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# Une vie de mathématicien itinérant
Je suis contractuel dans la recherche en mathématiques appliquées depuis une dizaine d’années maintenant. Je fais partie de cette multitude de petites mains plus ou moins invisibles qui font tourner la recherche publique et qu’on range sous les fiches de postes « ingénieur d’étude »,  « ingénieur de recherche » et beaucoup plus rarement sous des postes ouverts aux post-doctorants.
Par Collectif Publié in #CHRONIQUES DE L'EXPLOITATION le 19 janvier 2026 12 min de lecture
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# Une vie de mathématicien itinérant

Je suis contractuel dans la recherche en mathématiques appliquées depuis une dizaine d’années maintenant. Je fais partie de cette multitude de petites mains plus ou moins invisibles qui font tourner la recherche publique et qu’on range sous les fiches de postes « ingénieur d’étude », « ingénieur de recherche » et beaucoup plus rarement sous des postes ouverts aux post-doctorants. En gros mon boulot c’est d’être en support du chercheur pour modéliser un problème : poser les équations, faire les calculs pour trouver des formules avec les bonnes propriétés qu’on cherche à avoir, implémenter informatiquement, simuler et tester un modèle ou encore rédiger des parties d’articles qu’on va ensuite utiliser pour des conférences ou publier dans des revues spécialisées. A priori quelqu’un d’extérieur pourrait penser que quand on bosse en labo d’université ou d’institut on est dans une sorte de bulle déconnectée des dures réalités du reste du salariat. Si c’est aussi ce que vous pensez, vous verrez que mon parcours professionnel m’a donné assez de points de comparaison pour affirmer que ce n’est pas le cas.


J’ai fait pas mal de boulots différents avant de réussir à me creuser un trou dans mon métier actuel, même si ce trou est toujours petit et instable. Pendant une bonne partie de ma vingtaine, j’ai bossé en intérim pendant les congés en parallèle de mes études, et aussi plusieurs années après avoir obtenu mes diplômes. J’ai commencé en laminoir dans une aciérie dans des conditions dangereuses où un collègue s’est fait électrocuter et où on devait escalader et ramper sous d’immenses tas de barres d’acier tordues, huilées et instables pour contrôler la production. Puis j’ai bossé sur des chantiers de mobiliers urbains en plein cagnard, en bureaux, en entrepôts ou encore sur des postes à la chaîne en centre de tri avec des petits chefs qui t’infantilisent ou te pressent de finir vite au risque de ne pas te reprendre le mois prochain.

Comme la plupart des jeunes diplômés, je n’arrivais pas à trouver un emploi qualifié pour me sortir de la spirale des petits boulots et de la déqualification progressive qui l’accompagne. Pendant que je me butais en intérim, le temps et l’énergie manquaient pour m’exercer, réviser et préparer mes concours ou mes entretiens techniques. Mais comme j’avais eu la chance de faire des études contrairement à beaucoup de mes collègues, je m’accrochais à l’espoir de pouvoir faire autre chose de ma vie que juste de la perdre à la gagner. Il est évident que ma situation professionnelle s’est depuis nettement améliorée, tant sur le plan du salaire que de la stabilité. Aujourd’hui, mon métier me permet d’enchaîner des contrats d’un an en moyenne, alors qu’avant je passais de missions de quelques heures par jours à des contrats de trois mois maximums. Après vingt ans de vie active : je reste un travailleur précaire, toujours dans ce qu’on appelle le halo du chômage entre deux postes. Mais au moins, je ne vis plus dans la peur du lendemain et l’angoisse financière. J’ai le sentiment de faire quelque chose d’un peu utile et qui me plaît.

Pourtant, c’est dans la recherche publique que j’ai eu les conditions de travail les plus difficiles et ma pire expérience professionnelle. Je ne parle pas là seulement du surmenage quasi constant dû à tout le travail gratuit fourni les soirs, les weekends ou pendant les congés pour tenir les délais donnés par mon responsable scientifique ou par un partenaire du projet de recherche. Après tout, les cadres du privé subissent les mêmes conditions de travail, même s’ils sont beaucoup mieux payés qu’un contractuel du public. Je ne parle pas non plus de l’épuisement mental lié à la résolution quotidienne de problèmes nouveaux, qui pompe toute l’énergie qui serait nécessaire pour se lancer dans d’autres projets à côté du travail ; ou durant la Covid, du projet sur lequel je devais bosser qui a été gelé et mon contrat rompu à la fin de la période d’essai alors qu’il s’agissait d’un pseudo renouvellement de contrat – en fait un arrangement entre mon ancien et mon nouveau labo pour pouvoir continuer à bosser dans mon ancien labo sur les financements d’un nouveau projet. Je ne parle pas non plus de mon tout premier poste où je devais bosser à flux tendu avec un responsable scientifique qui m’a fait plusieurs fois rester le soir au-delà de 20h, sans être payé. C’était un poste avec des conditions de travail très particulières et je n’ai plus jamais eu ce type de poste par la suite. Je ne parle pas non plus de la fois où j’ai cumulé deux mi-temps dans deux labos différents mais avec un des deux labos qui me fixait des délais comme pour un temps plein. Et enfin, je ne parle pas non plus de la mobilité forcée par la forte concurrence sur les postes, conséquence directe de la rareté organisée des moyens alloués à la recherche publique (ça peut aller jusqu’à une trentaine de candidats par poste dans mon domaine).

Le fait que je n’aie pas de thèse renforce encore cette rareté car je ne peux pas candidater sur de nombreux postes. Cette situation fait qu’on doit passer sa vie soit à déménager de ville en ville, soit à cumuler 2 loyers pour bosser si on veut pouvoir s’enraciner quelque part et avoir une vie personnelle stable en dehors du boulot. Chaque fois que je dois bosser loin de mon lieu d’habitation, je pense – sans me comparer – à ces ouvriers du XIXe siècle qui devaient parcourir les routes pour gagner leur vie. Je ressens, sans doute un peu comme eux, l’isolement social, la solitude et la précarité qu’entraîne cette mobilité forcée. Du coup, pour blaguer, je dis souvent que je suis « mathématicien itinérant » quand on me demande ce que je fais.

Quant à la pire expérience que j’aie eu en bossant dans la recherche, elle se résume à 3 mots : partenariat public-privé. Comme je suis dans les mathématiques appliquées, il m’est arrivé de travailler sur un projet financé par des acteurs publics au bénéfice d’une entreprise privée, où mon labo m’a fait bosser sur site. C’était une petite entreprise, une « startup » d’une trentaine de salariés où j’étais le seul syndiqué parmi les autres contractuels détachés de l’université mais aussi parmi les salariés de l’entreprise (qui n’avaient de toute façon pas de syndicat). J’essaie toujours de me syndiquer les rares fois où mon contrat dépasse 1 an. Mon travail avec cette entreprise a été irréprochable, le chef de service et le chef d’équipe ont même dit que mon travail avait été « exemplaire » à la fin de mon contrat. Pourtant ça ne les a pas empêchés de me convoquer à deux reprises lorsque j’ai posé 3 semaines de congés d’été, sous le prétexte bidon de « continuité du projet », arguant que je ne pouvais pas prendre autant de congés d’affilée.

Là on touche un point très important : quand on est détaché dans une entreprise, on n’est pas salarié de l’entreprise, on reste un contractuel de l’université et donc on n’est pas censé être soumis aux règles négociées à l’intérieur de l’entreprise si elles contreviennent aux droits garantis par notre contrat de travail. Visiblement les cadres et le PDG n’étaient pas au courant que dans la loi même un salarié du privé a le droit de prendre 4 semaines d’affilée. Ils ont joué sur ce flou du partenariat public-privé à l’apparence bienveillante : « tu sais, on ne fait pas de différence entre nos salariés et les contractuels ». Et ce, pour revoir à la baisse mes conditions d’embauche avec l’université. J’ai catégoriquement refusé de négocier sur des congés qui étaient en fait des RTT non payés que j’aurais perdus si je ne les avais pas pris avant septembre. Je leur ai dit que perdre ces congés revenait à avoir fait du travail gratuit et qu’il n’en était pas question. Ils n’avaient aucun moyen légal de m’obliger à perdre mes droits inscrits noir sur blanc sur mon contrat. On a quand même dû négocier à un compromis avec les cadres nous autorisant à prendre nos congés, même hors période pour les RTT, mais à la condition de les étaler dans le temps. Malgré cela, le PDG ne m’a pas lâché et m’a convoqué pour me dire qu’il trouvait que j’avais trop de congés sur mon contrat et qu’il me supprimait tous les jours de télétravail… Comme si un jour de télétravail équivalait à un jour de congés. A sa décharge, il est vrai que pour cet individu qui passait son temps à voyager, à faire du sport sur son temps de présence au bureau, à revenir d’une partie de golf avec des cadres en plein après-midi, la distinction entre travail et vacances devait être floue dans son esprit. J’ai appris par la suite qu’il avait aussi convoqué un par un tous les contractuels de l’université pour leur échanger des jours de congés (dont nos heures supplémentaires non payées) contre des jours de télétravail.

Tous ont accepté de revoir leur contrat à la baisse sans rien dire, malgré les quelques réactions de soutien qu’on a reçues de la part des salariés de l’entreprise. A partir de ce jour-là, comme j’avais été le seul à me battre pour mes droits j’ai été ostracisé par le PDG au niveau de la vie de l’entreprise : je n’étais plus convié aux AG ou aux temps de « team building » et mon travail était beaucoup plus contrôlé qu’avant. J’ai bien évidemment averti mes camarades de la CGT FercS up de l’illégalité totale de ces pratiques de renégociation de contrats signés, d’autant plus par un autre employeur. Je leur ai aussi signalé que ce chef d’entreprise peu scrupuleux avait pour projet d’ouvrir une succursale fantôme dans le paradis fiscal du Delaware pour entrer sur le marché états-unien. Voilà à quel genre d’entreprise les universités françaises se lient et livrent leurs salariés.

Je tire de mes expériences le constat que les travailleurs précaires de la recherche sont isolés socialement. Cet isolement est aussi parfois renforcé par l’individualisme qu’il y a chez certains qui incarnent le sociotype de l’ingénieur : la grande majorité ne se syndique pas étant donné qu’ils auront déjà changé d’employeur après quelques mois et que même un contrat de travail signé par une université ne les protège pas de l’arbitraire patronal. Le syndicalisme est encore mal adapté au précariat car il s’est historiquement construit pour et par des salariés titulaires d’un CDI, bien que cela soit un enjeu souvent mis en avant, notamment au dernier congrès de la CGT. En attendant que cela évolue et qu’on soit mieux représentés, on manque clairement de protection car on est par définition des salariés jetables. On n’en reste pas moins essentiel aux chercheurs qui croulent sous les astreintes administratives, les pressions à la publication et parfois des charges d’enseignement. Mais on ne reçoit ni reconnaissance salariale, ni possibilités d’évolution dans un contexte d’affaiblissement de la recherche publique par l’État.

Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier en .doc).


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