Thierry Coville est chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. Docteur en sciences économiques, il effectue depuis près de vingt ans des recherches sur l’Iran contemporain. Il a notamment publié, en 2022, L’Iran, une puissance en mouvement, aux éditions Eyrolles. Pour analyser les dynamiques de la guerre opposant l’Iran à Israël et les Etats-Unis, nous l’avons interrogé pour déterminer quels enseignements nous pouvions en tirer. Entretien réalisé en juillet 2026.
INTERNATIONAL
Positions revue : Après plusieurs mois de guerre dans le golfe, quel bilan de la situation tirez-vous pour Israël, pour les États-Unis et pour l’Iran par rapport aux objectifs de guerre de chacun des belligérants ?
Thierry Coville : Pour Israël et les États-Unis, cette guerre peut être considérée comme un échec puisqu’aucun des objectifs annoncés (changement de régime, destruction des programmes nucléaire et balistique iraniens, arrêt du soutien iranien aux membres de « l’Axe de résistance ») n’a été atteint. Du côté américain, l’échec est encore plus évident si l’on prend en compte le fait que le Détroit d’Ormuz était ouvert avant la guerre et sa fermeture par l’Iran durant le conflit a conduit à des coûts économiques et politiques importants pour le Président américain puisque la hausse du prix de l’essence liée à cette fermeture alimente un mécontentement populaire qui pourrait affecter les élections américaines de mi-novembre 2026. Il est difficile de parler d’une victoire militaire pour l’Iran compte tenu de l’ampleur des destructions liées à ce conflit (les autorités iraniennes estiment le coût des destructions à près de 270 milliards de dollars). On peut considérer toutefois qu’il s’agit d’une victoire stratégique puisque l’Iran a mis en échec la stratégie américano-israélienne d’atteindre tous les objectifs évoqués précédemment avec ce conflit. On peut même considérer que du fait de sa capacité à infliger des pertes aux intérêts américains dans la région (par les attaques iraniennes sur les bases militaires américaines) et à contrôler le Détroit d’Ormuz, l’Iran a fait évoluer le rapport de force stratégique en sa faveur avec ce conflit.
Positions revue : Dans ce contexte, quel semble être l’avenir des sanctions et du nucléaire en Iran à l’issue de ce conflit ?
Thierry Coville : Le protocole d’accord signé entre l’Iran et les États-Unis le 17 juin 2026 indiquait qu’en cas d’Accord définitif qui devait être signé au bout de soixante jours, toutes les sanctions bilatérales et multilatérales contre l’Iran seraient levées. De même, ce protocole d’Accord prévoit que l’Iran et les États-Unis ont 60 jours pour trouver un accord définitif sur le nucléaire iranien. On sait que deux questions sont importantes à ce sujet : le droit ou pas de l’Iran d’enrichir de l’uranium, le sort des 460 kg d’uranium enrichi à 60 %[1] (les États-Unis veulent que ce stock soit envoyé aux États-Unis pour le « neutraliser » alors que l’Iran propose de le « traiter » en Iran en diluant sa concentration d’uranium). Évidemment, du fait de la reprise des affrontements entre les deux pays depuis le début juillet, on ne sait pas si ces deux questions vont être résolues. Tout va dépendre de la capacité de ces deux pays à reprendre les négociations en suivant le cadre défini par le protocole d’Accord.
Positions revue : On a beaucoup parlé de l’impact du blocage du détroit d’Ormuz sur les prix du pétrole, mais de quelle manière cette hausse s’est-elle distribuée ? Il semble qu’elle a en priorité touché les pays asiatiques avant d’avoir un impact sur le reste du monde. Certains gaz rares et des engrais passent par le golfe arabo-persique. La crise énergétique peut-elle s’accompagner d’une crise des engrais, et donc d’une crise agroalimentaire ?
Thierry Coville : Les marchés du pétrole et du gaz sont globalisés. Donc, le blocage du détroit d’Ormuz où transite près de 25 % du pétrole et 20 % du gaz naturel liquéfié consommés dans le monde a eu un impact sur le prix mondial de l’énergie. Effectivement, près de 20 % des exportations maritimes d’engrais et de nombreux composants clés passent par ce détroit. Son blocage aura donc un effet négatif sur la production agricole dans le monde.
Positions revue : Le blocage du détroit d’Ormuz, puis la mise en place de péages par l’Iran a montré la vulnérabilité du commerce mondial, notamment pour l’approvisionnement énergétique et d’engrais. Dans ces conditions, est-ce que l’avenir du projet de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), qui se voulait une alternative aux nouvelles routes de la soie chinoise, se voit-il remis en question ou au contraire renforcé ? La Syrie et la Turquie vont-elles devenir des alternatives pour le transit d’hydrocarbures depuis les pays du Golfe vers l’Europe ?
Thierry Coville : On évoque évidemment la mise en place de routes alternatives au Détroit d’Ormuz depuis le début de cette crise. Il ne faut pas oublier que de tels projets vont nécessiter d’importants investissements et mettront du temps à être réalisés.
Positions revue : Nous avons développé le bilan de cette guerre du Golfe pour les principaux belligérants, mais quelles peuvent être les conséquences politiques, à court et long terme, pour le Conseil de coopération du Golfe (CCG), et les pétromonarchies qui le composent qui ont subi le blocus et les bombardements sans pouvoir compter sur la défense américaine ? Ces évènements vont-ils redémarrer le printemps arabe au Bahreïn (monarchie sunnite pro-saoudienne dans un pays à majorité chiite) ? Assistons-nous au déclin du modèle et de la puissance émiratie ? L’accélération des déchéances de nationalité au Koweït préfigure-t-elle une crise de l’émirat radicalisée par la guerre ?
Thierry Coville : Très clairement, cette guerre aura un impact sur l’environnement géopolitique des membres du CCG. Ces pays vont sans doute revoir leurs relations avec les États-Unis. Il ne faut pas oublier que c’est d’abord la présence de bases militaires américaines dans ces pays qui a conduit l’Iran à les attaquer. Est-ce que la vulnérabilité de ces pays face à ces attaques et l’incapacité des États-Unis à les défendre ne vont pas conduire à une révision de leurs relations avec ces pays ? La question est clairement posée. D’un autre côté, les tensions entre plusieurs membres du CCG sont en train de monter du fait de ces affrontements. Les Émirats Arabes Unis ont participé à des attaques contre l’Iran pendant la guerre des 40 jours. Le Bahreïn et le Koweït auraient attaqué l’Iran au début du mois de juillet en réponse aux attaques iraniennes sur leur sol. Et fin juillet, l’Arabie Saoudite et les États-Unis ont mené des bombardements en commun contre des bases de milices irakiennes proches de l’Iran en Irak. Dans tous les cas, la guerre des 40 jours va conduire ces pays à revoir profondément leur politique sécuritaire et peut-être leurs relations avec les États-Unis.
Le modèle de développement économique des Émirats Arabes Unis a été profondément remis en cause par la guerre des 40 jours puisque ce modèle de « hub » commercial et financier nécessite avant tout un environnement politique pacifié.
Positions revue : Les agressions impérialistes américaine et israélienne contre l’Iran, qui ont notamment tué l’ayatollah et guide suprême de l’Iran Ali Khamenei, ont provoqué la colère chez les chiites de toute l’Asie de l’Ouest (du Liban au Pakistan). Quel impact politique cette guerre a-t-elle sur les populations chiites de la région, mais aussi du monde ? Pouvons-nous dire que cette agression et la réponse iranienne ont réactivé l’Axe de la résistance qui semblait affaibli ? La République islamique d’Iran retente-t-elle d’exporter la révolution islamique dans les pays voisins pour trouver des alliés, ou bien est-elle seulement dans une stratégie défensive ?
Thierry Coville : L’assassinat du Guide Ali Khamenei a provoqué la colère des populations chiites dans la région. En Iran même, la situation est plus compliquée. Il est clair que pour la base populaire (près de 20 % de la population) qui soutient de manière militante la République islamique d’Iran, le Guide est mort en martyr et son assassinat doit être vengé. Parallèlement, la disparition d’Ali Khamenei a sans doute conduit à une évolution de la gestion du pays en Iran. Modjtaba Khamenei n’a pas l’autorité de son père et n’est sans doute pas capable d’imposer une direction définitive à toutes les questions qui se posent actuellement au pouvoir iranien. Mais il joue un rôle important dans la gestion collégiale du pouvoir qui s’est mise en place depuis le début de la guerre. Les décisions, in fine, sont prises après la consultation des Gardiens de la Révolution, des députés les plus radicaux (membres du groupe Paydâr), du courant « pragmatique » avec le président de la République, Massoud Pezeshkian, et le président du Parlement, Mohamad Baqer Qalibaf, et donc de Modjtaba Khamenei. Dans ce contexte, il est évident que les dirigeants iraniens vont tout faire pour maintenir leur alliance et leur influence avec les membres de l’Axe de Résistance. L’un des points du protocole d’accord, non respecté par Israël, impliquait l’arrêt des combats au Liban. Plus récemment, les Houthis du Yémen viennent d’annoncer leur volonté de mettre en place un blocus maritime contre l’Arabie Saoudite dans le détroit de Bab El Mandab, soit une action qui, compte tenu de ses possibles répercussions sur le prix de l’énergie, vient en soutien de l’Iran dans son affrontement avec les États-Unis.
Positions revue : Durant le conflit, nous avons vu que le Pakistan se posait de plus en plus comme intermédiaire pour faciliter les négociations entre l’Iran, les États-Unis et Israël, au détriment du sultanat d’Oman. Quels sont les intérêts du Pakistan qui motivent ces manœuvres diplomatiques ? La guerre en cours entre l’Afghanistan et le Pakistan a-t-elle un lien avec le conflit dans le golfe persique ? Enfin, quel avenir à l’Accord stratégique de défense mutuelle (conclu entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan l’an dernier) au vu de l’embrasement régional qui a eu lieu ?
Thierry Coville : Un des enseignements importants de cette crise est que ce sont avant tout des acteurs régionaux comme le Qatar et le Pakistan, qui ont pu jouer un rôle de médiateur pour tenter d’arrêter ce conflit (ce que l’Europe a été incapable de faire …). Pour l’Iran, le Pakistan est un pays proche, musulman. Les deux pays ont depuis la révolution iranienne de bonnes relations, non exemptes de tensions (les Iraniens étaient très critiques de la politique de soutien du Pakistan aux Talibans dans les années 1990). Dans ce contexte, la proximité du Pakistan avec les États-Unis lui a permis d’apparaître comme un médiateur acceptable par l’Iran. Très clairement, avec ce rôle de médiateur, le Pakistan tente d’accroître son influence dans la région, en prenant exemple sur la stratégie du Qatar ces dernières années.
L’accord stratégique de défense mutuelle entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan pourrait se révéler problématique pour le Pakistan en cas de conflit ouvert entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. On n’en est pas encore là.
L’IRAN ET LA CHINE
Positions revue : Le principal client du pétrole iranien est la Chine et, l’Iran étant un passage clé pour le projet de corridor Asie centrale – Asie occidentale des nouvelles routes de la soie par la Chine, est-ce que nous pouvons dire qu’il y a un partenariat économique et politique, voire une interdépendance forte, entre l’Iran et la Chine ? Ce partenariat pousse-t-il à ce que l’Iran devienne aussi un débouché militaire et technologique pour les entreprises chinoises à cause de l’instabilité régionale provoquée par les États-Unis et Israël ? Et quel rôle la Chine a pu jouer dans les négociations pour mettre fin au conflit ?
Thierry Coville : Il y a effectivement un partenariat économique et politique fort entre l’Iran et la Chine. Ce partenariat a toujours existé mais on peut dire qu’il a été renforcé depuis la mise en place par Donald Trump d’une politique de « pression maximale » contre l’Iran. En effet, quand Donald Trump est sorti en mai 2018 de l’Accord sur le nucléaire signé en juillet 2015 (et respecté par l’Iran), il a rétabli toutes les sanctions américaines contre l’Iran levées par l’Accord de 2015 et notamment un embargo pétrolier. Cet embargo avait un aspect extraterritorial puisqu’il signifiait que les compagnies pétrolières non américaines n’avaient pas le droit d’acheter du pétrole iranien (sinon elles s’exposaient à une impossibilité d’avoir des relations commerciales avec les États-Unis). Or, à partir de 2021, la Chine a commencé à acheter du pétrole iranien tout en étant payé en yuans. Ceci a obligé les Iraniens à acheter des produits chinois. De ce fait, la Chine est maintenant devenue le principal exportateur en Iran avec une part de marché de près de 30 %, prenant d’ailleurs la place de l’Europe. Parallèlement, la coopération dans le domaine militaire entre les deux pays s’est accrue, notamment depuis le début de la guerre des 40 jours. L’opposition aux États-Unis rapproche les deux pays. La Chine voit également l’Iran comme un pays clé pour assurer une partie de ses approvisionnements en pétrole et gaz.
La Chine, alliée du Pakistan, a sans doute joué un rôle indirect favorisant ces négociations.
Positions revue : Parmi les exigences de l’Iran pour mettre fin au conflit, il y a un projet de péage dans le détroit d’Ormuz (déjà en partie appliqué), qui implique que tous les navires passant par le détroit payent des droits de passage (en crypto-monnaie, en yuan ou en rials) qui seraient versés à un « Fonds de développement et de reconstruction du Golfe persique » géré par l’Iran et le sultanat d’Oman, puis redistribués à tous les pays du Golfe (cf. Argus Media). Ce projet, s’il est appliqué malgré les conventions internationales en vigueur, incarnerait-il la crise du canal de Suez 2.0 ; c’est-à-dire la défaite des puissances impérialistes contre un pays du Sud qui parvient à nationaliser un détroit clé pour le commerce mondial ? Et est-ce que ce projet accélérerait la dédollarisation du commerce international ?
Thierry Coville : Pour l’Iran, il est capital de garder la maîtrise sur le Détroit d’Ormuz, c’est d’ailleurs cette volonté qui a conduit à la reprise récente des hostilités entre les États-Unis et l’Iran. Il faut bien comprendre qu’en Iran, il existe une profonde méfiance par rapport à Donald Trump. La possibilité de contrôler le Détroit d’Ormuz est pour les dirigeants iraniens une garantie que les États-Unis ne les réattaqueront pas, notamment après les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre 2026. La possibilité de contrôle du Détroit d’Ormuz est aussi dans l’esprit des dirigeants iraniens, un moyen de faire pression sur les États-Unis dans l’optique des négociations à venir sur les différents points du Protocole d’Accord, et notamment la question du nucléaire. On peut effectivement considérer que cette volonté iranienne va dans le sens d’une stratégie visant à faire évoluer les rapports de force internationaux en sa faveur, et au détriment des États-Unis et de leurs alliés occidentaux. Il est d’ailleurs intéressant de voir maintenant de nombreuses diplomaties occidentales brandir le droit international comme interdisant à l’Iran de mettre en place un contrôle du Détroit d’Ormuz. Manifestement, ces mêmes diplomaties étaient moins intéressées par le droit international quand elles ont plus ou moins approuvé (si ce n’est encouragé) les deux guerres américano-israéliennes déclenchées contre l’Iran depuis juin 2025.
La politique de sanctions contre l’Iran, qui inclut un embargo sur le dollar, va naturellement à terme dans le sens d’une dédollarisation des échanges internationaux, comme le reflètent les achats en yuans par la Chine de pétrole iranien.
À L’INTÉRIEUR DE L’IRAN
Positions revue : L’exigence iranienne de droits de passage sur le détroit d’Ormuz, en plus d’être une démonstration de force politique, semble être un moyen de diversifier les ressources pour financer la reconstruction d’un pays bombardé et d’une économie subissant les sanctions occidentales. Quelles ont été les conséquences concrètes de la guerre et des sanctions sur l’économie iranienne et la population civile ? Est-ce que ces droits de passage pourraient aider l’Iran à relever son économie, mais aussi à soulager la population asphyxiée par les sanctions, comme l’ont montré les manifestations entre décembre 2025 et janvier 2026 à la suite de l’inflation ?
Thierry Coville : La guerre a eu un impact catastrophique sur l’économie iranienne. De nombreuses infrastructures et des industries comme les industries sidérurgique et pétrochimique, ont été en partie détruites, ce qui constitue des crimes de guerre. L’inflation qui atteignait 40 % avant le début du conflit serait maintenant proche de 80 %. 2 millions de personnes auraient perdu leur emploi du fait de ce conflit. Je ne pense pas que ces droits de passage permettent de régler ces problèmes. Comme je l’ai dit auparavant, l’objectif iranien de maîtrise du Détroit d’Ormuz est de nature stratégique. Ce sont surtout les levées éventuelles des sanctions américaines en cas d’accord avec les États-Unis qui pourraient contribuer à réduire ces difficultés macroéconomiques.
Positions revue : Malgré la forte répression des mobilisations démocratiques et sociales depuis de nombreuses années, la population iranienne semble soutenir la république islamique et son armée contre les agressions impérialistes des États-Unis et d’Israël, comme l’ont montré les images de mobilisations populaires pour tenter de retrouver des pilotes américains d’avions abattus. Quelles ont été les conséquences du conflit sur la société civile iranienne ? Les revendications démocratiques et sociales ont-elles été mises sous cloche par l’effet du patriotisme, y compris pour les minorités kurdes, baloutches et arabes ? Vous défendiez en 2007 qu’une révolution invisible couvait en Iran. Pouvez-vous nous développer cette thèse et nous expliquer si elle s’est trouvée confirmée jusqu’ici ? Et avec quelle issue ?
Thierry Coville : La modernisation de la société iranienne depuis la révolution est une réalité. Elle conduit à une modification des valeurs de la société (avec une montée de l’individualisme) et des demandes plus politiques de démocratie et d’État de droit. On constate une perte graduelle et continue de la légitimité de la République islamique d’Iran depuis les années 2000, comme le reflète la baisse des taux de participation aux élections législatives et présidentielles. Par ailleurs, certains sondages faisaient état d’une majorité de la population iranienne (plus de 70 %) qui était favorable à une séparation du politique et du religieux, ce qui allait au cœur du projet politique de la République islamique d’Iran. Parallèlement, les difficultés économiques, dues principalement à la mise en place de sanctions contre l’Iran depuis près de 15 ans[2], ont conduit à exacerber ces tensions politiques et ont joué un rôle dans les manifestations de protestation de 2022 et surtout décembre 2025 – janvier 2026. On peut considérer qu’il y a eu un sursaut nationaliste pendant la guerre des 40 jours. On peut considérer qu’aujourd’hui, une minorité de 20 % soutient le système politique de manière radicale. Il existe également une partie de la population qui veut un changement radical de système politique. Ils représentent sans doute une minorité proche de 20 %. Au milieu de ces deux pôles, on trouve une classe moyenne, avec un haut niveau d’éducation, très nationaliste, qui veut une évolution vers un système politique plus démocratique et respectant l’État de droit. Mais pour la majorité de cette classe moyenne, cette évolution doit se faire sans violences et surtout sans intervention militaire extérieure. Ces revendications sont donc toujours présentes. Toutefois, à court terme, la priorité pour la population, c’est la fin des difficultés économiques évoquées plus haut.
Positions revue : Malgré les volontés américano-israéliennes, que ce soit avec les sanctions économiques comme avec les bombardements, la république islamique n’est pas tombée. Quels sont les fondements sociaux et institutionnels qui expliquent que la république tienne ? Les sanctions, la mort d’Ali Khamenei et les nécessités de la guerre n’ont-elles pas entraîné un transfert de pouvoir de facto des juristes et théologiens vers les Pasdarans (corps des gardiens de la révolution islamique) ? Assistons-nous au déclin du Velayat-e Faqih, c’est-à-dire à la fin du système politico-religieux sur lequel se fondait la république islamique d’Iran depuis 1979 ?
Thierry Coville : La République islamique a résisté à ces attaques car elle base sa légitimité à la fois sur l’islam, mais aussi sur le nationalisme. Beaucoup de projets menés par la République islamique d’Iran (comme le projet du nucléaire ou le développement du programme balistique) auraient été probablement développés par d’autres types de système politique. Ce nationalisme trouve un écho dans la mémoire collective iranienne, qui est obsédée, notamment depuis le XIXe siècle, par la nécessité de « résister » aux tentatives anglaises, russes et puis américaines, d’affaiblir la souveraineté de l’Iran et d’en faire un pays « dépendant ». Parallèlement, comme je l’ai dit précédemment, la légitimité de la République islamique s’est réduite mais elle n’a pas disparu. La nécessité d’opposer une « résistance » aux pouvoirs « arrogants » (les États-Unis et Israël) trouve un écho dans la minorité la plus mobilisable par la République islamique d’Iran. Enfin, il ne faut pas oublier que l’armée iranienne, et notamment les Gardiens de la Révolution, ont développé, depuis près de 30 ans, grâce au travail des ingénieurs iraniens, une industrie de la défense locale capable de produire des missiles et des drones. Tous ces éléments expliquent pourquoi l’Iran a été capable de résister à ces deux agressions américano-israéliennes.
Je ne crois pas que l’on puisse parler d’un transfert du pouvoir des religieux vers les Gardiens de la Révolution. Cependant, du fait de la guerre, il est clair que le poids politique des Gardiens de la Révolution dans le mode de prise de décision collective s’est accru.
En ce qui concerne le Velayat-e Faqih, comme je l’ai dit plus haut, il est rejeté par une large majorité de la population iranienne. Dans les faits, le rôle du Velayat-e Faqih sera différent puisque Modjtaba n’a pas l’autorité de son père. Compte tenu de l’ampleur des incertitudes, il est impossible de savoir comment va évoluer cette institution dans les prochaines années.
[1] – Ce stock permettrait à l’Iran potentiellement de fabriquer plusieurs bombes nucléaires.
[2] Les Etats-Unis et l’Europe mettent en place de nombreuses sanctions contre l’Iran, notamment un embargo pétrolier, depuis 2011. Ces sanctions ont été levées en 2016 et 2017 du fait de l’Accord sur le nucléaire en 2015. C’est pour cela que l’on peut dire que l’Iran est sous sanctions depuis près de 15 ans. C’est sans doute l’un des pays les plus sanctionnés du monde.
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