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« Quelque chose est pulvérisé. », entretien avec David Dufresne
David Dufresne est un ancien journaliste institutionnel (Libération, i-télé, Médiapart) qui a choisi de raccrocher les gants en soie du petit monde médiatique parisien pour enfiler ceux plus râpeux du ring politique. Durant le mouvement des Gilets jaunes, il passe derrière le clavier et se rend célèbre via son compte Twitter grâce à ses fameux « Allô place Beauvau ? » où il interroge directement le politique sur les multiples violences policières que tout le monde semble chercher à ignorer. Nous l’avons rencontré à cette occasion afin d’évoquer avec lui le thème des violences policières.
Par N. Publié in #1 Gilets jaunes : apports, limites, risques, #ENTRETIENS le 17 novembre 2019 27 min de lecture
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David Dufresne est un ancien journaliste institutionnel (Libération, i-télé, Médiapart) qui a choisi de raccrocher les gants en soie du petit monde médiatique parisien pour enfiler ceux plus râpeux du ring politique. Depuis, il a multiplié les enquêtes au long-court, derrière la caméra (Quand la France s’embrase, Prison Valley) ou derrière la plume (Maintien de l’ordre : Enquête,Tarnac, Magasin général, On ne vit qu’une heure, Une virée avec Jacques Brel…). Durant le mouvement des Gilets jaunes, il passe derrière le clavier et se rend célèbre via son compte Twitter grâce à ses fameux « Allô place Beauvau ? » où il interroge directement le politique sur les multiples violences policières que tout le monde semble chercher à ignorer. En octobre 2019, il revient avec Dernière sommation, un roman haletant sur son expérience de ces derniers mois, sous les traits d’Etienne Dardel, ex-journaliste écœuré par un univers médiatique corrompu et un monde politique en déliquescence. Nous l’avons rencontré à cette occasion afin d’évoquer avec lui le thème des violences policières.

Positions : David Dufresne, la première question que j’ai envie de vous poser avant d’aborder votre implication dans le mouvement des Gilets Jaunes c’est : pourquoi avoir quitté la France à la suite des présidentielles de 2007, et pourquoi être revenu ?

Dufresne : La première raison, c’était de montrer à mes enfants une autre culture, un autre monde, une autre façon de voir les choses. Mais il y a un élément déclencheur : c’est un débat entre Ségolène Royale et Nicolas Sarkozy en 2007, lors de l’entre-deux tours, où Ségolène Royale dit qu’elle veut « l’ordre juste » et Nicolas Sarkozy, malin, lui répond « Je veux juste de l’ordre ». Ce moment où on sent en 2007 que la France est empêtrée dans des réflexions sécuritaires et refuse d’ouvrir les imaginaires et les réalités, en choisissant de les enfermer dans cette seule question de la sécurité sécuritaire. Et ça, ça fait suite à 30 ans de débats et notamment à partir de 1984 lorsque la gauche socialiste fait son virage sécuritaire avec la loi sur la sûreté. Partir, c’était cette idée de sortir de ce débat et d’aller vers d’autres horizons. Le retour est assez cocasse. A l’été 2018, quand je rentre, ce que j’avance à mes amis québécois pour expliquer mon retour, c’est que ce qui me manque de la France, c’est la confrontation, la contestation. En décembre 2018, je reçois des emails d’amis qui me disent qu’ils comprennent à ce moment-là ce que j’ai voulu dire…

Positions : Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience, aux premières semaines du mouvement des Gilets Jaunes, que vous deviez jouer un rôle, qu’il fallait que vous vous engagiez ?

Dufresne : A mon retour du Canada, après sept années, j’ai passé beaucoup de temps à Vesoul, pour écrire un livre sur les traces de Jacques Brel. Sur ce qu’il reste de lui dans la France d’aujourd’hui. De fait, j’ai rencontré, sans le savoir, des protos Gilets Jaunes. Dans le bouquin, beaucoup d’éléments que l’on va retrouver quelques mois plus tard sont présents. Mon livre sort en septembre 2018 et quelques mois plus tard le mouvement des Gilets jaunes démarre. J’avais choisi de faire une plongée dans la France des toiles cirées, et la Haute-Saône était alors le département pilote du 80 km/h. On m’a beaucoup parlé de la voiture, du mépris de Paris, du déficit démocratique, d’inégalités sociales. L’idée était d’aller dans les traces de Jacques Brel, à sa manière. Sa grande idée c’était : faut aller voir. Donc je suis allé voir. Le premier rond-point que je visite, dans le Tarn, c’est justement après un débat sur le livre sur Brel, et je connecte immédiatement cette occupation avec ce que j’ai vécu à Vesoul.

Positions : Plongé dans un réel en souffrance…

Quand je rentre à Paris, arrive le 1er décembre, l’Acte III, l’Arc de Triomphe, et là en tant qu’observateur de la police depuis 30 ans, des questions du maintien de l’ordre notamment, je me rends compte que quelque chose est pulvérisé.

Dufresne : En souffrance, en colère, en intelligence, en organisation, en dignité, en désarroi. Beaucoup, beaucoup de choses. Et donc, là, je vois cette cabane et je me dis :  c’est profond leur affaire, c’est quelque chose. Quand je rentre à Paris, qui est malgré tout mon point de chute, arrivent le 1er décembre, l’Acte III, l’Arc de Triomphe, et là, en tant qu’observateur de la police depuis 30 ans, des questions du maintien de l’ordre notamment, je me rends compte que quelque chose est pulvérisé. Je vois des violences policières en masse, inadmissibles, et comme je n’ai pas eu le temps de m’y habituer avec la COP 21, la loi travail, les ZAD, Nuit Debout, je passe d’un coup du milieu des années 2000 à aujourd’hui. Et là, tout éclate au garnd jour. Le prétendu maintien de l’ordre à la française qu’on nous vend, c’est du pipeau. Je vois alors des images violentes, qui ne sont pas répercutées dans les médias traditionnels. Je ressens un effet de sidération, et devant la violence et devant le silence médiatique. Mon premier signalement est pour un lycéen qui manifeste contre Parcoursup. C’est un peu le père en moi qui réagit, ou le citoyen.

Positions : Dans votre ouvrage, il y a un passage fascinant, où un de vos personnages représentant de syndicat policier, Serge Andras, explique à Frédéric Dhomme qui est le patron de la direction de l’ordre public et de la circulation, que les policiers n’en peuvent plus d’être contenus, qu’ils ne supportent plus la passivité des ordres, les contraintes légales et administratives et qu’ils finissent même par s’équiper eux-mêmes en badge, matraque, etc. Et un peu plus loin dans le livre, dans une conversation entre le préfet et Dhomme, le préfet explique que le seul moyen de tenir les troupes, de pouvoir se faire encore obéir des policiers, c’est de leur laisser carte-blanche. Je vous cite, c’est le préfet qui parle : « Frédéric, vous le savez mieux que personne : si on veut tenir nos troupes, elles doivent se sentir libres. Plus elles seront violentes, plus elles seront aux ordres… Sous notre protection, et la crainte. En roue libre, mais dans nos pistes, en quelque sorte… L’entre-soi ça tient le groupe. L’Empereur disait : on gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus. »    
Est-ce que cet extrait là, vous le tenez d’une source ?

Dufresne : Le roman est très, très largement inspiré de la réalité. Si vous voulez, les personnages sont des personnages composites. Ce sont des conglomérats de flics, de hiérarques de la police… Idem pour la présentatrice télé, c’est une journaliste de synthèse par exemple. La phrase « Plus ils seront libres, plus ils seront à nos ordres. », oui ça m’a été dit comme ça. C’est l’avantage du roman : il permet de s’affranchir des off et d’être au plus près de la vérité.

Positions : On a vu pendant le mouvement des GJ une répression terrible, et on a vraiment l’impression que les policiers ont, comme vous le dîtes dans votre ouvrage été envahi par « l’esprit cow-boy », un sentiment d’impunité totale. Le plus éloquent à mon sens, c’est la manifestation des pompiers du 15 octobre. On aurait pu croire que les forces de l’ordre seraient tactiquement mesurées, en raison du fait que les pompiers sont très populaires dans notre pays et que les forces de l’ordre sont habitués à travailler avec les pompiers et qu’à ce titre ils peuvent les respecter. D’autant plus que certains pompiers sont des militaires. Mais en fait non, la répression a été identique à une manifestation des Gilets Jaunes : lacrymo, LBD, grenade gli-f4, tabassage, etc. Peut-on dire que la police est en « roue libre » ?

Dufresne : On peut le dire, et le claironner. Sur les pompiers, il y a eu des manifestations extrêmement dures en 2004 je crois. Les pompiers ont un avantage tactique, ils sont aussi bien équipés que les policiers. S’ils viennent coiffés de leur casque, vêtus de leur manteau ignifugé, ils sont protégés. Ce qui avait valu des affrontements terribles en 2004. Ce qu’on peut voir, et le cas de Steve à Nantes est tout à fait emblématique, ce sont des policiers en roue libre depuis des mois et des mois, samedi après samedi, qui agissent n’importe comment, quelle que soit la foule, quelles que soient les conditions, l’ambiance, et on aboutit au drame.

Positions : Est-ce que c’est une police qui est en roue libre même vis-à-vis de sa hiérarchie ou il y a la caution induite des officiers ?

Les baqueux, qui ne sont absolument pas un corps constitué, pas des unités de maintien de l’ordre, ni formés, ni équipés, ni entraînés, agissent sur les manifestants comme ils agissent dans les quartiers populaires. C’est-à-dire en imaginant, de manière tronquée, que tout le monde est un délinquant, que tout le monde est un criminel, que tout le monde doit être appréhendé, si ce n’est avec violence, en tout cas avec force

Dufresne : Dans le cas du maintien de l’ordre, logiquement, gendarmerie mobiles et CRS sont des corps constitués, très hiérarchisés, d’inspiration militaire d’une certaine manière. Donc, la chaîne de commandement pèse. En revanche, le propre même de la BAC c’est l’autonomie. Le commissaire en début de semaine, il dit à ses troupes : « Vendredi je veux que vous m’ayez fait 50 affaires, démerdez-vous, je veux plus vous voir d’ici-là ». C’est ça être en roue libre aussi. En fait, la BAC, ce sont des gardiens de la paix au départ, mais pas en tenue. Ils exercent un pouvoir de fascination auprès de certains de leurs collègues justement en raison de cette autonomie. Là où on a vu le problème de manière vraiment criante, samedi après samedi, c’est pendant les manifestations. Les baqueux, qui ne sont absolument pas un corps constitué, pas des unités de maintien de l’ordre, ni formés, ni équipés, ni entraînés, agissent sur les manifestants comme ils agissent dans les quartiers populaires. C’est-à-dire en imaginant, de manière tronquée, que tout le monde est un délinquant, que tout le monde est un criminel, que tout le monde doit être appréhendé, si ce n’est avec violence, en tout cas avec force. Si vous mettez ces hommes-là, avec cette vision du monde, face à une foule de manifestants, ça fait ce que l’on a connu pendant les manifestations…

Positions : Est-ce qu’on peut dire que les quartiers ont constitué une sorte de répétition générale pour la répression ? Finalement, on s’est beaucoup entraîné sur les quartiers populaires, à contenir des foules, même si ce sont des foules plus morcelées qu’une manifestation. Est-ce qu’il n’y a pas eu une répétition de la violence sur une population qui était invisibilisée ?

Dufresne : Beaucoup de gens disent : les banlieues ont servi de laboratoire. Dans l’idée de laboratoire, il y aurait l’idée qu’en 1971, quand les BAC sont créées en Seine-Saint-Denis, des gens auraient imaginé que 30-40 ans plus tard, ces hommes-là allaient servir… En réalité, c’est dans les années 90 que la BAC arrive dans les manifestations, et de manière très forte au moment du CPE en 2006. Est-ce qu’en 1971, quand la BAC est créée, en Seine-Saint-Denis, donc très clairement dirigée contre les banlieues, on se dit que les baqueux seront dans tous les mouvements de foule de France et de Navarre ? Je n’en suis pas sûr. Que les quartiers populaires aient servi et servent de camp d’entraînement aux BAC, en revanche, ça me paraît plus juste. Il y a cette idée de territoires perçus comme des terrains de jeu des baqueux

Positions : Au sein desquels on a testé les LBD….

Dufresne : Le LBD au départ c’est le flashball, c’est pas du tout destiné aux banlieues, ni à la BAC. C’est utilisé contre les forcenés, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas du tout en mouvement. Ça a été inventé pour ça. Après, ça a été transmis effectivement aux BAC. Mais historiquement, c’était pour les forcenés. Ce qui explique que la plupart des pays ne l’utilisent pas en maintien de l’ordre, parce que cette arme n’est pas faite pour des foules en mouvement… Sauf qu’aujourd’hui, ça s’est généralisé. Un point extrêmement important : en 2005, deux jours avant Zyed et Bouna, Sarkozy décide d’un « plan de séurisation des cités », où il dit : « on va mettre les gendarmes mobiles, les CRS, on va les cantonner dans les quartiers puisqu’aujourd’hui – ironie de l’histoire – les manifestations ça se passe bien. » D’ailleurs, je raconte cette scène dans le roman quand Dhomme rencontre Sarkozy, la séquence d’Argenteuil, le commissariat, tout ça est authentique. En germe, il y a dans ce plan de Sarkozy ce que l’on connaît aujourd’hui, l’idée que CRS, gendarmes mobiles et BAC travaillent ensemble dans les cités. Une union qui se retrouve ensuite dans les manifestations des Gilets jaunes et autres. Sauf qu’entre les services, il y a du tirage. Des services s’entendent très bien, mais ça n’est pas le cas partout. Ce moment-là, 2005, est extrêmement important car il y a un basculement. Il y a un transfert, si j’ose dire, de compétences, d’usage des armes. C’est là que le LBD va être généralisé et utilisé dans les quartiers pour ce qu’il n’est pas… Il n’est pas une arme d’attaque. C’est écrit dessus : lanceur de balles de défense. Mais c’est utilisé comme une arme d’attaque.

Positions : Parce qu’efficace, parce que dissuasif, et on sent bien que c’est une arme de terreur très marquante. D’où les mutilés que vous avez recensés.           
Je voudrais reprendre 3 citations : l’une du 6 novembre 1995, dans un contexte de grèves et de manifestations, Jacques Chirac alors premier ministre dit : « Le dernier mot doit revenir à la loi […] contre ceux qui veulent semer la violence » ; en 2005, Chirac est président, et Sarkozy alors son ministre de l’intérieur pendant la crise des banlieues dit sous la forme d’un ultimatum : « C’est la force légale de la République ou la force brutale des bandes ». Le 31 décembre 2018, Emmanuel Macron dit, et vous le citez dans votre roman, au soir de ses vœux présidentiel : « L’ordre républicain sera assuré sans complaisance car j’attends de chacun ce respect indispensable à la vie en société ».         
Est-ce que ce faux dualisme systématique imposé par le politique : l’ordre républicain contre le désordre anarchiste, sauvage, barbare ; ne devrait-il pas être posé sous d’autres termes : l’ordre bourgeois contre le désordre temporaire prélude à un nouvel ordre social et populaire ?

Dufresne : Ça n’est pas à moi de décider quelle est la nature du désordre. Moi, j’observe l’ordre. Et en effet, toutes ces citations tournent autour d’une même idée, la définition de Max Weber de 1919 : « L’Etat revendique pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Je crois que là, il y a tout. Qu’est-ce que c’est que l’Etat ? Qui est Macron ? Il est élu de manière minoritaire. « Monopole », s’il y a bien quelque chose que l’on peut discuter, c’est la question du monopole. « Violence physique légitime », quelle légitimité ? Quelle violence ? Et surtout le mot clé qui est toujours oublié parce que la phrase est toujours résumée autrement : « L’Etat a le monopole ». Non, l’Etat « revendique » ! L’Etat revendique. Si quelqu’un revendique, ça veut dire que c’est une négociation, un appel, que ça n’est ni établi ni coulé dans le marbre. C’est pourquoi cette citation me semble absolument passionnante, parce que l’on entre dans des discussions philosophiques. .

Positions : Il y a une phrase assez percutante dans votre roman lorsque vous dîtes que ceux qui commandent aujourd’hui « sont à des années lumières de sentir le peuple ». Est-ce que ces gens-là sont tellement déconnectés, qu’ils ne sont même plus capables de sentir ?

Dufresne : Oui, ils le sont. Et je peux le dire parce qu’il peut m’arriver de les côtoyer. Je vois très bien leur univers, y compris dans des hautes instances politiques. Le paradoxe, c’est que les flics, eux, sont dans la société… Mais ceux qui les commandent, et ceux qui commandent ceux qui les commandent, eux, sont déconnectés. Je crois que l’immense désarroi de l’Etat sur le mouvement des Gilets Jaunes est là. La peur du gouvernement, qui est aujourd’hui documenté avec Médiapart qui sort une note interne de la police où le 8 décembre le RAID avait été appelé en renfort… Je pense que cette peur vient de l’inconnu. Leur déconnexion est terrible. Pour preuve, les déplacements de Macron. Sept sur dix se passent très bien, les rues sont vidées, triées, contrôlées, avec des gars à lui. Et il y en a trois sur dix, c’est dément. Tout président de la République qu’il soit, il n’y a aucun respect pour cette fonction ; le mec est tutoyé, insulté, à un niveau assez inédit. Par exemple cette femme qui lui tend la main et qui lui dit (NDLR : le 31 octobre à Honfleur) : « Monsieur le président ? Je voulais vous dire à quel point votre couverture pour Valeurs Actuelles était vraiment répugnante ». Lui, à ce moment-là, il sent le peuple. Sa façon de réagir, son langage corporel, c’est un sourire venu de Mars. On comprend dans son regard et dans son sourire qu’il découvre, qu’il sent enfin ce qu’il représente. Evidemment, c’est un professionnel, un monstre froid, donc il reprend le dessus. Mais, vraiment, on sent que de tout son corps, il y a quelque chose qui passe. Au fond, plus il y a d’intermédiaires, plus il y a de polémistes télé, qui renforcent le pouvoir, en se croyant bon sens mais en étant que servilité, plus le pouvoir est déconnecté. Puy en Velay, qui est un moment important dans l’histoire des Gilets Jaunes, ce qui arrive à Macron, c’est ça justement. Après, quant à sentir le peuple… J’ai l’impression que les gens de droite pensent toujours que le peuple pue et les gens de gauche aimeraient que le peuple soit un peu plus pur.

Positions : Dans votre documentaire Quand la France s’embrase vous ressortez une note des Renseignements Généraux qui dit « La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et dans l’espace d’une révolte populaire des cités sans leaders et sans programme ». Est-ce qu’on ne pourrait pas dire exactement la même chose du mouvement gilets jaunes 14 ans plus tard ?

Dufresne : Ce rapport est assez notable parce qu’il est à tiroirs. D’abord, il y a une analyse sociologique faite par les services de renseignement que l’écrasante majorité de la presse et de la population ne fera pas. C’est-à-dire que le langage commun retient les émeutes, ou les violences urbaines, mais pas du tout le soulèvement populaire des quartiers et donc évidemment la connotation n’est absolument pas la même. Dans un cas, on qualifie le résultat : violences urbaines, émeutes ; et dans l’autre cas, on explique les événements, on les justifie, on les décortique, on les analyse sous l’angle le plus essentiel, celui de la politique. Il y a effectivement un acte politique. Est-ce que l’on peut dire que c’est la même chose pour les Gilets Jaunes ? D’une certaine manière, il y a des points de convergence. La grande différence, c’est que ces soulèvements de quartiers — certains parlent de révolte sociale — ont tous un point de départ : la confrontation avec la police. Ce qui arrive juste avant l’émeute, c’est un drame, expliqué ou pas expliqué, dans lequel la police joue un rôle, ou en tout cas une rumeur lui prête un rôle, et parfois, et souvent même, la réalité lui confère un rôle dans ce qui s’est passé avant les émeutes. Donc ça, c’est ce qui se passe dans les quartiers de manière assez récurrente, et c’est justement cette récurrence qui est décourageante. On a l’impression qu’elle est propice à l’indifférence : accrochages avec la police, morts, émeutes, marches blanches et l’oubli. Même si cette façon de voir aujourd’hui change un peu avec des Comités comme le Comité Adama, les Vérité et Justice qui éclosent, comme celui pour Wissam à Clermont Ferrand, et tant d’autres. A l’époque de Clichy-sous-Bois, c’est ce qu’on avait vu avec le collectif AC le Feu. Il y a des gens qui portent l’événement, qui le portent au-delà de l’actualité, qui vont devant les tribunaux, qui demandent des contre-expertises, qui exigent justice. Dans le cadre des Gilets Jaunes, il n’y a pas d’élément déclencheur, de morts dans un transformateur, ou de quelqu’un qui a voulu échapper à un contrôle de police pour une raison ou pour une autre, et qui trouve la mort. L’élément déclencheur n’est pas physique. C’est, en partie, cette histoire de taxe sur l’essence dont on sait qu’au moment où elle est annoncée, c’est un mensonge. Il ne faut jamais oublier ça ! On sait que la taxe sur les carburants ne va pas servir à la dépollution, à l’écologie, mais qu’elle va servir à tout autre chose. L’élément déclencheur, c’est un sentiment d’injustice mais qui est plutôt de l’ordre de la violence symbolique chère à Bourdieu ; là où en 2005, on était dans le cadre de la violence physique décrite par Weber avec la mort de Zyed et Bouna et, il ne faut jamais l’oublier, les brûlures très graves de Muhittin, le troisième.

Positions : Vous concluez votre documentaire par cette phrase : « La résolution des conflits par l’ordre n’efface jamais tout à fait les raisons des désordres ». A Positions nous pensons en effet que la crise des Gilets Jaunes n’est qu’un symptôme d’un mal systémique incarné dans le mode de production capitaliste. En 2005, vous constatiez déjà l’échec patent des partis politiques en général et de la gauche en particulier à saisir ce qui se jouait dans les cités ; avec les Gilets Jaunes ils ont été tout aussi démunis. Quel peut-être le débouché à la colère sociale ? Quelle peut être la voie de sortie du système capitaliste ?

Le sort qui est laissé aux quartiers populaires, aujourd’hui, grignote, ronge et désigne une grande partie de la société.

Dufresne : Là encore, il y a une forme de permanence, dans le sens où on voit bien que le sort qui est laissé aux quartiers populaires, aujourd’hui, grignote, ronge et s’abat sur une grande partie de la société. Les constats sont les mêmes : il y a une forme de désarroi. C’est-à-dire qu’il n’y a quasiment aucune écoute, aucune prise de conscience réelle. Cela dit, je dirais qu’il y a de l’espoir dans le fait qu’un mouvement dure une année, que des gens se réunissent envers et contre tout. Contre les violences policières, contre les noms d’oiseaux, les insultes, contre même une machine médiatique qui est leur sera défavorable assez rapidement, mais pas au début, il faut le reconnaître. Le fait que ce mouvement tienne et ait tenu est quand même un signe fort que quelque chose a changé. Mais alors quoi ? Et surtout, sur quoi ça va aboutir ? Je dirai que ça n’est pas à l’écrivain que je suis de le dire. Je crois vraiment que ce sont les Gilets Jaunes qui écrivent le roman des Gilets Jaunes, et les chapitres sont encore en train d’être rédigés. On ne sait pas du tout. Personne n’est capable de dire où ça va aller. On a toute de même le sentiment d’une prise de conscience par une partie de la population. Et notamment cette idée que la démocratie peut se faire autrement que par un système de représentation qui ne représente in fine que lui-même…

Positions : Pour conclure, vous dîtes dans votre roman « je suis né au monde le jour de la mort de Malik Oussékine ». Cette formulation n’est pas seulement belle, elle est extrêmement juste. Je suis convaincu que la naissance politique se fait nécessairement dans une rupture : avec soi, avec le monde, avec ses illusions, ses rêves et espoirs. C’est une sorte d’accouchement au réel, d’accouchement du réel. Si vous êtes né avec Malik Oussekine, pourriez-vous dire que vous mourrez avec la fin du système politique qui a rendu possible sa mort et celles de tant d’autres ?

Dufresne :Tout à l’heure, nous parlions de Brel, tout son truc à lui c’est de dire que l’enfant qu’il était a été trahi par les adultes. Beaucoup de ses chansons parlent de ça. Moi, ce qui me tient en vie, c’est d’esquiver les traîtres. C’est d’éviter ce monde qui a tué Malik Oussékine, c’est de combattre ce monde prétendument adulte qui empêche de rêver. Tant que le combat est là, la vie est là. La fin de ce système, en effet, ce serait la plus belle des morts. Malheureusement, je suis pas sûr de la connaître et je m’imagine finir à l’hospice d’ici-là, à titiller les gardiens…


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