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D’une révolution à l’autre, par Mathilde Larrère
A l’automne 2019, nous assistons au phénomène de surgissement simultané de mouvements insurrectionnels en différents points du globe. Partout s’exprime surtout la colère des classes moyennes et populaires contre leur dépossession économique et démocratique, ainsi que leurs désirs de justice sociale, de justice fiscale et de souveraineté réelle
Par Mathilde Larrère Publié in #2 L’Ère des Révolutions le 18 mars 2020 17 min de lecture
Editorial : l'ère des crises Précédent Révolution : ne pas énerver par Ludivine Bantigny Suivant

Alger, Hong Kong, Le Caire, Athènes. Quatre villes dont le nom est graffité sur un mur de Paris, en octobre 2019 ; cinq espaces travaillés par des soulèvements populaires, de nature différente mais qui affirment ici leur solidarité.  « Solidarity with Exarcheia [1]. Sous les pavés la plage [2]. Yellow Jacket be water [3] » est inscrit à plusieurs mains en novembre de la même année sur un mur de Hong Kong. Une autre personne a rajouté en dessous « Merci beaucoup ». Les scripteurs comme langues se rencontrent, ce d’autant qu’une inscription en sinogramme complète la composition – sans que je puisse la traduire. Les soulèvements populaires, qui se rêvent, se veulent révolutionnaires à l’automne 2019 cherchent à se donner la main par-delà les frontières.

Ailleurs, c’est au-delà des siècles que les mains sont tendues : « Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, on ne vous oublie pas. 1919 – 2019 » est graffité sur la Capitole à Toulouse en janvier 2019, pour les cent ans de la semaine sanglante de Berlin qui mit fin à la révolution spartakiste. « On veut pas mai 68, on veut 1871 » s’inscrit en marge d’une manifestation contre la réforme du rail au printemps 2018. On peut lire « Gilets Jaunes Sans culotte » tout près de l’Arc de Triomphe vandalisé le 1er décembre 2018, cependant que quelques jours plus tard, en réaction aux cris d’orfraie des rédactions suite au « saccage » du monument, des mains anonymes y répondent à trois rues de l’Étoile par un : « 14 juillet 1789, des casseurs saccagent un monument historique ».

Cinq semaines plus tard, c’est à la Commune que l’acte VIII des Gilets jaune semble vouloir rendre hommage en laissant un « 1871 raisons de niquer Macron » près de l’Assemblée nationale. Dans la cour de la Sorbonne, en mai 1968, affiches et graffitis multipliaient les références au Che, à Mao, Rosa, Lénine et la Commune de Paris. Les écritures urbaines créent par leurs innombrables citations un internationalisme des luttes et tisse une histoire assumée et brandie des révolutions.

A l’automne 2019, nous assistons au phénomène de surgissement simultané de mouvements insurrectionnels en différents points du globe. En France où le mouvement des Gilets jaune ne semble pas vouloir s’essouffler en dépit des prophéties qui se veulent auto-réalisatrices des médias dominants ; à Alger, où le refus de voir le président briguer un cinquième mandat donne naissance à un vaste mouvement démocratique qui fête en février 2020 sa première année ; mais aussi à Hong Kong, au Chili, au Liban, à Barcelone pour ne citer que les plus marquants. Certes, ces différents soulèvements diffèrent par leurs causes : une taxe WhatsApp au Liban ou sur les carburants en France, l’augmentation du prix du ticket de métro au Chili, trois gouttes d’eau qui faisaient déborder le vase trop plein des bourses et des frigo trop vides. A Hong Kong, c’est le projet de loi d’extradition vers la Chine qui met le feu aux poudres, à Barcelone l’inique jugement des indépendantistes catalans. Partout s’exprime surtout la colère des classes moyennes et populaires contre leur dépossession économique et démocratique, ainsi que leurs désirs de justice sociale, de justice fiscale et de souveraineté réelle. Ces soulèvements donnent l’impression d’un mouvement global qui est renforcé par la similitude de leurs images. De fait, les mêmes gestes de l’émeute urbaine de ce début de 21e siècle se retrouvent en plusieurs points. Aux pavés et cocktails Molotov lancés par des personnes aux visages dissimulés par des foulards, aux barricades enflammées répondent des compagnies de robocop armés de lanceurs de balles de défense, de grenades lacrymogènes qui noient les scènes dans la fumée, de canons à eau, quand ce n’est pas des chars et même des tirs à balles réelles comme au Chili ou au Liban. Partout les murs se couvrent d’écritures urbaines, l’acronyme ACAB (All Cops Are Bastards) est partout repris. Des manifestants grimés en Joker (le film sort alors sur les écrans) surgissent à Beyrouth comme à Barcelone. Les tutos de la révolte de Hong Kong pour étouffer les grenades lacrymogènes ou riposter aux drones avec des rayons laser circulent sur les réseaux sociaux, techniques reprises et même perfectionnées au Chili peu après. Partout des éborgnés, des mutilés, parfois des morts. Ajoutez à cela que les photographes, qu’ils le fassent consciemment ou pas, et les rédactions qui sélectionnent les photos, tendent à prendre des images qui se ressemblent, forgent et reproduisent des photos-types, quasi iconiques, comme autant de gestes de lancer à la Banksy, ou les mêmes vues de barricades… Il s’agit en effet pour certains moins d’illustrer le mouvement que de dire le mouvement, ce qui pousse à construire un idéal type iconographique de l’émeute, à uniformiser sa mise en image et à donner donc l’impression d’un soulèvement global. Et voici que les émeutiers d’ici affirment sur les murs ou dans leur cris et chants leur solidarité avec ceux d’ailleurs ! Tout est assemblé pour que de la simultanéité et de la similitude on se mette à craindre ou espérer un soulèvement global.

Pourtant, l’historien comme l’historienne ne saurait être surpris que des insurrections éclatent de façon simultanée et plus ou moins connectée, et que les images qui cherchent à en rendre compte produisent un corpus très cohérent. L’une des caractéristiques même des révolutions est leur capacité à circuler et tisser des liens au-delà des frontières, parfois des océans et au-dessus des siècles avec les autres révolutions.

On peut ainsi évoquer ce que l’on a longtemps appelé la Révolution atlantique[4], soit la succession des révolutions américaine (1776), batave (1780), française (1789), haïtienne (1791), suivies des indépendances sud-américaines (dans les années 1810), auxquelles il faudrait ajouter les révoltes irlandaises et suisses des années 1770-1780. Naples, Turin, puis l’Espagne, la Grèce enfin connaissent une vague révolutionnaire libérale au début des années 1820. En juillet 1830 le peuple de Paris renverse la Restauration, suivi en août des Belges qui, au cri de « Faisons comme les Français », arrachent leur indépendance au royaume des Pays-Bas. Le « moment 1830 »[5] voit aussi se soulever, en vain, les Polonais sous domination russe, et des Italiens comme des Allemands (les deux nations étant alors morcelées). Le Printemps des peuples embrase en 1848 presque tout le continent européen et connaît des répercussions jusqu’au Brésil. Des chercheurs travaillent actuellement sur la dimension transnationale de la Commune de Paris, plus globale qu’on pouvait le croire. Vient ensuite 1917, les révolutions russes aux prolongements réprimés de Berlin, d’Autriche et de Hongrie. L’année 68 est, à son tour, mondiale. Les révolutions dites de velours font chuter dans un pays après l’autre le bloc soviétique. En 2011, les révolutions arabes soulèvent Tunis, Le Caire, la Lybie, réveillent le Maroc, la Syrie, le Yémen et Bahreïn et se situent dans le prolongement des mouvements des places, Occupy Wall Street et les Indignados de la Plaza del Sol à Madrid.

Voilà plus d’une décennie que la recherche travaille ces questions de circulations révolutionnaires, pensant à nouveaux frais les phénomènes révolutionnaires en les sortant de leur escarcelle temporelle, nationale et « patrimoniale »[6]. Ce faisant, les travaux sur ces questions infirment les interprétations « contagionnistes » souvent prisées par les médias, selon lesquelles le désordre et le mécontentement populaire se « propagent » telle des maladies, quand on n’imagine pas un complot et la main de l’étranger. Le choix du mot et de la catégorie de « circulation » permet aussi de dépoussiérer une histoire des transferts unidirectionnels – qui était celle de la révolution atlantique de Palmer et Godechot dans les années 1950 – qui ne trouvaient souvent qu’un centre messianique et des périphéries passives, réceptrices, sans attention pour les effets retours, les appropriations et métissages au cœur des différents soulèvements. On sait donc bien désormais que le soulèvement, potentiellement révolutionnaire, est toujours un horizon possible, un espoir pour les uns, une crainte pour les autres, et que l’embrasement ici facilite le passage à l’acte ailleurs. Dans des espaces préparés par une contestation politique et sociale, fragilisés par des crises économiques et démocratiques, et travaillés par une circulation des textes et des idées contestataires, la nouvelle d’une révolution galvanise les oppositions, offre un modèle à s’approprier. À constater les inégalités sociales, les injustices fiscales et les dénis de démocratie on devrait même s’étonner plus de son absence que de son surgissement. Ce d’autant plus que le messianisme a toujours été une des données des cultures révolutionnaires, de la Révolution française aux internationales, exprimant toutefois plus une solidarité entre les peuples « frères » qu’organisant concrètement une diffusion révolutionnaire.

Si les savoir-faire, les gestes, les idées révolutionnaires circulent, rien de surprenant à ce que circulent tout autant les savoir-faire, gestes et idées contre- insurrectionnelles. Aux internationales révolutionnaires (rouges ou noires) répondent des internationales blanches de la répression. Toute histoire des circulations révolutionnaire comprend, implique, infère celle de la circulation des contre-révolutionnaires, et des moyens de réduire la révolution, ou de l’empêcher. Les solutions urbanistiques de maintien de l’ordre à la Haussmann se sont diffusées dans toute l’Europe et ont essaimé en Amérique du sud. En 1898, c’est « pour la défense sociale [et] contre les anarchistes » que se réunit à Rome la première Conférence internationale des polices. Plus encore au XXe siècle avec l’Entente internationale contre la IIIe Internationale (1924), et à nouveau dans la deuxième partie du 20e dans la logique des blocs. On sait aussi combien le « savoir-faire français » en matière de maintien de l’ordre colonial, utilisé pendant la bataille d’Alger, a nourri les techniques, idéologies et stratégies répressives des dictatures d’Amérique du Sud. Le 12 janvier 2011, Michèle Alliot-Marie proposait encore au régime de Ben Ali « le savoir-faire français à la police tunisienne pour régler les situations sécuritaires » – entendez, écraser la révolution tunisienne naissante…

Si l’historien ou l’historienne ne s’étonne donc pas des embrasements simultanés et des connexions assumées par les acteurs et actrices de ces mouvements, s’il a même les outils pour les comprendre, il ou elle ne s’étonne pas plus des nombreuses citations qui sont faites à l’histoire longue des révolutions. Dans ses Thèses d’Histoire Walter Benjamin écrivait que si les révolutions sont des bonds vers l’avenir, elles sont toujours aussi « des sauts de tigres vers le passé ». Aux citations explicites, parfois teintées d’humour sur les murs des villes, s’ajoutent la reprise des chants, des objets, des vêtements du passé. La révolution française a été ainsi abondamment citée au cœur du mouvement des Gilets jaunes, qui ont ressorti les bonnets phrygiens, repris des vers du Chant du départ (1794) sur les banderoles (« Le peuple souverain s’avance / Tyrans descendez au cercueil, le 24 janvier 2020), promené des guillotines. En 1871, pendant la Commune, on pouvait lire dans les colonnes du Père Duchesne ressuscité (c’était en effet le titre du journal d’Hébert pendant la Révolution française) l’annonce de la constitution d’un « Comité de Salut public » : on se serait cru en 1793, à ceci près que le numéro était daté de l’an 79 de la République. En février 1917, les révolutionnaires russes érigent des statues à Danton, Robespierre. En décembre, quand la révolution d’octobre dépasse d’un jour la durée de l’insurrection parisienne de 1871, Lénine sort danser dans la neige. « La Kasbah, c’est la Bastille de la Tunisie et on va la démonter, comme les sans-culottes français ont fait tomber la Bastille en 1789 », promet un manifestant parmi les centaines qui sont massés devant le palais du Premier ministre dans le centre de Tunis, le 24 janvier 2011[7].

Autre exemple intéressant d’autant qu’il passe les années et les frontières, la Liberté guidant le peuple peinte par Delacroix au lendemain de la révolution parisienne de juillet 1830, est une image iconique que l’on retrouve d’une révolution à l’autre. Le peintre turc, Zeki Faik, la pastiche ainsi en 1933 pour célébrer le dixième anniversaire de la révolution. Intitulé İnkılap yolunda (Sur la voie de la Révolution), la toile figure la Liberté prenant appui sur un socle solide sur lequel est gravé la date de fondation de la république turque. Une enfant porte un livre dont le titre est en graphie latine et foule au pied une écriture arabe, évocation de la révolution graphique qui s’est opérée. C’est cependant Mustapha Kémal (plus que la Liberté) qui est le centre de l’attention, ce qui ne surprend guère au vu du culte de la personnalité qui eut tôt fait de se mettre en place. En 1936, John Heartfield, un artiste allemand communiste qui avait fui le nazisme en 1933, place dans un photomontage une photo de défilé de troupes fidèles aux républicains devant le tableau de Delacroix. La citation iconographique à la Liberté impose la lutte des républicains espagnols dans l’héritage des révolutions. En 2012, le mur de Bethléem est peint d’une Liberté brandissant un drapeau palestinien, entouré d’un Gavroche armé d’un lance pierre et d’un combattant masqué par son keffieh. Lors d’Occupy Gezi en 2013, l’artiste Ertugrul Ismet Örs a composé une photo en prenant clairement la Liberté de Delacroix en modèle.

Une fresque murale à Aubervilliers au printemps 2019 « giletjaunait » le tableau : l’arc de triomphe remplaçait en fond les tours de Notre Dame du tableau originel, les combattants portaient le célèbre gilet et l’allégorie y gagnait un étrange caraco couvrant sa poitrine. Bientôt le soulèvement de Hongkong produisait quelques « mèmes » du célèbre tableau, qu’on retrouvait aussi graffité à Karthoum, au Soudan, en novembre 2019.

Chaque révolution est ainsi riche d’innombrables mobilisations de l’ancien. Citation pour honorer, s’inscrire dans une filiation, revendiquer un héritage, citation souvent aussi pour dire dans un même mouvement la continuité, la reprise, parfois la juste vengeance, et bien souvent le nécessaire dépassement. « Nous chérissons le souvenir de la Commune en dépit de son expérience trop restreinte » résumait Trotski en 1920, avant de conclure « La Commune, nous la vengerons ».

Les révolutions n’ont donc pas fini de circuler ; et les médias de s’en étonner, de s’en effrayer. Il n’y avait aucune raison à ce que la révolution échappe au long processus de mondialisation, de globalisation et d’accélération qui travaille tous les domaines.


[1] Exarcheia est un quartier d’Athènes, proche de l’école polytechnique qui fut en novembre 1973 l’épicentre de la révolte étudiante contre la dictature des colonels, un soulèvement écrasé par les chars. En 2008, c’est aussi d’Exarcheia que débute le mouvement contre la politique austéritaire du gouvernement, après la mort sous les balles de la police d’un adolescent du quartier, le 6 décembre. Exarcheia est considéré comme un lieu emblématique par ses partisans, mais très critiqué par ses détracteurs : cœur de la résistance et de la culture alternative pour les anarchistes, anti-autoritaire, gens de gauche et écologistes ; ou bien zone de non-droit (la police n’y étant pas la bienvenue), de violences et du commerce de drogue pour les médias de masse et le gouvernement grec qui tente par tous les moyens de détruire cet espace libertaire et de démocratie participative. En septembre 2019, le gouvernement entamait justement une vaste opération de contrôle du quartier.

[2] Célèbre slogan de mai 68 à Paris.

[3] Be Water est aussi un slogan, bientôt un hashtag du soulèvement de Hong Kong. Tiré d’une citation de Bruce Lee, il appelle les manifestants à se comporter comme l’eau pour se disperser à l’arrivée des forces de l’ordre et se reformer ailleurs.

[4] Les historiens Jacques Godechot et Robert Palmer – qui parle quant à lui de « révolution occidentale » – sont les deux principaux auteurs à l’origine du concept : ils ont chacun produit un ouvrage sur cette théorie après une communication commune au Congrès international des sciences historiques de Rome, en 1955.

[5] Sylvie Aprile, Jean-Claude Caron, Emmanuel Fureix (dir.), La liberté guidant les peuples : les révolutions de 1830 en Europe, Seyssel, Champ Vallon, mai 2013

[6] D’une révolution à l’autre, Colloque international Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Université Paris Diderot-Paris 7, 12–14 juin 2013, organisé par Maud Chirio, Mathilde Larrère et Eugénia Paliéraki

[7] Propos rapporté par le Parisien, le 24 janvier 2011. http://www.leparisien.fr/international/tunis-des-centaines-de-manifestants-defient-a-nouveau-le-couvre-feu-24-01-2011-1240543.php


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