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# Une vie à Pôle emploi
J’ai 34 ans. A la sortie de mon master, sans réseau, je n’ai pas trouvé de travail. J’ai fait des petits boulots (de merde) pendant trois ans. En 2018, j’étais dans une période de chômage après un énième petit boulot et j’ai postulé un peu au hasard à Pôle emploi. On m’a alors proposé un CDD d’un mois pour remplacer une conseillère arrêtée après un burn-out. Tout a commencé là.
Par Collectif Publié in #CHRONIQUES DE L'EXPLOITATION le 27 avril 2026 13 min de lecture
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# Une vie à Pôle emploi

J’ai 34 ans. Mon père est ouvrier dans une usine (qui l’a rendu handicapé à 45 ans) et ma mère travaille à temps partiel comme secrétaire. Malgré un milieu peu favorisé, j’ai fait des études supérieures et j’ai obtenu un master. 

Malheureusement, à la sortie de mon master, sans réseau, je n’ai pas trouvé de travail. J’ai fait des petits boulots (de merde) pendant trois ans. En 2018, j’étais dans une période de chômage après un énième petit boulot et j’ai postulé un peu au hasard à Pôle emploi. 

Pour postuler, il fallait un niveau bac +2 et passer un test via un lien envoyé par mail. J’avais le niveau et j’ai réussi le test. On m’a alors proposé un CDD d’un mois pour remplacer une conseillère arrêtée après un burn-out

Le CDD de l’enfer 

Les débuts ont été très difficiles. C’était comme devoir apprendre une nouvelle langue dans un nouveau pays, avec des gens qui te posent des questions complexes. J’avais quelques collègues pas très sympas qui ne faisaient rien pour m’intégrer, qui me jetaient dans le bain et me laissaient galérer parce que, selon eux, « c’est comme ça qu’on apprend ». J’en ai entendu certains se plaindre aux managers, pas directement de moi, mais de « ces putains de CDD de merde ». 

Cette bonne ambiance faisait que je rentrais chez moi en pleurs et que j’avais la trouille d’y retourner. Au travail, je craignais de dire des bêtises, de paraître bête, qu’on découvre que j’étais incompétente. Je ne posais aucune question à mes collègues de peur d’être jugée. Je cherchais toutes les réponses seule et je galérais. 

Mon CDD d’un mois en a duré cinq, car il a été plusieurs fois renouvelé au fil des arrêts maladie de la collègue (une semaine par-ci, deux semaines par-là). Dès que mon contrat approchait de la fin, j’étais informée la veille que j’allais être renouvelée. C’était à chaque fois un stress de ne pas savoir si je restais ou si tout s’arrêtait.

Un jour, ma manager me dit : « Elle revient demain. Alors, demain, c’est ton dernier jour. » Et quel jour ! La collègue revient et j’ai donc l’opportunité de la rencontrer. Mais en fait, non, je ne la rencontre pas vraiment, parce qu’elle va manifestement très mal. Quand on lui dit « bonjour », elle ne répond pas, elle a l’air de marmonner; régulièrement, elle jette des coups d’œil rapides par-dessus son épaule. 

Le matin de mon dernier jour, je suis à l’accueil de l’agence, assez isolée du reste de mes collègues, mais je sens une agitation. Jusqu’à ce que le directeur de l’agence vienne me dire : « Les gendarmes vont arriver, vous m’appelez quand ils sont là. » Il ne m’a rien expliqué de plus.

Ce qu’il se passait en coulisses : la collègue revenue, au premier jour après son arrêt maladie, avait marmonné toute la matinée dans son bureau : « C’est là, c’est maintenant, je vais le faire, je vais me suicider. » Les managers et la direction ont appelé les gendarmes pour la sortir de l’agence.

J’étais sous le choc. L’après-midi, l’agence ferme et une réunion est organisée en urgence. Toute l’agence est là, le directeur régional et un représentant des RH.

Honnêtement, je ne sais plus trop ce qu’il s’est dit, j’étais choquée. Mais une question m’a marquée à jamais : « Et Marine, alors ? Vous allez prolonger son contrat ? » Le RH a répondu : « Oui, oui, au moins jusqu’à la fin de la semaine (trois jours) et on verra ensuite. » Je suis sortie de la salle de réunion en pleurs.

Je suis rentrée chez moi dans le même état et j’ai pleuré une bonne partie de la soirée. On m’a fait signer un contrat de trois jours. J’ai pleuré pendant trois jours. 

Mes collègues et mon entourage n’ont pas compris pourquoi je pleurais. « Après tout, tu ne la connais pas, cette collègue. » Je n’avais pas besoin de la connaître pour me rendre compte de l’état de détresse dans lequel elle était ! Je n’avais pas besoin de la connaître pour être empathique ! Et je n’avais pas besoin de la connaître pour voir que la façon de gérer cette situation était inhumaine.

Je me sentais comme une profiteuse, une ramasseuse de miettes avec mon contrat de trois jours gagné sur la douleur et la détresse d’une collègue. Je ne voulais pas être cette personne. Je crois qu’à ce moment-là, déjà, j’ai eu un peu envie de mourir.

Je suis restée six mois dans cette agence, douze mois dans une autre, en CDD. Et puis : un CDI.

Le CDI de l’enfer

Je saute des périodes complexes pour arriver en 2020. C’est le Covid, j’obtiens un CDI à Pôle emploi. C’est ce que je voulais ; pourtant, quand on m’appelle pour me l’annoncer, je ne suis pas ravie. Je crois surtout que c’est ce que je voulais parce que c’est ce qu’il faut vouloir.

Je commence mon CDI au mois de juillet dans une nouvelle agence. Je connais deux personnes : ma manager lors de mon premier CDD à Pôle emploi, qui est la directrice adjointe de l’agence, et la fameuse collègue qui avait menacé de se suicider dans la première agence, que nous appellerons X.

Sachant cela, j’appréhende beaucoup. Mais, surprise, je la vois changée. Physiquement, je la reconnais à peine : elle est bien coiffée, bien habillée, et même maquillée. Et elle a l’air plus sereine. Je suis super contente pour elle. Bien évidemment, je ne parle à personne de ce que je sais, ni même à elle. Je n’ose même pas lui dire que j’ai travaillé dans l’agence où elle était, je ne sais pas si elle m’a reconnu.

Les mois passent. Je me rends compte qu’elle n’est pas très appréciée des autres collègues. Son comportement est assez atypique, et de nombreux collègues la trouvent agressive. La politique sociale étant ce qu’elle est, fin 2021, on entend parler d’une réforme de l’assurance chômage. Pour moi, c’est un vrai tournant. On nous demande de faire des choses de plus en plus absurdes : appeler les gens en masse pour mettre à jour les offres raisonnables d’emploi. Ou pire : faire des ateliers pour les « permittents » (les gens qui alternent des périodes d’emploi et de chômage) et leur expliquer l’impact de la réforme sur leurs allocations. C’était un atelier pondu par la direction nationale et distribué à toutes les agences – il nous était imposé. On devait dire aux gens que ce n’était pas bien de faire de l’intérim ou des CDD, et que, maintenant, il fallait travailler pour de vrai, en CDI.

Puis on a dû faire un peu la même chose, post-Covid, avec les demandeurs d’emploi de longue durée, pour leur expliquer que le marché du travail s’était remis en route. Je traduis : convoquer des gens inscrits depuis un an ou plus et leur expliquer qu’il faut travailler. Je retraduis : convoquer des gens qui sont déjà dans des situations de détresse (souvent ils ne peuvent pas travailler, bien qu’ils le voudraient) et leur dire d’aller prendre un CDI (qui n’existe pas).

Le mot d’ordre de ces ateliers était de remettre au travail les DELD (demandeurs d’emploi longue durée). Je me souviens du début de la réunion, on devait dire quelque chose du genre : « La Covid est passée et l’économie est relancée, il y a de nombreuses offres d’emploi à pourvoir, maintenant. » J’avais honte. Honte de devoir dire ça en face de personnes pour qui la vie était déjà difficile. Et nous, avec nos petites vestes et notre CDI, on venait leur dire ça… Tous les conseillers étaient obligés d’animer ces réunions. 

Pour ma part, je questionnais de plus en plus ce qu’on me demandait de faire. Appeler les gens pour mettre des codes dans les dossiers ? Pour quoi faire ? Convoquer des gens au RSA ou à l’AAH et leur dire d’aller bosser ? Vraiment, le marché est si ouvert que ça ? Et pourquoi on ne parle jamais des entreprises ? Pourquoi on fait comme s’ils étaient nos clients ?

Tout le système est fait pour rejeter la faute sur le demandeur d’emploi et ne jamais remettre en question le marché du travail. S’ils ne trouvent pas de travail, c’est leur faute, alors sortons notre attirail d’ateliers et de réunions ! 

J’ai commencé à avoir de vrais conflits de valeurs. Je pensais : on nous demande de faire des choses et d’exécuter, peu importent les conséquences sur la vie des gens. On ne nous demandait pas de réfléchir, on nous faisait croire qu’on pouvait avoir un impact, mais c’était faux.

En parallèle de cette situation, qui devenait de plus en plus insupportable, la santé de ma collègue X déclinait de nouveau. Elle disait des choses de plus en plus inquiétantes. Elle me parlait souvent lors des pauses et se confiait à moi. C’était assez pesant pour moi, en plus du reste. Mais j’accueillais sa parole, parce que je voyais bien qu’elle n’avait personne d’autre à qui parler. Les autres collègues se moquaient d’elle, la méprisaient ou en avaient peur.

Un jour, elle m’a confié qu’elle allait se suicider. J’ai tenté de dire des mots pour l’apaiser, mais elle est devenue agressive envers moi. Cet élan d’agressivité a été vu par d’autres collègues, qui l’ont rapporté à la direction. 

Pour ma part, j’ai suivi le protocole interne de l’entreprise en cas de risque suicidaire. J’ai décidé d’en parler à la directrice adjointe, qui connaissait bien la situation puisqu’elle était là lors du premier incident.

La situation a traîné. La collègue ne voulait pas d’arrêt maladie. La direction ne savait pas quoi faire, les collègues devaient absorber les comportements et la détresse de X, et la direction régionale était totalement absente.

Je ne me souviens plus trop comment tout cela s’est terminé pour elle, j’ai eu des grosses pertes de mémoire lors de mes deux dernières années de travail, et, encore aujourd’hui, deux ans après, ma mémoire reste impactée. 

J’ai vu ma mémoire décliner petit à petit. Tous les jours, je sentais une colère intense au creux de mon ventre. Jusqu’au jour où je n’ai plus réussi du tout à travailler.

J’étais devant mon ordinateur, je voyais les mails, les notifications de rendez-vous, et plus rien. Je ne savais plus par où commencer, je ne savais plus utiliser mon ordinateur. Une collègue passa devant mon bureau et me lança un banal : « Salut, ça va ? » Je me suis effondrée en pleurs et lui ai expliqué que je ne savais plus travailler. On m’a envoyée chez le médecin. Une semaine avant, j’avais expliqué à mon médecin traitant que j’avais un plan pour me suicider.

À la suite de cet épisode, j’ai enchainé les rendez-vous entre le médecin du travail, le médecin traitant, le psychiatre et le psychologue. On m’a diagnostiqué une dépression. Le médecin du travail m’a parlé de burn-out éthique. J’ai commencé un traitement, avec un antidépresseur, qui m’a sauvé la vie.

Je suis restée en arrêt maladie cinq mois, puis le médecin du travail m’a proposé de reprendre à 80 % (parce que, selon lui, en dessous de 80 %, on ne travaille pas vraiment).

A mon retour au travail, j’ai été accueilli par un manager qui m’a juste raconté les potins de l’agence en mon absence. Mes accès à l’ordinateur avaient été suspendus et j’ai dû attendre quatre jours pour les récupérer. Quatre jours durant lesquels j’allais au travail sans avoir rien à faire, sans aucune tâche. Une violence de plus, après un burn-out et une dépression. 

Il a fallu deux mois pour que je reprenne à 100 %. J’ai pu poser la condition de ne plus animer les ateliers merdiques. Mais le travail, les injonctions, les réunions, le basculement assez flou vers France Travail, tout cela a de nouveau eu raison de moi. Trois mois plus tard, j’ai senti que je replongeais. Comme j’avais un peu d’expérience en burnout, je l’ai senti arriver. J’ai donc décidé de prévenir mon psychiatre et le médecin de travail. Encore une fois, j’ai été en arrêt maladie. 

Au bout de quelques mois, le médecin du travail m’a proposé un licenciement pour inaptitude. On s’est mis d’accord et j’ai quitté l’agence en 2024.

Je considère que je n’ai pas eu d’autre choix que de quitter mon travail. C’était ça ou la mort. Et, quand on m’a proposé une échappatoire, je l’ai saisie.  Ce n’est pas un chemin facile, parce que s’en est suivi la précarité. J’ai 34 ans et je n’ai pas de perspective, aucune piste vers laquelle me projeter.

Aujourd’hui, j’effectue un travail saisonnier, très précaire. Je suis de nouveau de la chair à canon pour une entreprise. Le travail a ruiné mes capacités cognitives. Et je n’ai pas de happy-ending.

Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier au format .doc).


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