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Offensive d'Iran
Offensive d'Iran, revient sur les années 1978-1979 en plaçant « les gueux » au cœur du processus révolutionnaire. L'article montre comment, de Khomeyni aux monarchistes actuels, toutes les entreprises contre-révolutionnaires ont convergé pour effacer l'agentivité du peuple iranien — récupération religieuse hier, propagande royaliste et islamophobe aujourd'hui, sur fond de guerre israélo-étatsunienne. Le livre, malgré quelques limites, offre ainsi une sortie par le haut de la polarisation entre soutien au régime et restauration monarchiste.
Par Samuel Tudeh Publié in #POSITIONS, #RAPPORTS le 21 septembre 2026 17 min de lecture
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L’agression israélo-étatsunienne de l’Iran a fait l’objet d’une couverture médiatique inédite en France. Le Monde comme Libération ont ainsi déployé, durant les quarante jours de bombardements, une actualisation « en direct », relatant heure par heure le conflit. La mobilisation médiatique a été doublée d’une mobilisation politique massive. À titre d’exemple, le 20 janvier 2026, se retrouvait à la Scala de Paris, sous l’égide de Valérie Pécresse et de la région Île-de-France, la fine fleur des grands esprits : le truculent B.H.L., l’indispensable Mona Jafarian, nièce de Mahmoud Jafarian, membre de la SAVAK (la police politique tortionnaire du Shah), directeur d’agences de médias officiels sous la dynastie Pahlavi et haut cadre du Rastakhiz, le parti unique du Shah ; sans oublier le subtil Manuel Valls ou encore l’indispensable Nathan Devers. Ce dernier racontait avec un lyrisme appuyé dans L’Express du 4 juin comment, dans l’avion présidentiel, il chantait au Président Emmanuel Macron les éloges de l’héritier du Shah, Reza Pahlavi, dont il appelle le retour de ses vœux. Si l’Iran s’est imposé comme un enjeu politique central au sein de l’agenda militaire et idéologique de l’impérialisme, c’est qu’il thématise de manière quintessentielle ce qui taraude en profondeur notre Occident lorsqu’il regarde à l’est, entre islamophobie, orientalisme et colonialisme. La terrible répression des 8 et 9 janvier et la non moins terrible récupération qui s’en est immédiatement suivie tracent une ligne de fuite qui démarre en 1978 et dont les conséquences font encore résonner les murs du présent. Alors que semble se refermer la partie dont les protagonistes sont les insurgés et le régime d’une part, et d’autre part un observateur, « le parti de l’information et les puissances occidentales, » l’effacement des « gueux » d’hier paraît se doubler de celui des « gueux » d’aujourd’hui. Si Mona Jafarian écrit bien, le 26 mai 2026, que « la république islamique est un régime d’occupation », sous-entendant par là qu’une force exogène aurait colonisé l’Iran d’abord lors des conquêtes islamiques médiévales puis lors de la révolution de 1979 à la manière d’un cancer, c’est certes pour en appeler aux bombardements américano-sionistes, mais aussi pour poursuivre – sans le savoir ? – une longue stratégie d’effacement du peuple iranien, entamée dès les balbutiements des émeutes insurrectionnelles qui mirent le Shah dehors. De 1978 à 2026, en effet, le dénominateur commun de toutes les tentatives contre-révolutionnaires fut celui-ci : rendre invisible le sujet révolutionnaire, le priver de toute agentivité propre, en faire la marionnette d’intérêts géopolitiques des impérialismes étrangers ou encore la victime crédule de quelque archaïsme islamiste tout juste bon pour des populations subalternes fanatisées et dénuées de rationalité blanche.

Mais alors, qui fit la révolution iranienne ? Pourquoi échoua-t-elle ? Quels furent ses rêves et ses promesses, et pourquoi, près d’un demi-siècle plus tard, cette page n’est-elle pas tournée en Iran, au Moyen-Orient et dans le monde ? En faisant des gueux le sujet révolutionnaire, le livre esquisse une porte de sortie par le haut de la polarisation binaire qui semble structurer le champ idéologique contemporain. Cette polarisation articule ainsi deux écueils : d’une part, un « effet drapeau » international, en Iran comme ailleurs, qui affirme une adhésion à la République islamique au nom d’un anti-impérialisme de façade qui passe notamment par l’incorporation au sein du logiciel idéologique du nizam (système) du soutien aux résistances libanaises ou palestiniennes. Cette première vision tend invariablement à invisibiliser la dimension intrinsèquement contre-révolutionnaire et répressive du régime qui reste notamment, et dès son origine, antimarxiste. D’autre part, et c’est le plus évident, l’écueil de la restauration monarchiste. Celui-ci ne peut échapper à personne tant sa communication outrancière et omniprésente sur les réseaux sociaux ou les chaînes « d’opposition » comme Manoto et Iran International – financées par l’Arabie Saoudite, les USA et Israël – s’impose auprès de la diaspora iranienne et de l’opinion publique occidentale. Cette restauration, qui revêt parfois les oripeaux d’un constitutionnalisme, prône en réalité une militarisation esthétisée en remotivant les pires topoï hypersexualisants du patriarcat occidental au nom de l’émancipation féminine et de la laïcité. Celle-ci met en avant une islamophobie décomplexée adossée à un sionisme revendiqué dans la perspective d’une région remodelée au profit des intérêts du centre impérialiste qui passe par la vassalisation aux USA, et pas seulement à la démesure mégalomaniaque d’un Donald Trump – ou l’anéantissement.

Ces questions, parmi d’autres, sont celles que pose l’ouvrage collectif, rédigé sous le nom d’Andreba Solneman, qui affirme dans l’introduction de 2007 : « Depuis la révolution russe, seule une autre révolution a eu lieu. […] Elle toucha tous les États du monde, ses fronts mobiles et puissants traversèrent plusieurs continents, et de nombreuses villes sentirent le souffle chaud de son imprévisible intensité. » C’est afin de restituer cette « imprévisible intensité » que les Editions Nocturnes ont réédité Offensive d’Iran, extrait de la « Bibliothèque des émeutes » dont l’ambition première est de redonner aux années 1978 et 1979 toute leur densité, en plaçant au centre de ce récit au ton volontiers situationniste (Mossadegh est rapidement qualifié de « salope réformatrice ») les grands effacés qui incarnèrent pourtant le premier rôle : « les gueux. »

Une présentation chronologique, entre Flaubert et Tronti ?

La première force de l’ouvrage tient à sa présentation chronologique précise des faits. La disposition calendaire permet de restituer la complexité, l’épaisseur et la densité des évènements, sans vision téléologique rétrospective, afin de faire émerger dès les premières pages ce qui en constitue le fil rouge : la submersion des institutions cléricales et politiques par la lame de fond populaire, comme le reconnaîtra Karim Sanjâbi lui-même, alors leader du Front National, le parti de Mossadegh. Cette intention se retrouve jusqu’aux dernières pages, qui présentent un abécédaire dont la verve rappelle Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert et qui propose des noms, des lieux ou des idées dont les notices s’ancrent en 1979. On peut y lire qu’Hegel est « le dernier philosophe », que le surréalisme est « le coma » du dadaïsme ou que le rock’n’roll est le « style de musique du monde de la marchandise. » Le ton est donné.

La chronologie démarre au 9 janvier 1978 et se termine le 3 novembre 1979. Les émeutes, les insurrections, les révoltes y sont restituées dans ce qu’elles eurent d’incertitude et de détermination. En de nombreux lieux, les « gueux » s’opposent aux « valets » du pouvoir, qu’ils soient sociaux-démocrates « dans toute l’horreur du terme » comme Bakhtiar, islamistes comme Khomeyni ou communistes comme le Tudeh. Par le récit des grèves, de l’organisation des conseils et de la prise des armes par les foules, l’ouvrage s’entend à restituer aux gueux iraniens la force d’agir qui les caractérisa afin de leur conférer le rôle qu’ils méritent, sans se voir confisquer leur puissance par « le communisme international, la CIA ou les chefs religieux. »

Un néo-islam ?

Si Mona Jafarian, par l’intermédiaire de son association réactionnaire « Femme Azadi », peut affirmer sur X que « l’islamisme est radical par nature » c’est bien que la révolution iranienne, en Iran, en France et dans le monde n’est pas terminée. Le stade suprême de la récupération de la force populaire des gueux, qui se vit recodée dans les termes de la grammaire religieuse de février à novembre 1979 par Khomeyni et le clergé chiite, a traversé les années. Aujourd’hui, ce sont les monarchistes suprémacistes perses qui, paradoxalement, usent de la même stratégie que les islamistes de l’époque. La différence tient au degré de subtilité. Si le récit proposé par les royalistes contemporains participe d’une islamophobie grossière, le coup fut plus habilement monté en 1979. C’est là l’une des forces de l’ouvrage, qui s’emploie à montrer comment la puissance de l’insurrection a créé un islam hybride dont la souplesse idéologique permettait de subsumer la modernité capitaliste, au sein de partis contre-révolutionnaires comme le PRI (Parti de la République Islamique) et le PRPM (Parti Républicain du Peuple Iranien, avec Shariatmadari). Je reviendrai brièvement dessus, lorsque seront évoquées les organisations ennemies de la révolution.

Pour conclure, à de nombreuses reprises l’ouvrage met avec ironie en exergue les contradictions inhérentes au discours khomeyniste. Par exemple, on peut revenir sur la censure exceptionnelle d’une presse extrêmement fertile en 1979, promulguée au nom de l’islam même comme le dit Khomeyni : « après les fusils ce sont les plumes qui se sont dressées contre l’Islam » quand l’analyse concrète de la situation concrète démontre au contraire que ce sont les gueux, dont la plupart se réclamaient de l’islam, qui se sont dressés contre tous les fusils de tous les valets de tous les pouvoirs constitués. Par conséquent, lorsque Femme Azadi affirme dans ce même tweet que « Toute personne qui adhère à l’islam politique est un ennemi des libertés et des droits humains, » elle relève d’une vision essentialiste de l’islam, qui ne résiste pas à l’analyse qu’étaie Offensive d’Iran, puisque de chaque côté luttèrent des musulmans qui se réclamaient d’une pratique et d’une relation à la religion diamétralement opposée : émancipatrice, critique du travail et des dominations d’un côté, contre-révolutionnaire de l’autre.

Syncrétisme idéologique du régime hors des frontières : une impossible contagion régionale.

Aux multiples frontières de l’Iran, le régime tente d’hybrider deux approches idéologiques selon les circonstances géopolitiques. D’un côté, il exalte le nationalisme iranien tiers-mondiste, « anti-impérialiste, anti-américain, anti-marxiste » qu’il instrumentalise pour liguer les gueux contre les séparatistes kurdes ou les immigrés afghans, très nombreux dans le pays et victimes de racisme structurel, et ainsi consolider la perspective étatiste que l’ouvrage considère sans nuance comme essentiellement contre-révolutionnaire. D’un autre côté, le panislamisme adossé au Velâyat-e Faqih khomeyniste dans la mer chiite au milieu d’un océan sunnite. L’impossible mariage entre ces deux tendances a eu pour effet de rendre la répression plus féroce à l’intérieur, et l’exportation de la révolution impossible à l’extérieur – bien que parler d’exportation constitue déjà en soi un problème.

Organisation des gueux face aux valets : un rapport de force renouvelé.

Les conseils et les comités que formèrent les gueux témoignent de la volonté du peuple iranien de prendre en main son destin. Cette histoire démonétise le récit – hégémonique chez les monarchistes réactionnaires et racistes – selon lequel le peuple aurait accepté immédiatement la mise au pouvoir de Khomeyni par la France (après tout, n’est-il pas arrivé avec Air France ? Ils hissent cette anecdote au rang sacré de preuve historique irréfutable) après l’avoir vu sur la Lune. Une autre force de l’ouvrage est de proposer un tour d’horizon des « organisations ennemies » composées par les « valets » de toutes sortes, face aux gueux organisés en conseils et en comités.

L’ennemi de la révolution apparaît ainsi sous plusieurs formes. Tout d’abord, celle de Khomeyni, discret derrière son image omniprésente. Ensuite, celle du Conseil de la Révolution, nommé par Khomeyni ; puis celle du gouvernement, des polices – et notamment des gardiens de la révolution, qui, en la gardant, arrêtent l’offensive – et des institutions religieuses. Mais les factions contre-révolutionnaires ne s’arrêtent pas là : elles sont aussi libérales et gauchistes.

Cependant, le véritable intérêt de l’ouvrage est de permettre une lecture neuve du rôle de l’islam dans le processus révolutionnaire avorté. Contrairement aux affirmations des monarchistes pour qui l’islam serait essentiellement archaïque et aurait colonisé la pure Perse zoroastrienne, l’ouvrage permet de clarifier le lien entre partis politiques, groupuscules léninistes et religion. La sentence est sans appel pour le Tudeh, « ultra-conservateur, qui soutient Khomeyni, appelle au travail contre la grève et condamne les conseils. » C’est au sujet des fedayines et des mojahedines que l’ouvrage propose une lecture stimulante avec laquelle il me semble possible d’être en désaccord. Tout d’abord sur un plan idéologique, les auteurs soutiennent que les gueux d’Iran étaient opposés aux « valeurs de la gaucherie mondiale, du féminisme au tiers-mondisme » portées par ces groupes léninistes. Cela reste à prouver, et témoigne surtout d’une lecture anticapitaliste imbibée des Guy Debord ou des Herbert Marcuse. Par ailleurs, j’en profite pour soulever ici ce qui pourrait constituer une des limites du livre : nulle part il n’est question de distinction entre les gueux et les gueuses. Pourtant, en Iran autant – ou plus ? – qu’ailleurs, les intérêts purent être, sur certains points, divergents entre les genres. Si vous validez cette tentative d’outwokisme, n’oublions cependant pas que l’ouvrage fut rédigé il y a quelques décennies, et n’a pu connaître les évolutions récentes du langage inclusif. Pour rendre à Cyrus ce qui lui appartient, la mise à jour la plus récente du livre fait état du mouvement « femme, vie, liberté » dont la dimension féministe apparaîtrait même à Mona Jafarian. Pour l’anecdote, au passage, il faut remarquer que la récupération de ce mouvement constitue l’une des priorités des monarchistes, persuadés qu’ils sont de leur autorité sur celui-ci, et convaincus de se l’être fait voler par les gauchistes. Savourons et revenons au livre.

En effet, la conclusion en est d’autant plus fertile, puisque ces deux partis sont affublés du titre de « conservateurs » qui prirent les fusils pour défendre l’université et le bazar des voyous, ce à quoi les auteurs répondent avec une malice qu’on ne peut que savourer qu’ils sont eux-mêmes du « parti des voyous. » Tentative d’outgauchisme validée, me semble-t-il. Pour finir, la présentation de la perception de ces groupes en Iran et hors d’Iran semble intéressante. Je dois citer encore : « Hors d’Iran, on oppose bien volontiers cette gauche, qui serait révolutionnaire, à l’Islam, qui serait archaïque. Mais en Iran, l’avis général est que les mojahedines sont plus à gauche que les fedayines athées, parce que les mojahedines sont musulmans, et que l’Islam est considéré comme à gauche du marxisme. » Ne peut-on pas lire ici, du moins en filigrane, que la classe, c’est la race ?

Autre forme que prend l’ennemi de la révolution : les organisations islamistes. Loin des poncifs monarchistes qui voient en ces organisations une importation occidentale d’un islam exogène, l’ouvrage permet une lecture plus fine, plus juste et plus radicale de la situation en revenant sur le PRI, « laboratoire du néo-Islam » et « chef d’œuvre de démagogie populiste » d’une part, et le PRPM, qui se partagèrent le champ des gueux à récupérer, avec un arrivisme effréné. Point intéressant soulevé par l’ouvrage : la dissonance de perception de ces deux partis en Iran et en Occident. En effet, en Iran, le PRPM joua le rôle de l’archaïsme islamique et le PRI celui du révolutionnaire. En revanche, hors d’Iran, on présenta plutôt la tiédeur du PRPM comme moderne, et la vigueur du PRI comme obscurantiste. Ces distinctions, que fouillent davantage les pages du livre, permettent de ridiculiser le discours simpliste des monarchistes sionistes qui unifient l’islam comme un bloc homogène, rétrograde et dont l’unité supposée reposerait sur la haine du Juif, de l’Occident et du progrès.

Conclusion

Alors que les réseaux monarchistes envahissent Internet, du média d’extrême droite Le Crayon aux soirées du Crif en passant par des émissions sur les chaînes de télévision privées et publiques, jusqu’à Public Sénat, et tentent de légitimer la guerre comme l’expression de la volonté d’un peuple fantasmé face à un régime tout aussi fantasmé, Offensive d’Iran permet au contraire de plonger dans la complexité de l’agitation révolutionnaire en faisant des gueux le sujet révolutionnaire de 1978 et 1979. En mettant à jour les causes de l’échec révolutionnaire, entre manque de cadre théorique et défaut de communication avec les autres peuples alentour, en restituant à quel point fut formidable le courage des opprimés qui payèrent de leur sang le refus – avorté – des entreprises de récupération, le livre offre le plus sévère des camouflets aux rhétoriques monarchistes simplistes. Ce n’est pas tout : il permet aussi de contrer les discours plus ou moins gauchistes qui ne voient en chaque soulèvement iranien que la main du Mossad et de la CIA. Et il le fait avec le ton jubilatoire quoiqu’ampoulé des situationnistes conséquents. Ces deux lectures ont pour point commun de priver les acteurs de leur pouvoir d’agir. Rendons-le-leur.


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