Pendant sept ans, j’ai exercé comme troisième puis second assistant caméra, en grande partie dans l’audiovisuel public. Durant cette période, j’ai reproduit sur mes collègues les violences que le système m’avait lui-même infligées. La prise de conscience fut rapide ; briser les chaînes de cette aliénation prit bien plus de temps. Aujourd’hui, j’ai choisi de quitter ce milieu. D’abord, parce que c’est lui qui m’a transformé. Ensuite, parce qu’une fois conscient de ce que je devenais, j’ai aussi compris l’impossibilité de réformer ce système de l’intérieur.
Ce texte est un témoignage, mais aussi un exutoire. Il a connu bien des phases de réécriture, non seulement pour gagner en lisibilité et en fluidité, mais surtout parce que je mettais enfin des mots sur ce que j’avais vécu. À chaque version, je prenais davantage conscience de mon histoire, des rapports de domination qui m’avaient façonné, puis brisé.
Mon témoignage ne concerne pas les grandes productions au rayonnement national, voire mondial. Je fais partie de ces prolétaires du spectacle, ceux auxquels la classe dominante ne pense jamais, jamais cités, jamais nommés lors de cérémonies bourgeoises. Il n’y a pas de place pour nous dans le récit glorieux du cinéma français, cette mythologie qui masque l’exploitation réelle. Nous sommes des ouvriers spécialisés, atomisés par le statut d’intermittent, lequel empêche de nous organiser collectivement. On nous accorde le « privilège » d’exercer un « métier passion » pour mieux justifier notre surexploitation au service d’intérêts financiers et d’un agenda politique bourgeois. Exploités à produire à la chaîne des téléfilms et séries médiocres destinés à engraisser les actionnaires de boîtes de production. Ces mêmes actionnaires qui recyclent à l’infini des programmes abrutissants sur un commissaire de province (entendez non-parisien) ayant miraculeusement obtenu plus de 7/20 au concours, qui va résoudre un énième meurtre entre deux relations extraconjugales, qui ravira votre tante un peu réactionnaire tout en émoustillant ses désirs enfouis.
Depuis plusieurs années, le service public de l’audiovisuel se voit attaqué de tous les côtés. Je ne m’attarderai pas à vous expliquer ici en quoi la macronie et l’extrême droite essayent de détruire ce qui reste de l’audiovisuel public pour le privatiser. Mais sachez que le travail est presque achevé : l’audiovisuel public n’est plus qu’un regroupement de boîtes de production privées qui sous-traitent à France Télévisions. Il n’y a plus aucun programme qui puisse se targuer d’être produit directement par le service public à 100 %. Depuis la fin des années 1990 et le démantèlement de l’ORTF, tous les programmes et émissions sont produits par des entreprises extérieures puis revendues au service public. En fiction, les dernières structures qui résistaient, comme les séries quotidiennes, capitulent à leur tour. Il y a encore quelques années, signer dans une de ces séries signifiait bénéficier de certains avantages collectifs (Comité d’entreprise, sécurité de l’emploi, places de cinéma, équipements de protection…). Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Vous n’avez plus de contrat France Télévisions : vous signez dans une boîte annexe, certes sous supervision de France Télévisions, mais vous êtes dépossédé de certains acquis sociaux.
Pourquoi insister sur ce point ? Parce qu’il y a de l’argent, il y en a toujours eu. Le service public de l’audiovisuel a vu son budget doubler en trente ans, passant d’un peu plus de deux milliards dans les années 1990 à presque quatre milliards aujourd’hui. Mais cette augmentation n’a profité qu’à la bourgeoisie : au lieu de redistribuer ces richesses aux travailleurs et d’améliorer nos conditions de travail, l’argent se réparti entre actionnaires, de sous-traitants à sous-traitants, de boîtes de production en boîtes de production. En 2023, un rapport du Sénat a révélé que France Télévisions a versé 856 millions d’euros à des producteurs privés, dont 252,3 millions d’euros aux seuls quatre plus gros groupes : Mediawan (fonds d’investissement américain KKR), Banijay (Vivendi et Bolloré), Newen (TF1) et Warner. Ces mêmes producteurs conservent les droits patrimoniaux pour revendre ensuite ces programmes financés par l’argent public à d’autres diffuseurs, tout en empochant l’essentiel des profits. Ainsi, vous pourrez retrouver une série française produite avec vos impôts diffusée initialement sur France Télévisions, puis revendue à Disney +, Netflix ou Amazon Prime Video, sans qu’un centime ne revienne dans les caisses de l’État, tout va directement enrichir les actionnaires privés.
Ce pillage organisé se traduit concrètement dans notre quotidien de travail par une dégradation matérielle permanente. Le matériel technique n’est jamais renouvelé ni mis à jour : nous devons travailler avec des équipements défectueux, usés jusqu’à la corde, qui tombent en panne régulièrement, et qui parfois mettent en danger notre sécurité. Les heures supplémentaires s’accumulent mais ne sont pas toujours payées correctement, disparaissant d’une fiche de paie à l’autre. Les tables de régie, autrefois correctement fournies, se réduisent progressivement : moins de choix, moins de quantité, des produits de moindre qualité. Cette guerre de classe menée contre nous ne se limite pas à l’usure de notre matériel et au vol de nos salaires. Elle se manifeste aussi dans le sabotage systématique de nos tentatives d’organisation collective. Lors des élections législatives de 2024, plusieurs grèves nationales ont été annoncées pour manifester contre l’extrême droite et défendre nos acquis sociaux. La réponse du patronat a été implacable et illégale : profitant du fait que nous travaillons sur des semaines de quatre jours, les directions ont déplacé les jours de tournage hors des jours de grève pour casser la mobilisation. Pire, elles ont envoyé des chefs de poste sur des tournages pour continuer le travail d’équipes en grève, transformant nos supérieurs hiérarchiques directs en briseurs de grève. Cette pratique, totalement contraire au droit du travail, n’a entraîné aucune sanction. En 2023, lors de la grande grève pour une augmentation de 20 % des salaires face à l’inflation, près de quatre-vingts équipes de tournage se sont mobilisées. En juin 2025, les syndicats ont appelé à une grève illimitée contre la réforme de l’audiovisuel public portée par Rachida Dati. À chaque fois, la même réponse : répression, contournement, déplacements de planning, pressions individuelles. Les rapports d’expertise commandés par les comités sociaux et économiques ne cessent de documenter la souffrance au travail dans le service public, la saturation des effectifs, les risques psychosociaux croissants, mais rien ne change. Les litiges salariaux ont atteint vingt-trois millions d’euros provisionnés pour 2024, contre seulement trois millions auparavant, preuve que l’entreprise bafoue systématiquement nos droits. Mais qu’importe, ces millions perdus en procès sont dérisoires comparés aux centaines de millions économisés en nous surexploitant.
Qui dirige cette politique de la terre brûlée ? Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions depuis 2015. Une dirigeante qui a fait toute sa carrière chez France Télécom devenu Orange de 1989 à 2015, où elle a occupé des postes de direction pendant et après la vague de suicides, entre 2008 et 2010, période au cours de laquelle près d’une soixantaine de décès ont été reconnus comme liés aux méthodes de management par la terreur. Depuis son arrivée à France Télé, l’histoire se répète : en 2021, une salariée de Télématin a fait une tentative de suicide dans un contexte de détérioration des conditions de travail et de transferts forcés vers des filiales. La réponse ? Quelques promesses d’assouplissement sans jamais remettre en cause leurs logiques capitalistes.
Je ne suis dans le milieu que depuis sept ans, et malgré ce court laps de temps, j’ai pu observer la dégradation accélérée de nos conditions de travail. Au début, c’est la cantine : pour maximiser les profits, on supprime la bouteille de vin à table, puis on réduit la qualité des produits, pour finalement changer l’entreprise chargée de la restauration, celle qui rendra toute votre équipe malade, ignorant le concept de chaîne du froid, mais qui aura eu la bonté de facturer deux fois moins cher. Ensuite, viennent les postes de vos camarades. Certains disparaissent, tout simplement. Des équipes de quatre ou cinq personnes ne sont plus que deux, sans pour autant voir leur charge de travail diminuer. Ainsi, vous vous retrouvez face à un dilemme insurmontable : faire le travail à vous tuer à la tâche pour ne pas ralentir vos collègues, au risque de vous entendre dire : « Bah vous voyez, si vous arrivez à faire ça à deux en une journée, pas besoin de plus de monde ! » (normalisant ainsi votre surexploitation) ou travailler à un rythme normal, ralentir par nécessité l’ensemble des équipes et passer pour l’incompétent ou l’emmerdeur de service au risque de ne jamais être rappelé.
Pour bien comprendre mon propos, imaginez un plateau de tournage : une pièce de cent mètres carrés dans laquelle vous entassez quarante à cinquante techniciens (pour les plus petits tournages), répartis en équipes ou groupes de postes, tous interconnectés. Une fourmilière productive. Chacun a sa tâche, on avance tous dans la même direction. Mais cette organisation du travail cache les rapports de domination et la mise en concurrence systématique. Les contradictions éclatent rapidement. Un assistant caméra (au hasard) ne pourra pas installer son matériel si le machiniste (ouvrier chargé de la mise en place du matériel technique) n’a pas fini de monter sa grue ou son pied de caméra. Sauf que, parfois, les postes supprimés sont ceux des machinos. On leur demandera de poser des rails de travelling en dix minutes à deux techniciens (en plus de leurs autres tâches) là où ils étaient quatre ou cinq auparavant. Parfois, ils y arriveront dans la sueur. Parfois, non. Et c’est là que les violences commencent.
Car oui, pour beaucoup, la violence se matérialise par des mots, des gestes, des comportements. Mais sur les tournages, elle se traduit aussi par le stress, l’instauration de la peur et la mise en concurrence avec d’autres chefs de poste. Qui voudrait rappeler un chef machiniste incapable de poser ses rails en dix minutes ? « Il nous fait perdre de l’argent », « l’autre chef le faisait plus rapidement. » Le système vous pousse à vous remettre en question vous, à intérioriser votre échec, sans remettre en question les conditions d’exploitation.
La deuxième vague de violences réside dans la rupture de la solidarité de classe orchestrée par le patronat. L’assistant caméra (encore lui), quand bien même vous l’aurez entendu réciter un discours marxiste-léniniste à la cantine, ne risque pas de vous suivre dans votre combat. La précarité nous atomise. Hors de question pour lui de se fermer des portes : avec la production, certes, car lui aussi a une famille et besoin de ses 507 heures pour la nourrir, mais aussi avec son chef de poste, généralement petit-bourgeois, qui l’emmènera peut-être sur le prochain tournage. La précarité brise la conscience de classe et transforme chaque travailleur en concurrent de l’autre.
Voilà comment s’exercent les violences : par le manque voulu de travailleurs, par le manque de temps et, par conséquent, par l’argent.
Pourquoi distinguer manque de temps et d’argent, alors qu’il est généralement admis, à raison, que les deux vont ensemble ? Parce que le mot temps est l’outil rhétorique central de la domination capitaliste dans le milieu audiovisuel. On nous le rabâchera jour après jour pour bien nous faire comprendre que, si on est malheureux dans notre travail, c’est uniquement à cause du manque de temps, et seulement de temps.
Dans nos métiers, une journée de travail peut vite représenter plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’euros : salaires, transports, locations de décors, de matériel, etc. Pour les directeurs de production, chaque minute perdue devient un drame, non parce que le temps manque réellement, mais parce qu’ils doivent maximiser la rentabilité du capital. Eux aussi travaillent sous la menace de la précarité : s’ils ne respectent pas les budgets délibérément sous-évalués qu’on leur impose, ils ne seront pas rappelés.
Alors, plutôt que d’admettre que l’argent existe mais qu’il enrichit certains au lieu d’améliorer nos conditions de travail, le patronat invente un ennemi abstrait : le temps. On nous expliquera que le décor n’est disponible qu’une journée, que les acteurs ont des agendas serrés, que le matériel coûte trop cher à louer plus longtemps. Ainsi, on finira à 22 h au lieu de 20 h parce que « le décor n’est plus disponible demain » ou que « l’acteur doit partir ». Mais cette urgence soudaine dissimule une autre réalité : la journée a été volontairement surchargée pour concentrer en une seule journée ce qui devrait normalement s’étaler sur deux. Qui ira vérifier si le décor n’était vraiment pas libre deux jours ? Ou si l’acteur avait bien rendez-vous chez le proctologue le lendemain ? De même, on nous imposera de finir à 23 h un vendredi au lieu de 19 h sous prétexte qu’un matériel spécifique coûte trop cher : plutôt que de le louer deux jours, on ne le prend qu’une seule journée, et c’est notre temps de repos qui sert de variable d’ajustement.
Ces contraintes existent, il ne faut pas le nier, mais elles résultent toujours de choix économiques visant à comprimer les coûts. La plus-value extorquée aux travailleurs ne vient pas seulement de l’intensification du travail, mais aussi de cette compression temporelle qui transforme nos journées en marathons épuisants. Pire, certains créent une « jurisprudence » de l’exploitation : si un tournage a été fait en deux semaines, alors tous les suivants doivent l’être aussi, peu importent les circonstances individuelles. Chaque gain de productivité arraché par la surexploitation devient la norme, et l’intensification s’accélère sans fin. Si un film doit normalement être tourné en quatre semaines au lieu de cinq, alors soit, vous enchaînerez les heures supplémentaires, le travail de nuit, l’accumulation de fatigue jusqu’à l’épuisement, et vous espérerez ne pas vous endormir au volant sur le trajet du retour.
Cela va même plus loin. Aujourd’hui, il est admis que, pendant nos périodes de travail, nous devons renoncer à toute vie personnelle : oublier nos amis, nos enfants à aller chercher à l’école, bref, toute existence en dehors du plateau. Le retard fait partie intégrante du système : même si vous recevez un emploi du temps en début de semaine, il ne sera jamais respecté. Cette imprévisibilité découle directement du refus d’allouer les ressources nécessaires à une production humainement soutenable. Il y a tellement de paramètres à prendre en compte sur un tournage (un technicien qui se blesse, une météo peu arrangeante, du matériel défectueux) que les retards s’accumulent forcément. Mais plutôt que d’intégrer cette réalité dans des plannings réalistes, le capitalisme préfère comprimer les délais au maximum et déporter l’ajustement sur notre temps de vie. Il n’est pas rare de signer un contrat de 39 heures, mais d’en faire réellement 45, 50, parfois 60. A vous de vous organiser afin de vous occuper du petit dernier, parce que, même s’il est indiqué « Fin de journée à 16 h 45 », il y a de grandes chances pour que vous ne soyez pas à l’heure à la sortie de l’école.
Je vous épargne les détails des magouilles organisées par les productions pour nous voler ce qui nous est légalement dû. Mais il arrive parfois que ces heures disparaissent puis réapparaissent d’une semaine à l’autre pour lisser les fiches de paie, souvent sans les majorations légales. Vous travaillez 50 heures sur cinq jours une semaine ? La semaine suivante, vous ne travaillerez que quatre jours, mais miraculeusement un cinquième jour fictif apparaîtra sur votre fiche de paie pour diluer vos heures et vous enlever les majorations qui vous sont dues. En brouillant les frontières entre temps contractuel et temps réel, entre heures normales et heures supplémentaires, le patronat nous dépossède même de notre capacité à quantifier notre propre exploitation. Évidemment, vous devrez vérifier les « erreurs » vous-même, et vous ne direz rien : ils détiennent toujours le pouvoir de vous rappeler ou non. Dans ce rapport de forces asymétrique, vous avez plus besoin d’eux qu’ils n’ont besoin de vous. Cette précarité structurelle garantit notre silence. Le temps devient ici doublement aliénant : non seulement il nous est volé matériellement, mais sa mesure même est falsifiée pour nous empêcher de prendre conscience de l’ampleur du vol.
L’intermittent finit même par tomber dans un paradoxe typique de l’aliénation : désirer ces heures supplémentaires qui l’exploitent. Elles améliorent son salaire mensuel et le calcul de ses droits au chômage. Le calcul des droits d’intermittence repose sur vos 507 heures travaillées sur douze mois, mais c’est le salaire total perçu durant cette période qui détermine votre allocation journalière. Prenons un exemple concret : imaginons deux intermittents ayant tous deux travaillé exactement 507 heures. Le premier a accumulé ces heures sur des contrats où il a régulièrement fait des heures supplémentaires majorées à 25 % puis 50 %, lui permettant d’atteindre un salaire brut total de 28 000 euros. Le second a travaillé le même nombre d’heures, mais sans heures supplémentaires, avec un salaire brut de 22 000 euros. Le premier touchera environ 63 euros par jour d’indemnisation, le second seulement 49 euros, soit 420 euros de différence par mois. D’une année sur l’autre, pour un même volume de 507 heures travaillées mais réparties différemment entre heures normales et heures majorées, vous pouvez perdre entre 300 et 400 euros par mois.
C’est ce qui m’est arrivé et qui arrive à tant d’autres. Pendant quelques années, j’ai eu la chance d’enchaîner les tournages et de bénéficier d’une allocation variant entre 1 750 et 1 860 euros nets par mois. Je travaillais, mettais de côté et me croyais enfin stabilisé. Puis, une année, plus rien. Des projets s’annulent, des fausses promesses d’embauche, des « on te rappelle » qui ne viennent jamais. J’arrive tant bien que mal à obtenir mon seuil minimum de 507 heures, et là le verdict tombe : 49 euros d’indemnisation par jour, soit 1 400 euros par mois. En l’espace d’un an, j’ai perdu 450 euros mensuels sans avoir changé de métier, sans avoir baissé en compétence.
Dans ces conditions, il devient difficile de se projeter dans la vie. Comment obtenir un prêt bancaire quand vos revenus peuvent fluctuer de 1 850 à 1 400 euros d’une année à l’autre ? Comment fonder une famille, louer un appartement décent, simplement exister en tant qu’être humain avec des projets et des aspirations ? Vous ne le pouvez pas. Ils le savent : un prolétaire affamé et endetté ne fait pas la révolution, il accepte ses chaînes, pourvu qu’elles lui permettent de survivre un mois de plus.
Alors, pour que cela ne se reproduise plus, vous accepterez désormais tous les types de contrat, même ceux qui vous dégoûtent profondément. Vous devez devenir peu regardant sur les conditions, sur les projets, sur les valeurs véhiculées par les productions auxquelles vous participez. Ce film publicitaire pour une multinationale que vous méprisez, vous le ferez ; cette série réactionnaire dont le propos vous révulse, vous la tournerez ; ce plateau toxique où règnent le harcèlement et l’humiliation, vous y retournerez. Vous participez ainsi activement à un système qui ne vous convient pas, qui trahit vos convictions, qui vous aliène non seulement économiquement mais aussi moralement et politiquement.
Cette insécurité crée une division au sein même de la classe ouvrière audiovisuelle : ceux qui ont besoin des heures supplémentaires pour survivre contre ceux qui aspirent à des conditions normales. Certains, proches de leurs 507 heures ou cherchant à maximiser leur salaire de référence, accepteront n’importe quelle cadence, n’importe quel horaire nocturne, sapant ainsi toute possibilité de refus collectif. D’autres, déjà sécurisés dans leurs droits ou épuisés par le rythme, chercheront à résister, mais seront accusés par les premiers de mettre en péril les opportunités de travail de tous. Cette contradiction interne détruit notre capacité de résistance collective et nous maintient dans une concurrence fratricide.
À cette division matérielle s’ajoute une servitude plus insidieuse encore : l’intermittent devient esclave de son téléphone. Non parce qu’il est un outil, mais parce qu’il ne faut rater aucun appel, aucun message, aucun mail, sous peine de voir un contrat vous glisser entre les doigts parce que vous n’avez pas répondu assez vite. Le portable devient une laisse invisible qui vous attache en permanence à la possibilité d’un futur emploi. Combien de fois, à l’autre bout du monde, suis-je rentré le soir en allumant mon téléphone, après avoir inséré la carte SIM, en espérant ne pas avoir raté un appel pour du travail ? Même en vacances, alors que le corps tente tant bien que mal de récupérer, l’esprit reste prisonnier de cette attente permanente, dont dépend notre survie matérielle.
C’est le génie du système : faire en sorte que les exploités intériorisent leur exploitation au point de la désirer. Le temps productiviste de l’intermittence ne se contente pas de nous voler nos heures, il colonise notre conscience même, transformant l’exploitation en aspiration, la soumission en stratégie de survie. Nous ne sommes plus seulement exploités, nous devenons complices actifs de notre propre asservissement, aveugles aux véritables rapports de domination qui nous broient, et finissons par reproduire mécaniquement sur les plus faibles ces mêmes violences systémiques que nous avons intériorisées jusqu’à les naturaliser.
Maintenant que vous avez tous les éléments, revenons au cœur de mon propos : les violences exercées, et en particulier sur les plus vulnérables, les stagiaires. Dans toute structure hiérarchique, la violence se transmet toujours verticalement, du sommet vers la base, et le plateau de tournage reproduit fidèlement cette logique d’oppression. J’ai été à la fois victime et transmetteur de cette brutalité systémique. Dans nos sociétés contemporaines, le stagiaire est traité comme un esclave moderne, dernier maillon exploitable d’une chaîne de commandement où chaque supérieur délègue vers le bas ce qu’il refuse de faire lui-même : les tâches les plus dégradantes, les plus invisibles, de la machine à café aux courses incessantes. Le milieu audiovisuel ne fait pas exception à cette règle, il va même considérablement plus loin. Les sociétés de production ont systématisé le recours à une main-d’œuvre gratuite, transformant le stagiaire d’observateur occasionnel et non rémunéré en membre indispensable de l’équipe technique. Ce qui était censé être un dispositif pédagogique est devenu un pilier de l’économie des tournages : le stagiaire n’est plus là pour apprendre, mais pour créer lui aussi de la valeur. Vous avez besoin d’un bras pour tenir un parapluie au-dessus de la tête de votre vedette ? Un stagiaire. Une équipe débordée réclame des renforts ? Un autre stagiaire. Il faut bloquer une route pour une séquence ? Encore un stagiaire.
Ce dernier exemple est particulièrement frappant. À ma sortie d’école, plusieurs tournages ont pris place dans le sud de la France, attirés par les aides régionales généreuses, par le peu de jours de pluie, et surtout par un large réservoir de main-d’œuvre précaire et corvéable à merci. Les premières années ont donné lieu à des situations ubuesques et dangereuses, notamment sur des films à gros budget comportant de nombreuses cascades automobiles. Pour sécuriser les périmètres de tournage (bloquer les rues, les routes, contrôler les passants), il faut mobiliser énormément de personnel. Plutôt que d’embaucher et de rémunérer des professionnels qualifiés, les productions ont fait le choix délibéré de faire appel massivement aux écoles de la région pour fournir des bataillons entiers de stagiaires. Des adolescents à peine formés à qui l’on a mis un gilet jaune dans les mains, qu’on a plantés sous le soleil aux abords de routes où des voitures dévalaient à pleine vitesse pour des cascades spectaculaires. Certains témoignages persistent aujourd’hui sur des accidents évités de justesse. Si vous prenez la peine de regarder les génériques de ces productions, vous y trouverez une liste interminable de stagiaires (qui sont autant d’ouvriers non rémunérés), exploités au nom de leur « formation », tandis que les producteurs croisent les doigts pour que ce personnel non qualifié ne commette pas d’erreur fatale.
Les boîtes de production de la région ont très bien compris le mécanisme, et le service public ne fait pas exception à la règle – au contraire, il a même perfectionné le système. Vous sortez d’école ? Vous devrez faire un voire deux mois de stage non rémunérés pour « avoir votre place », même si vous êtes déjà opérationnel. Vous avez déjà de l’expérience sur d’autres tournages ? Ce n’est pas grave, venez en stage pour « vous habituer au matériel et aux techniques » (qui sont rigoureusement les mêmes partout). J’ai vu plusieurs collègues se voir imposer des stages d’une ou deux semaines avant de pouvoir intégrer un poste rémunéré, alors qu’ils avaient déjà plusieurs années de tournages derrière eux et maîtrisaient parfaitement le métier. Cette humiliation rituelle ne sert qu’un seul objectif : rappeler à chaque travailleur sa position subalterne, tester sa docilité et, surtout, extraire quelques semaines de travail gratuit supplémentaire avant de « l’autoriser » à vendre sa force de travail.
Des postes entiers ont été rayés de la carte, remplacés par cette masse de stagiaires non rémunérés qu’on peut exploiter sans limites. Au début de certaines séries, chaque équipe de tournage avait son troisième assistant mise en scène, un poste salarié, reconnu, avec des droits. Aujourd’hui, ils ne sont plus que deux troisièmes assistants pour quatre équipes de tournage simultanées, censés courir d’un plateau à l’autre pour pallier leur absence. Et pour compenser ce vol manifeste de postes salariés ? Un escadron de trois ou quatre stagiaires, non rémunérés, qui font exactement le même travail que celui qui justifiait auparavant un salaire. La substitution est totale, cynique, assumée. On ne parle même plus de « formation », ces stagiaires sont des travailleurs à part entière, essentiels au fonctionnement quotidien du tournage, mais dépossédés de tout droit, de toute rémunération, de toute protection.
Mon premier stage au sein de cette même série résume parfaitement cette logique d’exploitation déguisée en formation. Fin de première année d’école, je cherchais désespérément un stage en image, mais aucune opportunité ne se présentait. Je me suis donc dirigé par dépit vers ce stage en écriture, enfermé dans un bureau avec ma supérieure à relire textes et scénarios. Officiellement, j’étais là pour observer, apprendre. Mais très vite, on m’a fait comprendre que j’étais bien plus qu’un simple stagiaire : j’appelais, je relançais, je gérais l’ensemble de ses tâches administratives. Même malade, quand elle me disait de rentrer chez moi, elle ajoutait aussitôt : « Mais tu peux faire un peu de télétravail. » Je me souviendrai toujours de ce moment où, quelques semaines plus tard, en réunion, elle m’a jeté la faute d’une erreur qu’elle avait commise après m’avoir pourtant assuré qu’elle s’en occuperait. C’était ma première leçon du monde du travail : toujours garder une trace écrite, car, dans le rapport de forces, votre parole ne vaut rien face à celle d’un supérieur.
Au prétexte que nous gérions des documents « sensibles » (aucun code nucléaire, juste des scénarios indiquant qui meurt ou qui couche avec qui dans une série médiocre, mais c’était la règle, seuls nous devions savoir ce qu’il se passe dans les textes envoyés par les auteurs), elle m’interdit toute socialisation avec les personnes extérieures au bureau (par peur que je ne révèle une information non voulue et que ça lui retombe dessus, j’imagine). Chaque erreur était sanctionnée d’une réflexion dégradante voire vexante. C’était son premier poste à responsabilité, et elle reproduisait déjà les méthodes classiques de domination managériale : isoler, contrôler, culpabiliser. J’ai compris bien plus tard que cette personne avait intériorisé en moi l’impossibilité d’avoir des relations amicales au travail, une méfiance viscérale envers tout lien humain sur les plateaux. J’étais devenu son assistant personnel non payé. Elle a fait mine de vouloir me garder, me promettant même un CDI pour maintenir ma motivation et mon exploitation volontaire. Je vous épargne les anecdotes autour de ma bataille pour obtenir la prise en charge de mon transport jusqu’à l’entreprise. Puis, un jour, sans prévenir, j’ai vu arriver quelqu’un que je devais former à mon propre poste, mais qui, elle, était rémunérée. J’apprendrai quelques années plus tard que cette personne démissionnera en pleurs et ne remettra plus jamais les pieds sur cette série. Ce sera également le cas de celle d’après (ce n’était donc pas moi le problème). Ces quatre mois ont été les plus longs de ma vie. Ils m’ont mené, je le découvrirai plus tard, en dépression. Voilà ce que produit le capitalisme : des petits chefs terrorisés par leur propre précarité, qui reproduisent sur les échelons inférieurs la violence qu’ils subissent eux-mêmes, transformant chaque espace de travail en champ de bataille psychologique.
Mais cette brutalité ordinaire ne se cantonne pas aux bureaux feutrés de la production. Sur les plateaux de tournage, la violence change de visage sans jamais changer de nature. Pour les tournages en région, la violence commence avant même le premier clap : nous, « provinciaux », devons monter à Paris une semaine en amont pour vérifier le matériel, tester les configurations, monter et démonter des caméras à la chaîne. C’est précisément cette semaine qui serait cruciale pour accueillir les stagiaires, leur montrer, expliquer, créer du lien. Mais on nous explique que les faire venir pour ce temps de préparation coûterait « trop cher ». Un billet de train et quelques nuits de logement seraient un luxe inenvisageable sur des productions à plusieurs centaines de milliers d’euros, où certains acteurs gagnent en quelques jours l’équivalent d’une demi-année de salaire d’un technicien, mais soit. Il n’est déjà pas considéré comme un membre à part entière de l’équipe.
Une fois sur le tournage, tout s’accélère. On commence la journée avec une heure pour vider un camion entier de matériel et tout installer sur le décor. Chaque minute est chronométrée, le stagiaire a mille questions qu’il n’ose pas poser, ou ne trouve jamais le bon moment pour le faire. Pourtant, sous la pression du travail qui s’accumule, on lui confie des tâches qu’il n’est pas en mesure de maîtriser. On sait qu’il n’a pas les mêmes compétences, mais on fait comme si. Il essaye d’aider comme il peut. Il porte un trépied trop lourd qu’il fait tomber, endommageant ce qui se trouvait au bout, qui coûte plusieurs centaines voire milliers d’euros. Il branche un moniteur sur la mauvaise sortie et fait sauter un fusible, bloquant toute l’équipe pendant vingt minutes. Il monte un rail de travelling à l’envers parce que personne ne lui a expliqué le sens, obligeant à tout démonter et recommencer. Il se trompe, ralentit la chaîne, et c’est là que la violence systémique se traduit en violence individuelle : au lieu de remettre en cause l’organisation et le manque de formation, on se met à lui en vouloir, à lui reprocher des erreurs qui sont en réalité les nôtres, sous la pression d’un temps productiviste qui ne laisse aucune place à l’apprentissage. Le regard noir du chef opérateur, le soupir excédé du premier assistant, la remarque cinglante du chef machiniste : « C’est bon, laisse tomber, va plutôt chercher des cafés, au moins tu pourras pas foutre la merde. »
Et puis il y a ces autres cas, tout aussi révélateurs de la logique capitaliste. Il arrive parfois de se retrouver avec des stagiaires qui n’ont aucune envie d’être là. Des stagiaires placés par piston : le fils de l’adjoint au maire qui n’aurait pas accepté le tournage dans sa commune si on ne prenait pas son rejeton en stage, la nièce du producteur qui « s’ennuie cet été », le neveu d’un élu régional qui a débloqué les subventions. Des nepobabies (personne dont la carrière dépend de celle de ses parents, NDLR) qui ne savent pas quoi faire de leur vie à part être connus comme « le fils de » ou « la fille de », qui traînent sur le plateau avec leur téléphone, disparaissent aux moments cruciaux, rechignent à porter quoi que ce soit. Comprenons-nous bien : ce sont des êtres humains comme les autres, ils ne sont pas responsables du système qui les a placés là. Mais, dans la logique productiviste, ils font partie de l’équipe sur le papier, et le temps de travail est calculé en incluant leur présence. Si ce stagiaire ne s’investit pas, si on doit compenser son absence ou son incompétence, c’est nous qui sommes sanctionnés, nous qui devons travailler plus vite, rester plus tard, absorber le manque à gagner de cette main-d’œuvre fantôme.
Il y a aussi ces stagiaires qui ne sont tout simplement pas faits pour ce métier, qui ne comprennent rien, qui n’ont pas envie de comprendre, qui se retrouvent là parce qu’il ne restait que cette place dans leur école ou parce qu’on leur a vendu un rêve. Mais cela ne change rien au fond du problème : ce sont des êtres humains, et ils subissent eux aussi cette machine à broyer. Le stagiaire ne comprend pas pourquoi on lui parle sèchement, pourquoi tout le monde est tendu, pourquoi il se prend de plein fouet un stress qui n’est pas le sien. On lui a vendu des métiers fantasmés qui n’existent pas : le glamour des plateaux, la créativité débordante, la famille du cinéma soudée. La réalité, c’est quinze heures debout à porter des câbles dans la boue, à se faire engueuler parce qu’il a mal enroulé un truc dont il ignorait l’existence la veille, à manger seul parce que personne n’a le temps ni l’envie de l’intégrer. Cette violence psychologique quotidienne, cette déshumanisation progressive, c’est la norme du capitalisme. Et nous, travailleurs précaires pris dans l’étau de notre propre survie, nous la reproduisons sans même nous en rendre compte, transformés malgré nous en gardiens de notre propre prison.
Mais la violence ne s’arrête pas à cette pression quotidienne. Elle prend aussi la forme d’une mise en concurrence délibérée qui transforme le plateau de tournage en arène. Les tensions entre chefs de poste, eux-mêmes en compétition permanente pour être rappelés sur les prochains tournages, se répercutent directement sur les stagiaires qui deviennent les variables d’ajustement de ces guerres d’ego. Au début de ma carrière en équipe image, j’ai vécu cette logique dans ma propre chair. Lors de mon deuxième stage sur une série, je connaissais déjà l’équipe, le matériel, les méthodes, alors que le troisième assistant caméra au-dessus de moi faisait ses toutes premières heures dans ce métier. Au lieu de nous apprendre à nous serrer les coudes, une ambiance malsaine descendue de plus haut nous a dressés l’un contre l’autre pour voir « qui tiendrait ». Plus tard, il m’avouera qu’on l’avait explicitement mis en concurrence avec moi, qu’il a passé des semaines terrorisé à l’idée de perdre sa place, et qu’il utilisait des « techniques » pour m’éloigner du plateau (comme m’envoyer nettoyer un camion déjà propre) pour protéger son poste. La mise en concurrence a « fonctionné » : il n’a jamais été rappelé sur cette série, et j’ai été embauché à sa place. Sur le moment, cela flatte l’ego : on se dit qu’on a été choisi pour son mérite. Avec le recul, on se rend compte que rien de tout cela n’est normal : nous ne sommes ni à l’armée ni en train de sauver des vies, pourtant on installe sciemment un climat d’angoisse permanente pour voir qui résiste le mieux à la pression, comme un combat de coqs étalé sur plusieurs semaines.
Vous l’aurez compris, mes premières expériences dans le milieu n’ont été ni simples ni saines. J’ai donc malgré moi intégré ce système. Je n’ai jamais été violent dans les gestes, je ne pense pas l’avoir été dans les mots (même si ce n’est pas à moi d’en juger), mais j’ai compris bien plus tard que mon silence, ma passivité, mon incapacité à contester ces situations de conflit faisaient aussi de moi un rouage actif de cette violence systémique. Je suis quelqu’un qui a peur des conflits. Quand il y a un problème, je n’ose pas dire les choses directement, je laisse pourrir, jusqu’à ce que cela explose ou s’enkyste dans un ressentiment diffus. Parfois, on n’a tout simplement pas le temps de communiquer avec un stagiaire : il arrive le matin, on se met au travail immédiatement sous pression, on court toute la journée dans l’urgence permanente, et le soir il repart sans qu’on n’ait jamais vraiment échangé. Cette rotation permanente déshumanise complètement la relation. Le stagiaire n’est plus une personne à former, c’est une paire de bras temporaire qu’on utilise et qu’on jette.
Et puis il y a eu ces moments dont j’ai honte aujourd’hui. Il m’est arrivé de ne pas manger avec un stagiaire, de le laisser seul à la pause de midi parce qu’il n’avait pas ramené la bonne antenne (une erreur mineure, facilement réparable, mais que j’ai transformée en punition silencieuse par mon absence). Il m’est arrivé, après quelques jours de situations tendues, de ne pas saluer un stagiaire en début de journée, cette violence froide du mépris affiché, cette négation de son existence même. Il m’est arrivé de reprocher à certains de trop parler avec d’autres personnes alors que le travail n’était pas terminé, reproduisant exactement la même surveillance panoptique que celle que j’avais subie lors de mon premier stage. Bref, j’étais devenu ce petit chef qui reproduisait le système managérial capitaliste dans ses méthodes les plus viles : isoler, contrôler, culpabiliser.
Mais aucune formation ne nous avait jamais appris à gérer une équipe, à accompagner des débutants, à gérer notre propre stress sans le déverser sur les échelons inférieurs. On nous a juste placés dans une position de pouvoir relatif (minuscule, précaire, toujours menacée) et on nous a laissés reproduire mécaniquement ce que nous avions subi. Ma peur du conflit, mon incapacité à poser des limites claires ou à défendre les stagiaires face aux pressions de la hiérarchie, mon besoin pathologique d’être « bien vu » par mes supérieurs pour garantir ma propre survie économique, tout cela faisait de moi un maillon supplémentaire dans cette chaîne d’exploitation. Le capitalisme ne forme pas des encadrants bienveillants capables d’émancipation collective, il fabrique une chaîne infinie de domination et d’humiliation qui ne profite qu’à ceux tout en haut de la pyramide.
Après quelques années à tourner des téléfilms, je suis contraint de revenir travailler sur ce projet, celui qui m’avait emmené petit à petit en dépression, pour combler mes heures et atteindre mes 507 heures annuelles. J’arrive alors sur une série dite « quotidienne », l’usine audiovisuelle dans toute sa splendeur. Ici, quatre plateaux et quatre équipes de tournage se relayent toutes les deux semaines pour produire une série diffusée tous les jours de la semaine à la télévision. La cadence est infernale, la rentabilité maximale, l’exploitation systématique.
Sur cette série, vous verrez apparaître des stagiaires. Un jour par-ci, une semaine par-là, jamais assez longtemps pour vraiment apprendre quoi que ce soit, jamais assez intégrés pour être considérés. Vous êtes soudainement désigné comme « formateur ». Pourquoi ? Dans quel but ? Personne ne vous l’explique vraiment. Aucune des personnes estampillées « référent » ou « formateur » n’a reçu la moindre formation pour transmettre son savoir. On part du principe que, parce que vous savez faire votre métier, vous saurez forcément l’expliquer (comme si la pédagogie tombait du ciel). Or ce n’est pas rien d’expliquer son métier à quelqu’un tout en devant travailler à pleine cadence. Ce n’est pas simple de devoir répéter en boucle, jour après jour, chacun de vos gestes, chacune de vos décisions à des personnes différentes. Ce n’est pas simple de faire ça avec le sourire, alors que vous êtes vous-même sous pression, épuisé, et que vous savez que ces gens, pour la plupart, vous ne les reverrez jamais. Et ce n’est pas simple non plus de confier du matériel extrêmement cher, dont vous êtes responsable, à quelqu’un que vous connaissez depuis deux jours, sans savoir s’il a les réflexes, l’attention ou même l’envie de faire les choses correctement. Ces stagiaires sont imposés, nous n’avons pas le choix. Ils sont obligés de passer d’une équipe à l’autre pour combler des trous, pour fournir des bras gratuits là où le capital refuse d’embaucher. Un stagiaire qui commence avec l’équipe A la semaine 1 se retrouve parachuté dans l’équipe B la semaine 3, puis l’équipe C la semaine 5. Il n’y a aucune continuité, aucune cohérence pédagogique. Chaque équipe a ses méthodes, son matériel, ses habitudes. Ces stagiaires vont parfois poser les mêmes questions en boucle, non pas parce qu’ils sont stupides, mais parce que chaque nouvelle équipe fonctionne différemment et que personne n’a le temps de leur expliquer correctement. Ils sont broyés par cette rotation permanente, ballottés d’un plateau à l’autre comme de la marchandise périssable, main-d’œuvre interchangeable au service d’une machine qui ne s’arrête jamais.
Sur les tournages qui s’étendent sur plusieurs semaines, il arrive qu’à la fin on remette à certains stagiaires une enveloppe plus ou moins généreuse, en guise de « remerciement pour leur engagement », financée par l’équipe elle-même. Le stagiaire devient un outil de fragmentation de la classe ouvrière : on le dresse, consciemment ou non, contre les salariés dont il « prend » potentiellement la place, on culpabilise les techniciens qui « profitent » de son travail gratuit. Et pendant ce temps, la bourgeoisie empoche tranquillement les bénéfices de cette exploitation organisée, légalisée, naturalisée. Le capitalisme a réussi son tour de force : faire travailler gratuitement une partie croissante de la force de travail nécessaire à la production, tout en maintenant l’illusion qu’il s’agit d’un « apprentissage », d’une « chance », d’un « tremplin ».
Cette prolétarisation déguisée en opportunité pédagogique ne touche pas seulement des individus isolés, elle fabrique une armée de réserve permanente qui pèse sur les salaires et les conditions de tous. Chaque stagiaire qui accepte de travailler gratuitement justifie, aux yeux du patronat, la suppression d’un poste salarié. Chaque jeune qui « fait ses preuves » sans rien demander normalise l’exploitation et rend plus difficile la résistance collective. La bourgeoisie a très bien compris qu’en nous divisant entre « stagiaires reconnaissants » et « salariés privilégiés », elle brise toute solidarité de classe et nous empêche de nous organiser contre notre véritable ennemi commun : le système qui nous exploite tous, qu’on soit payé ou non.
Pour que cette machine tourne, il faut évidemment nourrir l’illusion. On leur fait miroiter qu’ils deviendront de grands réalisateurs, de grands chefs opérateurs ou cadreurs ; ils s’imaginent déjà éclairer et filmer Pierre Niney ou Tom Cruise sur un train lancé à toute vitesse. On entretient le fantasme du « cinéma » comme espace de rêve et de prestige, pour faire oublier qu’ils ne sont, dans l’immédiat, que de la main-d’œuvre gratuite. La réalité, c’est que, dans le sud de la France où je travaille, trois quarts des tournages sont des ersatz de Sous le soleil ou de Plus belle la vie, des séries industrielles tournées au kilomètre. Hors de question de leur dire que leur quotidien sera surtout fait de câbles à dérouler dans la boue, de projecteurs à porter d’un bout à l’autre du décor, de nuits blanches à courir derrière des plans sans intérêt.
Je le sais parce que, moi aussi, je sors d’une de ces écoles de petits-bourgeois. Fils d’un infirmier et d’une comptable, je n’avais rien à faire ici, mais peu de choix s’offrent à vous quand vous voulez entrer dans ce milieu et que vous n’habitez pas Paris. Un milieu d’entre-soi peuplé de gens déconnectés de la réalité, des « fils de », des rêveurs avec un compte en banque. On pense d’abord y trouver des passionnés de cinéma, d’images, d’histoires en tout genre. On se rend vite compte de la supercherie : les gens ne sont pas là pour tout ce qui vient d’être cité, mais pour être connus. On peut trouver cela désolant, il n’en reste pas moins qu’on ment à ces gens. On leur ment parce qu’il faut les faire tenir trois ans dans cette école. Trois ans à 7 500 euros l’année pour un diplôme non reconnu par l’État. Trois ans pour apprendre un métier qui n’existe pas vraiment. Trois ans pour finalement commencer tout en bas de l’échelle d’un tournage et devoir tout réapprendre soi-même. Mais, bien sûr, tout ceci n’est pas sur la brochure.
Ces écoles ne sont pas des sanctuaires de la « culture », mais des entreprises capitalistes qui vendent du rêve pour extraire de la plus-value éducative. Par « chance », je n’irai pas au bout du cursus : je décrocherai un emploi (celui-là même que j’ai obtenu après une mise en concurrence) et j’entrerai très vite dans le monde du travail, pour le meilleur et surtout pour le pire. Plus tard, j’apprendrai que cette école était partenaire de France Télévisions. Il n’y avait pas vraiment besoin de plus de main-d’œuvre pour faire tourner la région, pas besoin de « former » des dizaines voire des centaines de nouveaux techniciens chaque année, non, il y avait besoin de main-d’œuvre bon marché : des stagiaires. Et surtout, il y avait besoin de remplacer les vieilles générations, celles qui avaient connu les tournages avec de bonnes conditions de travail, celles qui étaient syndiquées, celles qui pouvaient dire non, faire grève, bloquer un plateau. Précariser les stagiaires, c’est préparer une génération entière de travailleurs qui se syndiquera moins, qui aura peur de revendiquer, qui acceptera sans broncher des conditions que les précédentes générations n’auraient tolérées.
Dans cette logique, beaucoup de boîtes de la région se vantent aujourd’hui de « donner leur chance aux jeunes », de proposer des ascensions fulgurantes à des postes clé : des premiers assistants, des chefs de postes, parfois même des chefs opérateurs d’à peine 25 ans. Sur le papier, c’est magnifique, ça sent la méritocratie, la modernité, le renouvellement. En réalité, il y a deux choses derrière ce storytelling. La première, c’est que les vieux chefs qui savent ce que sont de bonnes conditions de travail, qui ont connu des équipes complètes, des horaires tenables, des salaires décents, ne viennent tout simplement pas chez eux. Ils voient les budgets, les plannings, les conditions, et passent leur chemin. La deuxième, c’est que ceux de ces anciens qui viennent malgré tout sont souvent syndiqués, organisés, avec des principes et des lignes rouges. Ils veulent imposer des règles, faire respecter les conventions collectives, refuser certaines dérives. Autrement dit, ils gênent. Il faut donc les dégager, les rendre « trop chers », « trop compliqués », et les remplacer par des jeunes chefs malléables, impressionnés d’être montés si vite, prêts à tout accepter pour ne pas redescendre.
Ce genre d’ascension éclair n’existe vraiment que dans ces entreprises où les conditions de travail sont ce qu’elles sont. Là où les anciens refusent de venir, on peut propulser très vite des jeunes à des postes clés, à condition qu’ils ferment les yeux. Ailleurs, dans des structures un peu plus solides, on ne grimpe pas aussi vite : il faut du temps, de l’expérience, et surtout des règles collectives à respecter. À l’autre bout de cette chaîne, les prolétaires, eux, sont condamnés à gravir un à un les échelons, lentement, douloureusement, en espérant qu’un jour, peut-être, ils approcheront les postes à responsabilités. Pendant que certains « fils de » franchissent quatre marches d’un coup grâce à un simple coup de téléphone, un dîner de famille ou un message WhatsApp, nous devons accumuler les années de merde, les contrats précaires, les nuits blanches, les renoncements personnels. Combien de chefs plus jeunes que moi, sans réelle compétence technique ni expérience de terrain, ai-je croisés dans ma carrière mais qui, eux, avaient un nom, un réseau, une famille déjà installée dans le milieu ? Leur légitimité ne tenait ni à leur savoir-faire ni à leur capacité à protéger les équipes, mais à leur capital social. Là encore, le message est clair : la classe, ça ne se rattrape pas à la sueur de son front. On aura beau nous répéter que « le travail paie », la réalité, c’est que le bon patronyme et le bon carnet d’adresses paient toujours plus vite et plus haut.
Ce cynisme structurel, je l’ai vu sur le visage d’un de mes anciens camarades de classe. Il avait décroché ce que beaucoup considéraient comme le Graal : un premier stage sur un film à gros budget. Ses rêves semblaient se concrétiser. Dans quelques mois, son nom au générique, aux côtés d’acteurs qu’il admirait depuis l’enfance. Il a très vite déchanté. Intégré à l’équipe régie, il comprend dès les premiers jours que ce ne sera ni glamour ni tendre. Puis vient ce moment précis où on lui confie une « mission » étrange : rester constamment aux côtés d’un des acteurs principaux pendant les pauses, surtout en présence des techniciennes. Sur le coup, il ne comprend pas vraiment. Plus tard, il apprendra – comme tout le monde – par quelques articles de presse que cet acteur est connu pour sa prédation sur les femmes, notamment sur les plateaux. Eh oui, vous avez bien compris, c’est à un stagiaire, la personne avec le moins de pouvoir sur le tournage, sans formation, sans protection, sans poids politique, qu’on a confié, en catimini, la « protection » des femmes de l’équipe.
Mais l’horreur ne s’est pas arrêtée là. Sur ce même tournage, au lendemain d’une fête, un viol est rapporté. Pas sur n’importe qui : une technicienne du film. Pas par n’importe qui : le réalisateur lui-même. Les premiers jours sont marqués par une omerta glaçante. Aucun communiqué, aucune annonce, aucun arrêt de travail. On continue comme si de rien n’était. Il faudra la menace explicite d’une grève pour que la production bouge enfin le petit doigt. On remplace le réalisateur, on fait mine de « prendre la situation très au sérieux », mais on ne stoppe pas le tournage. La machine doit continuer à produire de la valeur, coûte que coûte. Cette technicienne, mon camarade la connaissait. Il la voyait tous les jours ; il l’aidait à décharger le camion, à mettre en place son matériel. Les silences des premiers jours, les regards fuyants, les « on ne sait pas tout » l’ont marqué à vie.
À l’heure où j’écris ces lignes, la victime a relancé une procédure. Pendant ce temps, le réalisateur enchaîne les projets et vient de sortir un nouveau long métrage, comme si de rien n’était. Mon camarade, lui, rongé par les remords de ne pas avoir pu protéger cette personne, de n’avoir pas su, pas pu faire plus, de n’avoir été qu’un pion impuissant, n’a jamais remis les pieds sur un plateau. Il a quitté la région, changé de projet d’avenir. En plus de la victime, ce gamin d’à peine 20 ans aurait dû lui aussi être protégé et accompagné. Par la production d’abord, qui connaissait parfaitement les comportements de cet acteur et de ce réalisateur, par l’école ensuite, qui avait signé un contrat en connaissance de cause. Pourtant, jamais la direction n’a pris la moindre mesure pour protéger les stagiaires de ce film, ni ceux des tournages suivants. J’étais moi-même en stage pendant cette période. Comme un signe de bienvenue, cette histoire m’a hanté chaque jour et m’a rappelé très concrètement où j’avais mis les pieds. Vous faites un « métier passion » ? Hors de question de vous plaindre, encore moins de parler.
On pourrait croire que ce genre d’affaires appartient à un « avant #MeToo ». Ce serait confortable, mais faux. Certes, nos générations sont plus alertes sur les violences sexistes et sexuelles. Certes, certaines choses ont commencé à bouger, notamment grâce aux luttes féministes et au mouvement #MeToo. Les vieux réactionnaires de plateau qui se permettent encore de lâcher des « on a déjà accepté les pédés, on ne va pas en plus nous imposer des trans » à la pause clope finissent doucement par disparaître. Ces avancées sont vitales, et il ne s’agit en aucun cas de les minimiser. Mais il faut voir aussi comment le capital sait récupérer ces luttes. On met en place une « charte », un référent harcèlement sur le plateau, on communique beaucoup, puis on continue à pressurer les équipes, à ne pas payer les heures supplémentaires, à détruire les postes, à surexploiter les stagiaires.
Il ne faut pas nier non plus la reproduction sociale évidente qui structure nos milieux et qui mériterait à elle seule un livre entier. N’espérez pas croiser beaucoup de gens perçus comme noirs ou arabes sur les plateaux – comme dans la société, ils sont invisibilisés. J’ai plusieurs fois essayé de mettre en avant des CV de jeunes de quartiers populaires qui arrivaient dans ma boîte mail. Mais, là aussi, tout est fait pour les décourager. On vous répond qu’ils n’ont « pas les compétences », qu’ils ne sont rattachés à « aucune structure éducative » avec qui signer une convention. On les renvoie, au mieux, vers un conseiller Pôle Emploi pour signer un obscur document, en sachant très bien que les délais administratifs seront trop longs et que la production choisira, à la fin, la petite tête blonde tout juste sortie d’une nouvelle école privée qui, elle non plus, n’a pas les compétences techniques, mais qui correspond mieux au visage que la bourgeoisie veut donner à son industrie.
Je vous épargne certains commentaires racistes, insultants, insinuant qu’avec « ce genre de profil » il faudrait « faire gaffe aux vols sur le plateau ». Commentaires que j’ai encaissés sans rien dire, par lâcheté, par peur d’être blacklisté, par précarité intériorisée. Là encore, les violences sont partout, prennent différentes formes, et vous en êtes parfois complice, que vous le vouliez ou non.
Il y a des projets qui vous marquent pour différentes raisons. Celui-ci marquera mon envie de tout arrêter. Septembre 2024, perdus dans les montagnes aveyronnaises, je m’apprête à vivre le pire tournage de ma vie. Chaîne privée, pourtant pas de budget, on nous le fait comprendre dès le début. Au programme, plusieurs changements de décors par jour, des rollings à plusieurs caméras, des configurations inconnues, des nuits à rallonge. Rien d’impossible, mais beaucoup de défis. Pourtant, tous les signaux d’alerte étaient là : semaine d’essai raccourcie, liste matérielle incomplète, équipe réduite. Mes chefs, peu confiants, décident d’y aller quand même. J’ai besoin d’heures pour valider mes droits, je les suis.
Je connais l’équipe depuis quatre ou cinq ans. J’ai confiance, peut-être trop. Nous accueillons dans l’équipe une nouvelle personne, qui commence tout juste le métier de troisième assistante caméra. La production, refusant de mettre les moyens, ne nous accordera aucun stagiaire ni renfort. Elle sera donc seule pour accomplir un métier qu’elle commence à peine à apprendre. Aujourd’hui il faut l’avouer, elle n’était pas prête à un tournage d’une telle envergure. Il était irresponsable de faire appel à quelqu’un de novice pour un projet avec autant de défis. Et d’ailleurs, je ne l’étais pas non plus. Le projet commence, tout s’enchaîne très vite et les problèmes arrivent. Dès la première semaine, on se rend compte que le projet n’a pas été bien préparé. On prend du retard, les horaires ne sont pas respectés. Dès la deuxième journée, nous finissons à 4 heures du matin, tout en devant être opérationnels à 11 heures le lendemain. La première semaine, nous taperons les soixante heures, d’autres iront jusqu’à soixante-dix. On se posera même des questions sur la légalité de telles amplitudes.
Le travail est dur, j’ai du mal à suivre. Je fais des cauchemars, je me réveille la nuit, je ne dors plus par peur d’avoir perdu des fichiers caméra. Je recompte les cartes mémoire, refais le fil de ma journée dans ma tête pour vérifier que je n’ai rien oublié. Je fais des erreurs, je le sais. Je ne dis rien, cette peur de ne pas faire l’affaire et de ne pas être rappelé plane toujours. J’aurais dû en parler. Ils auraient aussi dû le voir. Très vite, je m’aperçois du mal-être de ma collègue fraîchement arrivée. Elle aussi galère. À certaines pauses repas, je la vois fondre en larmes. Cette fois-ci, je décide de prendre les choses en main. J’en parle d’abord avec elle, puis avec mes chefs. Sans surprise, ils n’ont rien vu. Ils concluront très vite que ce n’est rien, qu’elle est certes un peu sensible, mais que « c’est le métier qui rentre ». On lui proposera quand même de la remplacer, mais il est hors de question pour elle d’accepter, ce serait synonyme d’échec.
Le manque de sommeil et la fatigue physique s’accumulent. La pression est constante. La charge de travail ne désemplit pas, au contraire. À cela s’ajoutent les erreurs et oublis de ma collègue que je suis obligé de rattraper. Rien de grave, mais l’accumulation me rend désagréable, je le sais. L’hypocrisie hiérarchique impose qu’elle soit la seule témoin de mes accès de colère. Cela se limitera à des réflexions, des sauts d’humeur, mais c’est déjà trop. Alors que notre relation avait plutôt bien commencé, ce tournage mettra fin à tout développement. Elle me déteste, je le vois dans ses yeux. Je me déteste tout autant, mais n’arriverai pas à trouver de solution. Nous essaierons quelquefois d’en discuter, mais ce tournage aura raison de nous. Aucun de nos chefs ne verra les tensions qui nous séparent. En tout cas, aucun d’entre eux n’essaiera de nous aider. Nous finirons ce tournage sans nous dire un mot, même pas un merci. Je m’en veux toujours aujourd’hui. Je lui en ai voulu un temps, c’était bête. Ce n’était pas elle le problème, c’était moi, certes, mais aussi nos chefs, qui ont refusé de voir. Eux qui sont pourtant passés par les mêmes postes, qui d’après leurs anecdotes ont subi les mêmes choses. Et qui pourtant, aujourd’hui, perpétuent cette « tradition ».
Mais ce tournage ne s’arrête pas là. Un soir, au bout de trois semaines, le téléphone vibre plus qu’à son habitude. On découvre, sans grande surprise, qu’un article de Mediapart révèle que notre acteur principal est accusé par plusieurs femmes de violences volontaires. L’article ne laisse aucun doute. Pourtant personne ne dira rien, le tournage continuera. J’essaierai de lancer le débat, de voir ce qui peut être fait pour protéger les techniciennes du tournage, en particulier celles du HMC (habillage, maquillage, coiffure, NDLR) qui se retrouvent parfois seules avec lui. On fera mine de ne pas m’entendre, on insinuera que ce papier n’est qu’un tissu de mensonges. Mes chefs n’ont pas bougé le petit doigt. Alors j’ai fait comme tout le monde, j’ai baissé la tête et fini le tournage. Nous avons mis toutes nos compétences acquises au cours des années au service de la mise en valeur de cet homme. Cet homme qui, selon la justice, se révélera plus tard bel et bien coupable des actions décrites dans l’article. Je venais de participer consciemment et activement à ce système de domination patriarcale. Je me dégoûte.
Ensuite, la chose, ou plutôt la personne la plus marquante, sera ce technicien, que j’appellerai « G ». G est connu comme le loup blanc dans la profession. Il fait partie de ces gens qui vivent pour leur travail, et parfois qui meurent pour lui. G n’a pas réussi à avoir son équipe traditionnelle ni le nombre de techniciens qu’il voulait, qu’il lui fallait. Alors G, ne voulant pas ralentir l’équipe, se donnera corps et âme dans le projet. Vous ne le verrez pas à la pause déjeuner, il est déjà en train de préparer le prochain décor, ne prenant aucune pause, courant dans tous les sens, déplaçant seul des pieds de lumière de plusieurs dizaines de kilos. Il inspire le respect, mais vous voyez vite l’envers de ce sourire marquant. G noie sa fatigue dans l’alcool et les cigarettes. Vous essaierez de lui dire stop, de prendre une pause, de demander des renforts, mais rien. Il a intériorisé qu’un bon travailleur ne demande jamais d’aide, qu’il doit se sacrifier pour le projet.
À la fête de fin de tournage, je quitterai G avec un grand sourire mais les yeux cernés par la fatigue. J’apprendrai son décès quelques mois plus tard. Victime d’une équipe qui n’a pas su lui dire stop, qui n’a pas su lui dire non, il fera une crise cardiaque sur son lieu de travail. Parfois, à la fin d’un film, vous pouvez trouver quelques lignes rendant hommage à quelqu’un. Ici, il n’en est rien. Ce projet ne verra jamais le jour. Perdu sur un disque dur d’une étagère, il prend la poussière. L’acteur n’ayant pas réussi à laver les accusations révélées dans la presse, la chaîne a pris la décision, à raison, de ne pas diffuser le film. G a épuisé ses dernières forces pour rien. Pour un produit qui n’existe même pas.
Ce sera mon dernier tournage avec cette équipe. Pendant longtemps, je n’ai pas su mettre des mots sur ce que j’avais vécu. Aujourd’hui, je peux dire que je leur en veux. Je leur en veux de ne pas avoir su nous protéger. Nous protéger de la production, nous protéger de nous-mêmes, me protéger de moi. Il aura fallu que je parle, que j’intègre des équipes plus saines, plus attentives, pour que je me rende compte que rien de tout ça n’était normal.
Alors oui, j’ai eu la « chance » de faire un métier passion, de travailler dans un secteur supposément extraordinaire qui fait envie à beaucoup de monde. Sur le papier, j’avais coché toutes les cases : la bonne école, les bons plateaux, les bonnes séries. Mais je n’ai pas trouvé le bonheur durant ces années. Là où je rêvais d’être artiste, créateur d’images et d’histoires, je n’étais finalement qu’un ouvrier du capital, un maillon de plus dans une chaîne de production destinée à enrichir des actionnaires qui ne savent même pas ce qu’est une journée de tournage.
Il faudra, tôt ou tard, poser la seule question qui compte : à qui doivent appartenir les moyens de création, de production et de diffusion ?
Précédent Suivant