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Aya
En ces confins du globe dont la distance n’est pas tant géographique qu’historique, les habitants constatent désespérés le changement de leur monde, victimes des conséquences d'un mode de production suicidaire et inique.
Par N. Publié in #ART'ILLERIE, #POSITIONS le 28 septembre 2022 7 min de lecture
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Aya, ou l’effacement d’un monde

Nous avons vu en avant-première le dernier film de Simon Koulibaly qui sortira dans les salles le 12 octobre. Ici, nous ne rendons pas compte de la forme qui pourrait soulever de légitimes critiques, mais du fond qui nous semble pouvoir illustrer le danger qui est le nôtre de poursuivre dans la voie capitaliste.

« La mer doit être fâchée contre nous pour venir nous chercher jusque dans nos maisons. »

En ces confins du globe dont la distance n’est pas tant géographique qu’historique, les habitants constatent désespérés le changement de leur monde. Un changement qui passe par une mer avide, vengeresse, hostile, grignotant, année après année, des bouts de terre et réduisant l’espace habitable. Ces hommes et ces femmes déplorent que celle qui fût leur alliée soit devenue, sans qu’ils ne saisissent bien pourquoi, leur ennemi. En ces confins du globe, des populations deviennent les victimes non pas de la mer, non pas d’un changement climatique abstrait et dé-personnifié, mais de criminels climatiques qui pour asseoir leurs richesses, leur confort de vie et maintenir à tout prix un système économique qui les sert détruisent un monde dont ils ont fait sécession. Ce monde, c’est celui d’Aya.

Il s’agit d’un petit monde. Un village peuplé de quelques dizaines d’habitants qui nous est présenté avec douceur et humilité par Simon Koulibaly. Lahou se situe en Côte d’Ivoire dans le Golfe de Guinée. Située sur une bande de sable bordée par la mer, il est aux avant-postes du changement climatique. Aya fait alors office d’éclaireuse. Et dans son regard, celui d’un monde ; celui d’une humanité.

L’océan efface. Il ne reconnaît pas plus Aya que Lahou. Il efface un village dont presque personne n’a connaissance. Une culture. Des souvenirs. Des générations. A tel point qu’il faut aux habitants de Lahou déterrer les morts pour les emmener avec eux. S’ils le peuvent. Car le déménagement coûte. Et l’argent manque. On résiste, on retarde, on repousse ce que l’on sait être inéluctable, comme la montée du jour, la mer, dorénavant, ne se limite plus aux marées. Elle est animée d’une folie destructrice. Celle du capitalisme. Un capitalisme aveugle pour qui tout cela n’existe pas.

Cela n’existe pas pour Bernard Arnault capable de faire Toulon-Paris, Paris-Naples, Naples-Paris dans la même journée. Rien du tout.

Cela n’existe pas pour Aramco qui après avoir quadruplé ses bénéfices au deuxième trimestre annonce investir 100 milliards de dollars dans la décennie à venir dans la pétrochimie pour profiter de la croissance du secteur.

Cela n’existe pas pour Emmanuel Macron qui après avoir annoncé – entre deux sorties en scooter des mers – la fin de l’abondance et la sobriété énergétique a validé la construction d’une piscine pour Brigitte au fort de Brégançon.

Alors, que peut-on face aux forces aveugles du capitalisme lorsque l’on est née, comme Aya, sur un grain de sable ivoirien ? Que peut-on quand dans l’ordre des échanges mondiaux, on ne compte pour rien ? Quand un continent n’est qu’une réserve de matières premières pour un Occident responsable de l’essentiel de la production des gaz à effet de serre et de la pollution de la terre, de l’air, et de la mer et qui fait peser sur l’Afrique les conséquences de ses inconséquences (sécheresse, inondations, hausse des températures, etc.). Rien. Alors, la volonté :

« Là où tu vois les vagues, c’est là qu’on habitait. Ça ne te fait pas peur ?

  • La mer peut venir, je ne m’en vais pas. Répond Aya à la vieille dame.
  • Personne ne veut s’en aller. Si on meurt, c’est ici ; si on est heureux, c’est ici. »

La volonté n’a pas suffi à ces hommes qui menèrent un combat durasien contre l’Atlantique, creusant pour détourner la mer, élevant des barrages qui ne pouvaient résister à la force mécanique de l’érosion accélérée par la montée des eaux. Dépossédés du pouvoir et la volonté rendue impuissante, que reste-t-il à ces hommes et à ces femmes ? Le rêve. Ou le sursaut de vie.

Alors, on migre vers le continent si on en a les moyens et la résignation suffisante. On emmène avec soi le déchirement du déracinement, sa maison que l’on a fait démonter pour la remonter ailleurs, les ossements de ses ancêtres et quelques biens personnels. Aya et sa mère observent des voisins partir.

Personne ne rêve de franchir la Méditerranée dans un radeau de fortune au risque de s’échouer en haute mer, loin des siens, sans même la possibilité d’une sépulture sur la terre qui nous a vu naître. Personne. N’en déplaise à une frange nationaliste et raciste de la population européenne. La migration climatique, comme la migration économique, les deux s’auto-engendrant, relève avant toute chose de la contrainte. C’est parce que le lieu de vie n’est plus vivable, en raison d’écosystèmes économiques, sociaux et climatiques dégradés, que les êtres humains sont contraints de se mettre en mouvement. Et si la destination européenne apparaît – pour seulement 25 % des migrations internationales africaines – comme privilégiée, c’est parce que le confort de vie de ce continent se construit et se maintient chaque jour sur l’appauvrissement et la dégradation de celui de l’Afrique. Si nous pouvons acheter à vil prix des ordinateurs, portables et autres gadgets, c’est en raison d’une surexploitation des sous-sols africains et asiatiques et de la main d’œuvre exploitée pour les explorer ; la captation de ces richesses se fait au détriment des besoins africains qui se trouvent confronter à la rareté de ressources qui sont abondantes chez nous. L’abondance des uns est toujours la pénurie des autres. Comment, alors, s’étonner que les êtres humains dépossédés remontent vers les possesseurs ?

Aya ne sait pas nager, mais elle se débat dans l’eau, animée d’un souffle de vie dont son regard étincelant se fait le miroir. Et elle nous rappelle qu’il y a toujours, au fondement du cœur des êtres humains, cette puissance de vie. Le capitalisme est un anthropocide ; il se nourrit du vivant qu’il détruit, aveugle aux conséquences, ivre de sa puissance. Mais comme Aya, nous sommes animés d’un souffle de vie qui nous fait rejeter ce règne de la mort. Il n’est pas d’autre équation, dorénavant, que de choisir entre une vie communiste nécessairement internationaliste mettant au profit de tous les biens de quelques-uns et une mort certaine poursuivant l’accumulation illimitée des catastrophes profitables à une minorité. Vivre ou mourir. Communisme ou capitalisme. En somme, voici ce dont Aya est le nom. Voulons-nous, comme le village de Lahou, être effacés de la terre ? Ou bien, élèverons-nous un barrage suffisamment solide et déterminé face au capitalisme pour le vaincre ?

Vivre. Ou mourir.


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