespoir et de résignation, j’ai repris le travail à temps plein après ces deux semaines, non pas parce que j’allais mieux, mais parce que je ne voyais aucun moyen de faire autrement. Un mois et demi plus tard, j’étais à nouveau arrêtée, mais cette fois-ci en raison d’une hospitalisation en psychiatrie.

Cette hospitalisation a permis de poser des diagnostics sur ma situation : syndrome dépressif, état de stress post-traumatique. Le burn-out a été aussi évoqué, mais la lourdeur des événements personnels que j’avais traversés a semblé prévaloir, pour les médecins, par rapport au travail. On m’a prescrit des antidépresseurs, et mon état mental a commencé tout doucement à s’améliorer.

Après un séjour de près de deux mois en hôpital psychiatrique, j’ai décidé de quitter mon travail. Je ne me voyais pas y retourner. Le professionnel et le personnel étaient trop mêlés, dans mon corps et dans mon esprit, et je pensais que quitter ce travail m’aiderait aussi à avancer dans mon rétablissement. Heureusement, j’ai rapidement obtenu une proposition pour un poste ailleurs, cette fois-ci dans une entreprise privée, et j’ai saisi cette opportunité pour partir.

Mon nouveau travail se passait relativement bien. J’étais prise dans l’enthousiasme de la nouveauté et je me donnais à fond. Les médicaments m’aidaient à garder un moral constant et un sommeil plutôt préservé. J’avais de l’énergie à revendre, et c’était une évidence pour moi de la mettre au profit de ce travail.

Après quelques mois, j’ai indiqué à ma psychiatre que je souhaitais arrêter progressivement les antidépresseurs. Je voulais de nouveau essayer d’avoir un enfant, et vu mes antécédents médicaux, j’étais mal à l’aise à l’idée de prendre un antidépresseur pendant la grossesse. La psychiatre n’a pas trouvé ma demande légitime car, malgré la mention « déconseillé aux femmes enceintes » écrite en gros sur la boîte, c’est ce médicament qu’elle prescrivait en général à ses patientes dépressives durant leur grossesse. Comme elle ne voulait pas m’écouter et me proposer un protocole de baisse progressive des dosages jusqu’à l’arrêt de l’antidépresseur, j’ai fait quelque chose que je ne recommande à personne : j’ai fait mon sevrage toute seule.

(note aux lecteur·ices : il ne faut JAMAIS arrêter un antidépresseur d’un coup, c’est très dangereux.)

Malgré une baisse très progressive des antidépresseurs, le sevrage a été très difficile. Au bout d’un an, je ne prenais plus aucun médicament. Et ma santé mentale a recommencé à chuter. J’ai dû être de nouveau arrêtée.

Cet arrêt a été très, très long. Je suis restée en arrêt pendant plus d’un an et demi. J’ai suivi une thérapie avec une psychologue, non remboursée par la Sécu, ce qui m’évitait de reprendre des médicaments, mais qui me coûtait un bras. Durant cet arrêt, j’ai aussi obtenu ma RQTH.

Les échanges avec mon travail ont été compliqués et tendus pendant mon arrêt. Au début, j’échangeais beaucoup avec les RH. Je leur ai donné de nombreuses informations sur mon état de santé, ce que j’ai regretté par la suite, car cela a été retenu contre moi au moment où j’ai voulu envisager une reprise. Au bout d’un certain temps, je me suis rendue compte que parler du travail augmentait considérablement mon anxiété. J’ai même dû annuler un rendez-vous avec le DRH de l’entreprise, parce que le simple fait de penser à ce rendez-vous me faisait entrer en crise d’angoisse. J’ai donc décidé de mettre plus de distance, et de restreindre mes échanges à la transmission des prolongations de mon arrêt de travail.

J’étais aussi mal à l’aise vis-à-vis de mes collègues. Elles m’avaient dit de les tenir au courant de mon état, en m’expliquant qu’elles ne chercheraient pas à obtenir de mes nouvelles pour éviter de me déranger. Cette charge mentale de devoir tenir mes collègues au courant m’a aussi rapidement épuisée, d’autant qu’il n’y avait que rarement des améliorations. J’ai donc fini par arrêter de leur parler également. Plus le temps passait, plus je me sentais isolée et éloignée de mes collègues. Par la suite, j’ai appris que certaines avaient subi des pressions de la hiérarchie. Elles avaient été sommées de ne surtout pas me contacter, même pour des échanges privés, sous peine de sanctions. Un collègue syndicaliste m’appelait de temps à autre. C’était le seul à prendre de mes nouvelles.

J’ai fait appel à Cap Emploi pour m’aider à mettre en place des aménagements au moment de ma reprise. Pour ceux qui ne connaissent pas, Cap Emploi était le service d’accompagnement des personnes en situation de handicap dans la recherche ou le maintien dans l’emploi. Je le dis au passé, car aujourd’hui Cap Emploi a été intégré dans le réseau France Travail. Et dans les faits, depuis que je suis au chômage, je n’ai eu droit à aucun accompagnement spécialisé, aucune aide ni prise en compte de mon handicap dans mes démarches de recherche d’emploi. Tout au plus m’a-t-on envoyé des liens vers des vidéos explicatives sur « comment faire ses démarches en ligne », ou encore des événements en visio sur la discrimination à l’embauche des personnes handicapées (scoop : c’est interdit par la loi, mais dans les faits, ça existe).

Les discussions entre Cap Emploi, le DRH de mon entreprise et le médecin du travail se sont enlisées après plusieurs mois. Ce que je demandais n’était pas sorcier : un poste où je n’avais pas à être constamment en contact avec du public et sans grande stimulation sensorielle (surtout au niveau du bruit). L’entreprise dans laquelle je travaillais était une grosse boîte (300 personnes), dans un groupe avec probablement plus de 10 000 employés à travers le monde. Elle affirmait, dans sa communication interne, avoir une politique volontariste par rapport au handicap, et encourageait les salariés avec une RQTH à le faire savoir au service RH.

Pourtant, aucune proposition d’aménagement ne m’était jamais faite. On essayait de me faire comprendre, mais sans me le dire explicitement, que c’était peut-être moi le problème. Que je n’étais sans doute pas si heureuse que ça dans cette entreprise, que le travail que je faisais avant mon arrêt n’était probablement pas compatible avec mon handicap. Mais aucun autre poste ne m’a été proposé.

Voyant que tout cela ne donnerait sans doute rien, j’ai pris contact avec mon camarade syndicaliste. J’aurais sans doute pu me lancer dans un bras de fer avec l’entreprise pour obtenir un poste adapté, ou à défaut les pousser au bout de leur logique et aller jusqu’au licenciement pour inaptitude. Mais j’étais encore assez faible mentalement, et j’en avais assez d’être coincée dans cette situation. J’entendais aussi les débats autour des prétendus « arrêts de complaisance » qui coûteraient si chers et creuseraient encore et toujours plus profondément le trou de la Sécu. J’avais déjà eu droit à deux contrôles du médecin-conseil de l’Assurance maladie, et je craignais qu’on me dise un jour que je devais rembourser mes indemnités journalières parce que mon arrêt de travail était jugé frauduleux.

C’est pourquoi j’ai demandé qu’on négocie ma rupture conventionnelle. L’entreprise a immédiatement accepté. Ça n’a pas pris plus de trois mois avant que je sois au chômage.

À cause de ma période d’arrêt, mon ARE (allocation de retour à l’emploi, l’allocation chômage) a été calculée sur une base moins élevée que mon salaire. Déjà que mon niveau de vie avait bien baissé pendant mon arrêt (les indemnités journalières de l’Assurance maladie, c’est 50 % du salaire, à quoi s’ajoute éventuellement un complément de l’employeur lié à une convention collective ou un accord d’entreprise), maintenant je me retrouve avec un revenu au ras des pâquerettes. Concrètement, je vis sous le seuil de pauvreté [1 288 euros par mois, soit 60 % du niveau de vie médian, NDLR], et chaque mois est un peu plus galère que le précédent. Le temps d’apprendre que ce n’était pas normal que mon chômage soit si bas, le délai de contestation du calcul de mon ARE était passé.

Il m’a fallu encore bien cinq ou six mois pour me sentir capable de chercher de nouveau vraiment sérieusement du travail. J’ai déposé un dossier d’invalidité partielle auprès de l’Assurance maladie, car je voyais que ma capacité de travail avait été affectée par toutes ces épreuves, tant personnelles que professionnelles. L’invalidité partielle devait me permettre d’obtenir un complément de revenu, dans le cas où je retrouverais un travail à temps partiel, ce qui me semblait le plus compatible vu ma situation. Malheureusement pour moi, ma demande a été rejetée.

À côté de cela, j’ai commencé à me politiser davantage. J’ai rejoint la CGT chômeurs & précaires, et d’autres collectifs militants dans mon secteur géographique. Mais, avec l’introduction du contrat d’engagement et des quinze heures d’activité hebdomadaires pour les chômeurs et les personnes au RSA, cela devient compliqué de militer. Les activités syndicales ne sont évidemment pas comptées dans les quinze heures hebdomadaires, et la pression pour justifier ses démarches de recherche d’emploi a considérablement augmenté. On a désormais un tableau dans notre espace personnel France Travail, dans lequel on doit rentrer toutes les démarches que l’on fait pour retrouver du travail. C’est comme les caisses automatiques au supermarché : maintenant, les chômeurs doivent se fliquer eux-mêmes pour prouver leur assiduité dans leur recherche d’emploi.

La façon dont France Travail nous traite ressemble un peu à une double peine. D’abord, on n’arrive pas à trouver du travail, parce que tout est fait pour créer du chômage afin de mettre la pression sur les personnes en emploi. On est donc maintenu dans un état de précarité qui est déjà difficile à vivre en soi. Ensuite, on nous rappelle constamment qu’on n’a rien à faire au chômage, et qu’il faut qu’on se dépêche d’en sortir, sous peine d’être de mauvaises personnes, dans tous les sens du terme. Nous sommes déjà « médiocres », parce que d’autres qui sont meilleurs que nous décrochent les boulots auxquels on postule et pour lesquels on n’est pas pris. Et puis nous sommes moralement mauvais, car si on ne trouve pas de travail, c’est probablement parce que, au fond, on n’essaye pas vraiment, et qu’on veut quand même un peu en profiter pour glander tranquillement chez nous pendant que les autres « se cassent le cul au boulot ».

Je tiens à dire que je ne me reconnais pas du tout dans les discours du type « éloge de la paresse ». J’ai essayé de « déculpabiliser », de me rappeler que ce n’est pas ma faute si je suis au chômage. Même quand j’étais en arrêt parce que j’en avais besoin, et malgré des mois à essayer de me « concentrer sur ma santé », je n’arrivais pas à me sortir complètement le travail de l’esprit. Car ce n’est pas avec du développement personnel pour avoir une meilleure image de moi que je vais réussir à payer mon loyer au début de chaque mois.

Je veux travailler. Et pas uniquement parce que j’ai des factures à payer. Je veux pouvoir contribuer à la société. Je veux pouvoir me sentir utile. Je voudrais juste ne pas avoir à le faire dans des conditions qui m’obligent à tirer sur la corde jusqu’à ce qu’elle lâche presque complètement à chaque fois.

Ce dont nous avons besoin, c’est une meilleure répartition du travail entre tou·te·s, en prenant en compte les situations et les difficultés de chacun·e·s. Ce dont nous avons besoin, c’est l’assurance d’un revenu pour vivre dignement de notre travail, que nous soyons en train de travailler ou non.

En attendant, on sera encore des millions à culpabiliser et à se faire broyer le corps et l’esprit par le travail, dans sa modalité capitaliste.

Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier au format .doc).


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