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L’affaire Abdallah
Par Keziah Publié in #ART'ILLERIE le 18 mars 2026 21 min de lecture
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L’affaire Abdallah

« Si le peuple ne m’a pas confié l’honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m’attribuez, au moins j’ai l’honneur d’en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux. »
Georges Ibrahim Abdallah

Dans l’hiver grisâtre des Hautes-Pyrénées, la caméra franchit l’enceinte du centre pénitentiaire de Lannemezan. Portée à l’épaule, elle se fait discrète, scrute furtivement l’austérité des alentours. Avec elle, Rima Hassan, députée européenne, visage de la lutte palestinienne au sein d’un centre impérialiste inerte et complice. La caméra suit la militante passant par les nombreuses portes barreaudées dans un dédale de couloirs vides, ternes et jaunâtres. Après quelques minutes, elle arrive devant la cellule d’un homme âgé, épuisé, mais au regard brillant et plein de verve. C’est, depuis quarante ans, le lieu de vie de Georges Ibrahim Abdallah, condamné en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité d’assassinat. Quarante longues années durant lesquelles le prisonnier s’est érigé en symbole, celui d’une résistance, d’un affront arabe face aux puissances occidentales ; symbole des forces marxistes libanaises ayant osé répliquer – à une infime échelle – à la violence criminelle dont leur peuple fut victime ; bouc émissaire de l’hypocrisie occidentale transformant en diable celui qui répondit à ses actes.  

Abdallah porte le poids de plusieurs accusations : avoir participé aux meurtres de l’attaché militaire Charles R. Ray et du diplomate israélien Yacov Barsimantov à Paris en 1982. Ces deux meurtres sont revendiqués par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont Abdallah est le dirigeant. Cette organisation armée marxiste et anti-impérialiste n’a qu’un projet en tête : combattre l’impérialisme israélien et français au Liban, au nom des milliers de Libanais morts sous les bombes et la répression israélienne depuis quatre ans.

C’est sur cet homme et cette houleuse affaire judiciaire que porte le long métrage réalisé par Pierre Carles – sortie en salle prévue le 8 avril. Plusieurs possibilités s’offrent à lui, occidental du centre impérialiste, habitant du pays ayant emprisonné un militant arabe. Le film accomplit ce qui était peut-être le plus judicieux : dévoiler les rouages du système idéologique français, son emprise sur la « justice » et le sens commun, et le camouflage des crimes impérialistes. 

Tout en se réappropriant la forme classique du documentaire à interview, le film recueille un grand nombre de témoignages clés nous reconstituant l’affaire et ses zones d’ombre. Des acteurs majeurs se livrent face à la caméra, sur leurs erreurs, leur complicité ou leur sincérité. Les images d’archive sont aussi multiples, agrémentant de part et d’autre le propos et enrichissant notre perception sensible des faits. Une chronologie claire est tracée, permettant au spectateur de s’immiscer dans l’affaire et d’en comprendre le déroulé.

De ces dispositifs de mise en scène se révèlent des défauts que nous aurons à cœur de commenter, en expliquant dans quelle mesure le film de Pierre Carles se cloisonne dans un exercice limitant sa puissance militante, et in fine sa portée politique. L’académisme du film et ses contradictions esthétiques sont sûrement les pistes pour comprendre les quelques insuffisances.

Film politique ? Pour quelle cible ?

L’Affaire Abdallah illustre la dimension foncièrement politique du geste créateur. Remettre en lumière le combat de Georges Ibrahim Abdallah n’a rien d’anodin. Sa récente libération rappelle l’injustice dont il fut victime à l’heure où l’impérialisme recalibre ses armes les plus destructrices. Consacrer plus d’une heure trente aux luttes libanaises et palestiniennes est un geste précieux. Plus que du journalisme, le film nous familiarise avec un personnage, un visage, le visage type que l’opinion publique française abhorre : un homme arabe, issu du Proche-Orient, à l’ambition insurrectionnelle, portant un projet rebelle et destructeur pour les aveuglements occidentaux. Là où certains voient une agression injuste et brutale, le militant libanais oppose un cri de contestation et de liberté.

Mais ce visage n’est pas la seule matière du film, elle est même infime face au gros des occupations visuelles et documentaires du métrage, à savoir la France. La France et son contexte sociopolitique des années 1980, la France et ses sphères médiatico-culturelles, la France et ses présentateurs de JT iconiques, ses visages les plus familiers. Dans ce film, il est majoritairement question de la France. Et même si les détours à Beyrouth et les développements sur la cause palestinienne étendent la portée du film, son pays de production et sa centralité dans la narration font du spectateur français la principale cible de l’œuvre, celui dont les certitudes sont les plus susceptibles d’être perturbées. Et c’est toute cette entreprise que nous allons explorer ici. Car le geste créateur seul n’est pas suffisant, il s’agit surtout d’en analyser la puissance expressive et sa pertinence esthético-politique.

L’hégémonie culturelle au service de la répression 

Un premier point nous frappe pendant le visionnage : le profil des témoins interviewés. Ce ne sont pas des historiens ou des politiciens, des militants propalestiniens ou l’entourage du GIA (Groupe islamique armé), excepté les frères et sœurs d’Abdallah durant quelques minutes. Ce sont des journalistes et des présentateurs, des acteurs majeurs de la couverture médiatique de l’affaire. Pour certains, ils furent les visages quotidiens de la télévision française ; ces voix écoutées assidûment par des millions de spectateurs ; des orateurs apportant nouvelles et divertissements. Mais en termes politiques, ils jouèrent surtout le rôle de fabricants et diffuseurs d’opinions à la tête de grands journaux, des appareils d’État  reliés à des informateurs… eux-mêmes encadrés par des services d’État. Tous furent les prédicateurs de la vérité d’État : George Ibrahim Abdallah est le chef terroriste responsable des attentats de Paris ayant endeuillé de nombreuses familles. Encore que le seul rôle d’agent messager n’explique pas entièrement leurs agissements, tant certains exprimèrent une conviction profonde de sa culpabilité. Le documentaire replace donc ces personnalités au centre, les implique dans la déconstruction d’un scandale habilement orchestré. Ils sont filmés à hauteur d’homme, décontractés, hors du cadre médiatique institutionnel, interrogés avec une certaine liberté de parole, laissant échapper des aveux qui font parfois froid dans le dos. Beaucoup disent regretter la diffusion de fausses informations, certains admettent la faible scientificité des informations reçues, répondant ainsi aux impératifs éditoriaux toujours plus gourmands. Assument-ils tous ? Portent-ils tous la responsabilité de leurs actes ? Plus ou moins. Certains assument la faute quand d’autres la nient. Néanmoins, aucun ne remet en cause la véracité des faits. Ainsi, par ces interviews croisées de journalistes impliqués, le film confronte deux réalités : l’officielle et l’officieuse. C’est l’exploration des coulisses d’une grande pièce de théâtre dont la facticité aura échappé à tous les spectateurs. 

Mobiliser ces interviews induit plusieurs choses pour le public français : la déconstruction de figures médiatiques familières et la déconstruction d’une opinion très ancrée. De plus, la forme académique et télévisuelle des interviews installe le spectateur dans un confort esthétique, un rapport à l’image auquel il est habitué depuis des années. Seulement, c’est ici un autre son de cloche que celui de la télévision.

Si Pierre Carles choisit de consacrer la première partie de son film à ces problématiques et à ces personnalités, ce n’est pas pour rien. Il estime que s’y révèle un enjeu politique crucial : l’instauration d’une hégémonie culturelle dont les journalistes et présentateurs furent les agents. Cette hégémonie culturelle, architecture idéologique massive voilant les intérêts des classes dominantes, a deux fonctions dans ce contexte précis, plus ou moins bien exposées par le film. Premièrement, elle permet de camoufler les conséquences criminelles de l’impérialisme occidental, ici français, en floutant la complexité politique du Liban et l’implication de la France. Ces crimes sont des « interventions à l’étranger », et l’assassinat d’ambassadeurs américain et israélien fait entrer sur le territoire national le barbare authentique. La mobilisation des structures mentales racistes du Français blanc est une cause-effet essentielle de cette entreprise. Secondement, dans la continuité du premier point, et sur la même base de ce racisme, ce système idéologique structurant la sphère médiatique personnifie une menace criminelle extérieure en un visage issu de la périphérie. Des éléments de langage criminalisant sont employés dans les tribunes, aux côtés d’une photo en gros plan de Georges Ibrahim Abdallah. L’antipathie est ainsi façonnée.

En somme, cette hégémonie culturelle a moins pour fonction d’influencer le verdict inculpant que de le rendre souhaitable, désirable et acceptable pour l’opinion publique française. Tout le monde est terrifié par le terrorisme et sa violence. Tout le monde veut voir ses têtes pensantes croupir derrière les barreaux. La corruption judiciaire n’a plus qu’à entrer en jeu. Mais elle ne joue pas seule, son partenaire étatsunien n’étant jamais loin derrière.

Emprise impérialiste : qui est le maître du jeu ?

Dans sa deuxième partie, le documentaire nous plonge au cœur de la bataille judiciaire. Un affrontement autour de la condamnation à perpétuité d’Abdallah et de sa libération. Disposant d’archives vidéos et d’interviews de plusieurs avocats concernés, le film retrace les différents événements, toujours en confrontant passé et regard présent. De Jacques Vergès à Jean-Louis Chalanset, la défense de l’accusé lutte contre un empire juridique. Nous parlions de corruption, mais le mot est faible. Il n’est pas question de quelques copinages et d’arrangements financiers, il est question d’une ingérence puissante : les États-Unis, rien que ça. Cette deuxième partie, qui explore la complexité juridique, a pour objectif d’exposer l’emprise impériale étatsunienne sur la vie politique française. À deux reprises, les États-Unis se révèlent être une force clé dans l’acharnement contre le militant libanais. 1986, Abdallah est en détention préventive en attente de son procès, quand William Casey, le chef de la CIA, se déplace à Paris, menaçant la France d’une rupture diplomatique si le militant n’est pas condamné à la perpétuité. La pression s’accentue, le procès est relancé : les États-Unis se constituent partie civile (fait très rare) et sont défendus par Georges Kiejman. Le premier jour, l’accusé se lance dans une diatribe politique à propos de son traitement, avant de disparaître pour le reste du procès, laissant son avocat Jacques Vergès mener la danse.

Comme on le sait, le militant retournera en prison, condamné à la perpétuité. En 1999, après douze années de détention, il est enfin libérable selon le droit français. La lumière au bout du tunnel annonce le soleil des beaux jours. C’était sans compter sur les pressions souterraines de l’administration Clinton contre la France pour prolonger sa détention et empêcher à tout prix la libération du représentant du terrorisme international. Cette influence étatsunienne, rigoureusement restituée par les divers documents dévoilés dans le film, aura traversé les nombreux gouvernements et les nombreuses présidences jusqu’à Emmanuel Macron. Et cette influence aura été combattue jusqu’à la libération du condamné en juillet 2025. Tous les prétextes furent saisis pour instituer l’impossibilité de libérer Abdallah : obligation d’indemniser les familles des victimes ou menace de radicalisation islamiste en prison. L’absurdité de ces accusations finira par s’effondrer.

Ici, le documentaire se fait précis. Les échanges ayant fuité sur Wikileaks sont attentivement décortiqués, les témoignages de multiples acteurs sont recueillis. Mieux, la caméra filme discrètement des volontaires confrontant des politiciens impliqués à l’époque de cette ingérence étatsunienne. D’abord, Natacha Polony, lors d’une séance de dédicace de François Hollande, se rendant à la table de l’ancien président pour lui en parler. L’homme bégaie, est mal à l’aise, mais admet l’intérêt des États-Unis à maintenir Abdallah en prison. Après tout, il était l’auteur d’attentats terroristes. Mais l’expédition la plus percutante se déroule avec Laurent Fabius. À la fin d’une conférence donnée par ce dernier à la Sorbonne, une des complices de la caméra s’approche et lui parle des pressions de Washington. Moment extraordinaire : l’interrogé ne s’en souvient même pas ! Georges Ibrahim Abdallah ? Ça ne lui dit rien. Alors il ironise : « Alzheimer précoce, peut-être ! » Très vite, il échappe aux questions et sème son interlocutrice.

Au-delà des problèmes démocratiques évidents que pose l’ingérence d’un pays étranger puissant dans les affaires judiciaires françaises, il n’est pas digne pour ces hommes d’État d’admettre l’asservissement politique de la France au « pays libre de Lincoln ». La France ne peut se dédouaner de sa corruption. Au-delà de son alignement sur les intérêts étatsuniens, l’État français a commis une ignominie presque unique dans son histoire moderne. Le scandale éclate en 1987. En cette année sort un petit livre rédigé par Laurent Gally intitulé L’Agent noir. Une taupe dans l’affaire Abdallah. Ce livre-événement n’est pas un vulgaire roman de gare, mais un livre de confessions coécrit avec Jean-Paul Mazurier, premier avocat d’Abdallah à partir de 1984. Dans ce livre, et lors de ses nombreux passages télé montrés dans le documentaire, le jeune avocat avoue quelque chose d’extraordinaire : la protection de son client était, à l’insu de ce dernier, une opération orchestrée par la DGSE, qui cherchait à lui soutirer des informations secrètes. Mazurier a délibérément accepté de servir l’État dans l’optique de nuire à son client, et de communiquer tous les éléments permettant l’incrimination. Pas besoin des conseils de l’ami étatsunien : l’État français a ses propres cartes qu’il sait malicieusement jouer. 

Au fil de ce retraçage chronologique mené par le documentaire, une conclusion est possible : cet acharnement à l’encontre de Georges Ibrahim Abdallah aura été une vaste opération étatique. Là où les intérêts de l’impérialisme se cristallisent, les principes philosophiques de l’État de droit se dissolvent. Si l’anti-impérialisme doit être le visage du terrorisme international, il le sera. Si cette production idéologique doit se traduire judiciairement, il en sera ainsi.

Le film de Pierre Carles puise sa force dans ces développements. Tant sur le plan narratif que visuel, c’est une étonnante décentralisation de la personne d’Abdallah et une focale mise sur les problèmes plus structurels de toute cette affaire. Excepté les quelques moments passés avec lui dans sa cellule, où l’homme est saisi dans toute sa bonhomie septuagénaire, son visage est peu présent à l’écran, laissant place au dessein de son combat, du système idéologique l’ayant opprimé, des militants manifestant des années durant aux abords du pénitencier de Lannemezan. Le documentaire autobiographique un peu creux et facile est un piège intelligemment évité par le réalisateur et son équipe. 

Contradiction esthétique : limites militantes

Malgré ses vertus, L’Affaire Abdallah tombe aux prises de contradictions esthético-politiques entravant son propos et son ambition. En posant un exercice académique maîtrisé mais relativement cloisonné, le film n’explore pas les possibilités politiques permises par des moyens artistiques plus innovants.

La première partie dévoile la fabrique de l’opinion publique par les sphères médiatiques et étatiques dans les années 1980. La deuxième expose l’évolution judiciaire de l’affaire et sa défense par les avocats d’Abdallah face à la corruption. De par les profils interrogés, le film accorde une grande importance aux acteurs propices à commenter l’affaire en tant que fait judiciaire et construction politique falsifiée. En convoquant le documentaire-interview, Pierre Carles use d’une forme audiovisuelle efficace pour présenter au spectateur des faits et leur évolution : des gens qui parlent et confrontent leur vérité, au sein d’un dispositif filmique sobre et peu expressif. Axant son enquête filmée sur le démontage en règle de ce coup monté, le réalisateur finit par faire de l’enjeu judiciaire le cœur du sujet. Il est majoritairement question de démontrer l’absurdité de l’accusation et l’emprise du pouvoir politique. Comme écrit précédemment, le documentaire est une occasion de développer les sujets cristallisés par la figure d’Abdallah, l’impérialisme en tête de ligne. Au fond, qu’il ait commis ou non les attentats n’est pas vraiment la question, et le film en a conscience. Mais dans l’évolution de son dispositif de mise en scène et de construction rhétorique, cette question devient presque centrale malgré elle. Il n’est pas certain que, pour la plupart des spectateurs français blancs, le film dépasse le cadre d’un simple documentaire judiciaire : en niant la culpabilité du GIA dans les attentats, il suggère en filigrane que cette culpabilité serait moralement condamnable et répréhensible. Ne soyons pas naïfs, il peut être reçu ainsi.

 Les analyses sur l’impérialisme occidental et l’invisibilisation hypocrite de ses violences ne seront mobilisées que par les militants convaincus. Elles atteignent des niveaux d’abstraction pouvant échapper aux non-initiés. Alors, que manque-t-il au film ? Où pouvait-il chercher une plus ample portée ? Comment titiller la conscience de celui qui est hermétique à la lutte anti-impérialiste ?

L’art tire sa puissance politique de sa capacité à objectiver un regard inhabituel et minoritaire. Il peut nous amener à ressentir par-delà nos habitudes sensorielles et cognitives. Au-delà d’une expérience émotionnelle, ses développements les plus précieux bousculent le rapport au monde d’un récepteur, ici un spectateur. Sur la base de ces possibilités, le film aurait pu justement mettre en lumière des analyses politiques fondamentales en les objectivant esthétiquement. La force de l’abstraction est sa capacité à créer un lien structurel, à rassembler en un mouvement deux entités sensiblement distinctes empiriquement. L’art à pour potentiel de matérialiser ce lien abstrait, ici par le montage, le cadrage ou le sujet cadré. Ainsi, peut-être le documentaire pouvait-il davantage faire lien entre ces deux réalités : un centre impérialiste et sa périphérie. Confronter deux univers médiatiques, deux univers d’images, deux espaces, deux réalités matérielles aux destins inextricablement liés. De par ses nombreuses archives filmant les rues de Beyrouth, ses ruines, ses combattants, ses morts et ses maux, le film pouvait décupler la puissance de ces images en matérialisant leur lien avec l’actualité occidentale.

L’histoire militante est jonchée d’innovations artistiques incarnant cette idée : penser de nouveaux moyens expressifs pour matérialiser une nouvelle réalité. L’avant-garde soviétique fut là-dessus précurseur. Ça aura été le grand combat de Dziga Vertov contre ce qu’il appelait le « drame bourgeois », simple énonciation filmique d’un divertissement théâtrale. Dans L’homme à la caméra (1929), le réalisateur soviétique use du montage et du découpage d’une façon inédite : aucune construction dramaturgique, aucune intrigue, aucun personnage. Seulement des lieux, des gestes et des actions, unis par le montage en un seul mouvement : la totalité productive du communisme. Ainsi, l’égalité des images et des actions est produite par l’œil de la caméra. Cet œil, plus puissant que l’œil humain, s’émancipe des habitudes de la perception pour voir au-delà. Sans utiliser les mêmes procédés, le film de Pierre Carles avait peut-être un plus grand rôle à jouer par son montage et son sujet.  Il aurait pu y introduire une double illumination pour le spectateur français. En premier : le système juridique et politique sont mensongers, en second : les crimes au Proche Orient sont les échos de son confort.

Néanmoins, ce documentaire est passionnant à plusieurs égards. Premièrement, il raconte une affaire cristallisant nombre d’enjeux résonnant avec la situation politique mondiale de 2026, en actualisant une histoire qui ne peut rester cantonnée aux obscurités du passé. Enfin, il élabore une déconstruction sans concession du système médiatique et politique français, retirant ainsi son vernis à « l’État de droit ».

À la fin du film, nous vivons le retour d’Abdallah au Liban, accueilli en héros à l’aéroport par des centaines de personnes, locaux ou militants. Comme cela est parfaitement appréhendé par l’ancien prisonnier, la situation politique a changé. Les forces marxistes se sont affaiblies et les perspectives révolutionnaires davantage théologisées. Il nous tarde de découvrir comment le Liban et ses militants propalestiniens façonneront leurs luttes anti-impérialistes de demain. Mais Georges Ibrahim Abdallah reste concentré et plein d’ardeur militante. Un trait comportemental ressort des quelques scènes en sa présence : il ne parle jamais de lui. Une seule chose l’anime : la cause. Et il est fort probable que cette étincelle éclaire ses pensées jusqu’à son dernier souffle. 


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