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Fourest, Riss, Valls : et si une extrême-droite avait déjà pris le pouvoir ?
Ce débat salutaire sur le front républicain nécessite une clarification qui n'a pas encore été posée avec suffisamment de précision : peut-on encore considérer le RN comme étant la seule incarnation de l'extrême-droite ?
Par Ramzi Kebaïli Publié in #POSITIONS, #SNIPER le 20 avril 2021 10 min de lecture
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Les récentes polémiques sur « l’islamo-gauchisme » ont relancé les débats à gauche sur la question du front républicain : dorénavant, nombre de celles et ceux qui ont voté Macron en 2017 pour « empêcher l’extrême-droite d’arriver au pouvoir » reconsidèrent leur geste. Or, ce débat salutaire sur le front républicain nécessite une clarification qui n’a pas encore été posée avec suffisamment de précision : peut-on encore considérer le RN comme étant la seule incarnation de l’extrême-droite ? Et s’il existait, à côté du RN, un autre courant méritant d’être qualifié « d’extrême-droite », un courant qui aurait déjà pris d’assaut nos institutions et aurait déjà accédé au pouvoir, et ce, avant même l’élection de Macron ? Il ne s’agit pas ici de pointer seulement les convergences entre Macron et Le Pen, mais bien de décrypter un entrisme au sein de nos institutions antérieur à 2017, et issu d’un courant politiquement et sociologiquement distinct du RN, puisque se réclamant d’une certaine « gauche ».

 

 

L’usage de l’expression « islamo-gauchisme » comme révélateur

 

« Plutôt que de parler d’une « lepénisation » des esprits dans les dernières années, il serait plus exact de parler d’une « fourestisation » du discours politique »

 

Un révélateur puissant nous a été fourni avec les déclarations accusant l’Université d’abriter en son sein des « islamo-gauchistes ». En réponse, le CNRS a cherché à démontrer que cette expression était une fabrication de « l’extrême-droite »[1], ce terme étant entendu au sens restreint des courants idéologiquement proches du RN. Se dressant face au CNRS, le journal Marianne[2] a répliqué que cette expression fut forgée par l’intellectuel Pierre-André Taguieff au début des années 2000, pour désigner les courants de gauche pro-palestiniens. La chasse à « l’islamo-gauchisme » fut ensuite popularisée par l’essayiste Caroline Fourest[3], non pas pour attaquer la gauche en bloc, mais pour constituer un clivage interne à la gauche, en visant initialement tout discours critique du régime israélien, qui s’est ensuite élargi à tout discours critiquant l’islamophobie. Ainsi, plutôt que de parler d’une « lepénisation » des esprits dans les dernières années, il serait plus exact de parler d’une « fourestisation » du discours politique qui s’est sédimentée sous Manuel Valls. Historiquement, ce camp s’est construit dans le rejet du « beauf » raciste caricaturé par Charlie Hebdo, journal aujourd’hui obsédé par l’islam comme en témoigne les éditoriaux de Riss. Aujourd’hui encore, l’épicentre politique de ce courant se situe au sein du PS, et l’ironie de la situation est qu’il est persuadé d’incarner « le camp du bien » face au mal qui serait incarné par un RN… dont les idées ressemblent de plus en plus aux siennes.

 

 

Une nouvelle extrême-droite issue de la gauche

 

« Est d’extrême-droite la logique qui considère que notre société serait menacée par un groupe essentialisé désigné comme ennemi intérieur à éradiquer »

 

Cette généalogie nous pose la question suivante : peut-on considérer que le seul critère pour être « d’extrême-droite » est le positionnement vis-à-vis du RN ? Ou bien faut-il reconnaître que la catégorie « d’extrême-droite » est relative aux conditions spécifiques d’une situation historique et géographique donnée ? Nous proposons le critère d’identification suivant : est d’extrême-droite la logique qui considère que notre société serait menacée par un groupe essentialisé désigné comme ennemi intérieur à éradiquer. Or, quand un éditorial de Riss accuse « le boulanger musulman » de soutenir le terrorisme, quand Fourest accuse « les familles musulmanes » de refuser l’enseignement de la Shoah à l’école, difficile de faire plus extrême : nous sommes bel et bien dans une version contemporaine de la fabrication de l’ennemi intérieur. Sur ce point, Taguieff a le mérite d’être moins hypocrite, puisque lui assume clairement sa proximité avec le Likoud israélien et avec la théorie du choc des civilisations, qui fournit le substrat géopolitique à ce néo-racisme : il s’agit, au nom de la défense d’un Occident pensé comme représentant la modernité, de désigner comme menace principale le groupe religieux qui vit dans les zones convoitées par l’impérialisme. Or ce courant, porté par les néo-conservateurs états-uniens et israéliens, a réussi à créer une véritable forme transnationale d’extrême-droite reprenant des catégories conceptuelles issues de la gauche, et parvenant à influencer les partis de gauche en Europe.

 

Répétons-le, notre propos n’est pas de renvoyer au RN les néo-conservateurs de gauche, mais au contraire de bien comprendre la singularité idéologique de ces derniers. En fait, l’obsession médiatique autour du RN a longtemps brouillé les cartes, et les néo-conservateurs ont pu dissimuler leur véritable projet politique, derrière une rhétorique anti-raciste, qui ne fait plus guère illusion aujourd’hui. Et si l’on suit l’ordre chronologique, c’est bien Marine Le Pen qui s’est « vallsisée », et non l’inverse. La gauche néo-conservatrice semble même déterminée à doubler le RN sur sa droite, en croyant y voir un moyen de parler aux classes populaires, sans réaliser qu’il s’agit d’un fantasme fabriqué par et pour la bourgeoisie européiste qui a besoin d’occulter les clivages de classe, exacerbés par l’échec économique du projet européen.

 

 

Une extrême-droite produite par l’identité européenne

 

Il faut bien voir que les partisans de « Charlie à tout prix », pour reprendre l’expression de Frédéric Lordon[4], sont généralement du côté du pouvoir face aux « classes dangereuses » : on les a ainsi vus applaudir à la répression des Gilets jaunes caricaturés en antisémites, on les a vus délégitimer la parole de victimes d’agression sexuelles ou de violences policières… Toutefois, au final, même en pleine crise sanitaire, ils finissent toujours par revenir à leur obsession pour l’islam. Dans cette croisade, ils sont rejoints par certains souverainistes transfuges de la gauche comme en témoigne la participation d’un Kuzmanovic aux côtés de Fourest dans le documentaire Islamo-gauchisme : la trahison du rêve européen. Il est intéressant de noter que le documentaire s’inscrit dans la vision d’une « identité européenne » blanche et judéo-chrétienne qui constitue la nouvelle idéologie dominante (point développé dans mon article Pour une critique de l’identité européenne[5]). C’est sur ce nouveau consensus que peut s’établir la jonction idéologique entre des familles politiques que tout devrait opposer, la droite identitaire, la gauche néo-conservatrice, ainsi qu’une partie des souverainistes qui prétendent avoir dépassé le clivage gauche-droite mais dont la vision de la République reprend le pire de la gauche et le pire de la droite. Or, contrairement à ce que l’on entend parfois, ces rapprochements ne visent pas à renverser le système, mais au contraire à pérenniser celui-ci, en assurant un soutien extérieur aux institutions dites « républicaines »[6].

 

 

Une « extrême-droite institutionnelle »

 

« Aujourd’hui, il n’est plus exagéré de parler d’une « extrême-droite institutionnelle », c’est-à-dire portée par les institutions et disposant de solides relais politiques et médiatiques »

 

En effet, à la différence d’une partie de l’extrême-droite restée anti-système et donc méfiante envers les institutions, les néo-conservateurs les ont littéralement épousées. Aujourd’hui, il n’est plus exagéré de parler d’une « extrême-droite institutionnelle », c’est-à-dire portée par les institutions et disposant de solides relais politiques et médiatiques. Ce processus d’institutionnalisation est antérieur à Macron, puisqu’il était déjà bien amorcé sous le gouvernement Valls, notamment avec la création du Printemps Républicain[7]. Parmi les institutions prises d’assaut, citons l’exemple de l’éducation nationale où a été créé un Conseil des Sages de la Laïcité, qui visait à marginaliser l’Observatoire de la Laïcité (aujourd’hui dissout). Ce Conseil des Sages, dont la liste est éloquente[8], travaille avec la Licra pour faire de l’entrisme idéologique dans les écoles, malgré l’opposition des enseignants et des parents d’élèves[9]. Leur objectif : transformer l’éducation nationale en un ministère de la police de la pensée, au départ tourné spécifiquement contre les enfants des quartiers populaires, puis au fur et à mesure contre toutes les pensées oppositionnelles. Dans leur vision, les immigrés mais aussi les catégories subalternes dans leur ensemble sont considérées comme des êtres manipulables (par la religion ou par les théories du complot) qu’il faut aller « émanciper », de gré ou de force, en mobilisant les institutions. Evidemment, il s’agit d’un échec complet, puisque les enquêtes montrent que ce bourrage de crâne est massivement rejeté par les jeunes générations. Les écoliers de 2015 étant devenus des étudiants, il est logique à présent que l’Université soit la cible de cet activisme avec les procès en islamo-gauchisme. Notons le rôle important joué par la Licra, qui témoigne que nous ne sommes pas en présence d’un racisme traditionnel, mais d’un variant plus sophistiqué qui s’illusionne sur son propre statut et semble voir des identitaires partout, sauf dans son propre miroir.

 

Pour conclure, beaucoup d’observateurs se trompent lorsqu’ils attribuent cette institutionnalisation de l’extrême-droite à l’effet d’une « hégémonie culturelle » qu’aurait conquise le RN. Si hégémonie il y a, celle-ci a été conquise par un courant politique issu d’une partie de la gauche, représentant une classe sociale particulière, une bourgeoisie fragilisée et qui se sent « culturellement » insécurisée par le reste de la société. Si cette bourgeoisie geignarde et victimaire est très active sur les réseaux sociaux, elle reste en revanche structurellement déclinante et sa prise de pouvoir au sein des institutions a eu les effets inverses de ce qu’elle escomptait, avec l’émergence d’une nouvelle génération ayant développé des anticorps politiques qui la prémunissent du virus néo-conservateur divisant notre société.

 

 

[1] https://www.cnrs.fr/fr/l-islamogauchisme-nest-pas-une-realite-scientifique

[2] https://www.marianne.net/societe/entretien-avec-pierre-andre-taguieff-premiere-partie-quest-ce-que-lislamo-gauchisme

[3] https://www.liberation.fr/debats/2016/04/14/islamo-gauchisme-aux-origines-d-une-expression-mediatique_1445857/

[4] https://blog.mondediplo.net/2015-01-13-Charlie-a-tout-prix

[5] https://www.contretemps.eu/europe-identite-racisme-frontiere-exclusion/

[6] Voir à ce sujet l’entretien de Stefano Palombarini : https://positions-revue.fr/sil-existe-encore-un-barrage-pseudo-republicain-en-france-cest-desormais-contre-la-gauche-antiliberale-entretien-avec-stefano-palombarini/

[7] http://www.slate.fr/politique/le-printemps-republicain-devoile/episode-1-creation-mouvement-bouvet-clavreul-maillard-valls-lrem-laicite-islamisme-debat-medias-entrisme

[8] http://www.ac-toulouse.fr/cid131555/composition-du-conseil-des-sages-laicite.html

[9] https://twitter.com/ProfsdeBesac/status/1364641754805383173


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