# Une vie dans le tourisme
Mon rapport au travail est, en premier lieu, je crois, un rapport à mon héritage familial. Travailler, ça soigne : voilà la devise de ma famille, une famille pour laquelle la valeur d’une personne se mesure à son abnégation face à la tâche. Moi, je me sens éloigné de tout ça. L’année de mes 16 ans, mes amis apprennent à perdre leur temps. Moi, j’apprends à le vendre.
Vivant dans un important bassin du tourisme de sports d’hiver, je me penche sur les offres pour travailler les samedis, après ma semaine de cours au lycée. Je trouve une place dans une compagnie de bus qui transporte des touristes dans les stations de ski. Pas besoin du permis : mon rôle est de réguler les flux de sortie de train vers les bus, de contrôler les tickets, d’accompagner les conducteurs, d’informer les clients. C’est un boulot plutôt tranquille quand il ne neige pas.
Je travaille tous les samedis d’hiver pendant deux saisons. Le salaire est bas, mais c’est une sensation de fortune pour le jeune lycéen qui vit chez ses parents. Alors, lorsque l’on me propose d’en faire plus, je ne peux pas refuser.
L’hiver de mes 18 ans, permis en poche, le patron m’appelle pour me proposer une promotion.
« Tu parles anglais, toi, non ? me dit-il. On a un poste pour toi ! »
Apparemment, mon faible niveau de jeune bachelier sans mention semblait suffisant en comparaison de celui des autres collègues de la boîte. En tout cas, je ferai plus d’heures, donc je gagnerai davantage.
L’objectif est simple : une journée, 800 Anglais qui arrivent en vacances, 800 qui repartent chez eux ; à moi de faire en sorte qu’ils arrivent à bon port, entre leur hôtel et l’aéroport. Fini les contrôles de tickets sur le quai froid de la gare : désormais, je régule, je prends des décisions. Dix-huit ans et le sentiment qu’on me donne de l’importance. La fierté m’envahit, en même temps que le sentiment de montrer à ma famille que je ne suis pas un fainéant.
J’arrive à 13h à la gare, point central de la répartition entre ceux qui arrivent et ceux qui partent. Je prends le relais d’une collègue qui faisait la matinée. Elle était là, dehors, sur les quais, depuis 5h du matin. La boîte nous a donné une veste et une polaire pour faire face au froid. Je n’ai, pour l’instant, pas l’impression d’en avoir besoin : il fait beau et le soleil cogne contre le bitume de la gare routière.
L’après-midi est calme, les vacanciers sur le départ sont tous en route pour l’aéroport, et ceux qui arrivent sont encore en chemin. Moi, j’attends dans le calme. Avant la tempête. Je suis debout sur les quais, les heures semblent longues. De temps en temps, un conducteur de bus est en attente à la gare. Il m’abrite dans son bus, profitant de la pause pour me proposer un café de son thermos, échangeant sur les aléas de cette journée ou abordant l’actualité.
16h, et le soleil a déjà disparu derrière les montagnes. Rien de plus normal à la mi-décembre. Mais la galère ne commence que maintenant. En moins de trente minutes, j’ai les doigts gelés. La température a dû chuter en dessous de zéro. Je tiens le livret des plannings contre moi, alternant bras gauche et bras droit pour faire profiter de la chaleur de ma poche à l’autre main.
C’est à ce moment que les touristes arrivent en masse, leur trajet depuis l’aéroport touchant à sa fin. Je n’ai plus une seconde pour me reposer. J’envoie deux minibus pleins, un nouveau groupe arrive ; ils patientent vingt minutes, je les place dans un autocar pendant qu’un nouveau groupe de soixante personnes surgit, que je vais répartir dans quatre véhicules différents. J’alterne entre planning, téléphone, aide à la manœuvre, avant de repasser au planning.
Je fais tomber mes dizaines de feuilles, qui finissent par se mélanger. À chaque touriste envoyé, c’est le double que je récupère. Je trouve un moment de répit en récupérant un conducteur et ses soixante-trois places libres. Je commence à voir le bout du tunnel, comme l’impression d’entrevoir la combinaison d’un Rubik’s Cube à quatorze faces. Je touche au but.
Mais l’un des conducteurs a dépassé son amplitude horaire à cause des bouchons. Résultat : le fragile programme que j’avais élaboré, aussi complexe et instable qu’une structure d’allumettes, tombe à l’eau. Tout est décalé. Je me retrouve avec quatre-vingts touristes sur les bras et aucun moyen de les amener à bon port. J’alterne les appels pour trouver un car, avec les réprimandes des touristes, qui se plaignent qu’un trajet les menant de leur banlieue londonienne aux cimes alpines se fasse en huit heures plutôt qu’en six. La technologie ne va clairement pas assez vite pour les mécontents.
La soirée est aussi froide que rapide. J’ai l’impression de ne pas toucher terre. Mon corps est à bout de souffle, j’ai l’impression d’avoir parcouru un marathon ; mon esprit est embrumé, groggy comme après une sieste trop longue. Je suis lessivé lorsque le bureau m’appelle et m’annonce ma libération. À ma montre, il est minuit passé. Onze heures à piétiner dans cette fichue gare.
Je m’effondre dans mon lit vers 1h30 du matin. J’ai néanmoins pris le temps de manger les restes du repas familial. Mon ventre était vide, mais il a eu la gentillesse de ne se réveiller après la bataille. Étonnamment, j’ai le sourire aux lèvres à l’idée de la fierté que ma famille aura envers moi, après cette démonstration d’acharnement et d’abnégation au travail.
Et j’enchaîne comme ça tous les samedis, tout l’hiver. J’enchaîne la semaine de cours avec le samedi de travail. J’enchaîne les après-midis dans l’attente et le stress de faire parvenir tout le monde à destination, j’enchaîne les soirées gelées qui perforent mes joues et mes doigts, j’enchaîne les réprimandes des touristes impatients et, surtout, j’enchaîne les heures.
J’ai un tiers-temps salarié sur une journée. Je passe mes dimanches à récupérer. En un mois, je travaille quatre jours. À la fin du mois, je touche 400 euros. Ce n’est pas suffisant. Je dois augmenter mon temps de travail.
L’année suivante, je me propose pour être conducteur de véhicule léger en supplément de mon travail d’organisation. Commençant à 13h, je me dis que je peux conduire toute la matinée pour augmenter mes gains, mais aussi pour montrer à mes proches que je ne suis pas un fainéant. Malgré cet acharnement, ma famille ne comprend pas pourquoi je n’ai pas un job étudiant la semaine, en plus de mes cours et de ces samedis infernaux.
Une nouvelle saison arrive, et mon premier samedi en tant que conducteur. J’embauche à 2h30 du matin, je conduis jusqu’à 13h, puis je reprends mon poste d’organisation des trajets. Sur ma feuille de mission du jour, j’ai une amplitude de vingt-et-une heures de travail. J’en ferai vingt-quatre. La neige est tombée, les retards se sont accumulés. Je fais le tour du cadran au travail.
Ces amplitudes deviendront une habitude. Payé à l’heure, plus j’en fais, plus je suis payé. Les mois où les conditions sont mauvaises deviennent les bons mois pour mon salaire. Ce boulot commence à devenir une chasse aux emmerdes qui font grandir l’amplitude horaire. Avec quatre jours de travail à vingt-quatre heures chacun, je frôle le millier d’euros. Un bonheur pour l’étudiant que je suis.
Ces journées mettent le corps à rude épreuve. J’enchaîne les clopes et les cafés pour tenir. Généralement, au lever, c’est facile ; c’est à l’aube que les yeux commencent à piquer. Quand je n’ai pas de clients, je mets la musique à fond et chante en hurlant. Quand j’ai des clients, je me force à ne pas cligner des yeux. J’ai trop peur de les fermer et de ne pas les rouvrir.
Je serre les dents, respire profondément, essaie de me concentrer comme jamais je ne l’avais fait. Une fois le jour bien levé, j’ai comme un regain de forme. Mais je sais que la digestion postprandiale aura pour conséquence une résistance face au sommeil. La journée oscille entre la somnolence et une hypervigilance qui se couple à la compétition entre collègues : qui travaillera le plus ? Qui fournira le plus d’efforts ? Qui impressionnera le plus les autres ? Mais bon, après tout, « travailler, ça soigne ».
Dans ce domaine, C. est le meilleur. Sur les gros samedis, il enchaîne les vingt-quatre heures du samedi avec sa journée du dimanche. Quand je vais me coucher, il passe à la boulangerie, toque à la fenêtre arrière, récupère deux croissants et un café, et repart pour le dimanche. Il aura fait trente-huit heures de travail sans pause, avant de reprendre son vrai boulot de routier le lundi matin.
Mes collègues sont majoritairement dans son cas : maçon, routier, mécanicien, grutier, livreur. Certains complètent un faible salaire avec ces extras le week-end. D’autres montent des projets immobiliers avant d’arrêter ce rythme infernal. D’autres, aussi, sont saisonniers et maximisent leurs revenus sur une seule saison.
Je suis entièrement dévoué à cette boîte, avec l’impression de faire partie d’une grande famille. Le paroxysme est atteint au milieu de mon quatrième hiver. Je reçois le vendredi ma feuille de mission par mail. Je commence étonnamment tard : départ 6h30. C’est un samedi calme en prévision, peu de travail en vue. Je mets mon réveil pour 6h.
À 3h du matin, ça tambourine à la porte de ma chambre. Ma sœur me réveille, m’ordonnant de regarder mon téléphone. Dix appels manqués. Un conducteur a fait faux bond, il faut que je le remplace au pied levé. Les cadres connaissaient ma sœur et l’ont réveillée pour m’alerter, mon téléphone étant resté silencieux. Je saute dans mes chaussures et file à la boîte. Les clients n’auront même pas conscience de ce contretemps.
Je me plie au moule et deviens le contremaître. À mon cinquième hiver, les patrons installent des traceurs GPS dans les véhicules. Selon eux, cela faciliterait leur travail de suivi du planning et éviterait d’appeler les conducteurs pour savoir où ils en sont. Quelques collègues, dont moi, questionnent cette installation. Mais je vais finir par m’en saisir.
À mon poste de l’après-midi, on me fournit une tablette avec l’accès aux données GPS. Je sais désormais qui est proche de la gare et donc qui sera bientôt disponible pour des clients en attente. Un jour, en milieu d’après-midi, le bureau m’appelle pour m’envoyer Y., un conducteur saisonnier. Je l’aimais bien, Y. Il lisait des bouquins d’histoire et de philo entre deux courses. On discutait souvent, sur des sujets profonds, lorsque le temps nous le permettait.
Je l’attends. Je l’attends très longtemps. Je lui passe donc un coup de fil. Il me dit être coincé dans les bouchons, mais qu’il vient dès qu’il peut. Et je l’attends. Encore. Les touristes attendent aussi et s’impatientent de plus en plus. Je sens que l’atmosphère devient lourde aux alentours. Bientôt arrivera une nouvelle meute de touristes et j’en aurai le double sur les bras.
Je décide de franchir la ligne rouge : je déverrouille la tablette, me connecte au système GPS de la boîte et entre l’immatriculation du véhicule de Y. Il est à l’arrêt, garé sur un parking du centre-ville. Il ne bouge plus depuis des dizaines de minutes. Je me sens aussi trahi qu’en colère.
Bouillonnant, je me saisis du téléphone et appelle les cadres pour leur transmettre ma découverte. Au bout du fil, l’un d’entre eux me dit ce simple mot : « J’arrive. » Il débarque quinze minutes plus tard en furie sur les quais. Y. n’aura pas eu le temps de poser un pied hors de son car qu’il aura été viré, d’une seule parole. Je ne l’ai jamais revu après cet épisode.
D’hiver en hiver, je suis de moins en moins consciencieux. Ma fierté se transforme en fatigue, mon abnégation en ras-le-bol, mon envie de bien faire en obligation. Les années passent et le jeune étudiant de dix-huit ans est devenu un salarié de vingt-quatre ans. J’ai un salaire, un boulot qui m’occupe toute la semaine, mais cet extra du week-end est devenu comme un devoir. Comment vont-ils faire si j’arrête ?
Et puis, quand même, un petit billet en plus, c’est toujours ça de pris. Et ma famille ne va-t-elle pas me trouver feignant si j’arrête ? Avec mes week-ends de libre, ne serai-je pas un bon à rien à leurs yeux ?
Je n’en ferai en réalité jamais assez. Plus je m’acharne, plus je fatigue, et la lassitude prend le pas. La fatigue et le stress s’enflamment et se consument en un amas de colère que je répercute sur les clients, fautifs à mes yeux – que ce soit à cause d’une panne, d’un contretemps ou même de la pluie. Tout est bon pour les prendre en grippe.
Le paroxysme est atteint lors de ma rencontre avec un groupe en provenance de Tel-Aviv. Par chance, je ne suis pas le conducteur. Ce dernier arrive à la gare et sort en furie du bus. Il dépose ses clients et m’invite, en vociférant, à venir voir l’intérieur du bus.
Je n’avais jamais vu un tel dépotoir : déchets alimentaires, canettes vides au sol, papiers qui jonchent l’allée centrale ; on retrouve même une couche usagée, retournée et étalée sur un siège. Et pendant que les clients rentrent fièrement en Israël après leur semaine de vacances au ski, après avoir signifié au conducteur qu’il n’était rien d’autre qu’un pantin à leur service, c’est ce dernier qui s’attellera au ménage de son car après une journée de douze heures de travail.
Le patron, tout aussi en colère, se plaindra auprès du voyagiste israélien. Il n’aura pour seule réponse qu’une menace de plainte pour antisémitisme.
Mon salut est arrivé grâce à une mutation. Mes obligations professionnelles m’ont obligé à me rendre en banlieue parisienne. Trop loin des stations pour rempiler l’hiver suivant, je dirai au revoir à cette boîte pour laquelle j’aurai travaillé pendant huit hivers, tous les samedis.
Parfois, j’ai des nouvelles, souvent mauvaises, de collègues qui continuent ces extras. Certains ont eu des accidents en s’endormant au volant. Mais surtout, je pense à R., mort pendant son travail de semaine, à six mois de la retraite. Il avait sacrifié tous ses week-ends à travailler en extra en attendant une retraite qu’il n’aura jamais. Travailler, ça soigne toujours ?
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