# Une vie de jardinier
Je voudrais raconter mon expérience en tant que jardinier-paysagiste. Pour faire simple, j’ai grandi dans un environnement urbain, gris et dense, que je ne supportais plus. Mes parents m’ont alors inscrit dans un lycée agricole avec internat, spécialisé en espaces verts, en province. Ma scolarité au sein de l’établissement s’y est très bien déroulée. Je n’ai jamais eu d’attrait pour ce métier. Mais le simple fait de changer d’environnement m’a fait énormément de bien. Découvrir d’autres paysages, un cadre plus ouvert et plus naturel, loin de l’architecture froide et compacte du nord parisien, a été une vraie bouffée d’air. Malgré tout, une phrase m’a marqué. Lorsque j’étais en CAP, certains professeurs nous disaient que nous ne serions que des exécutants et que nous n’étions pas là pour réfléchir.
J’ai effectué mon premier stage dans une société à Sarcelles durant les mois de novembre/décembre. Il y avait seulement un patron et son apprenti. Un jour, le patron était absent et l’apprenti avait reçu comme consigne que nous allions travailler sur le terrain personnel du patron, qui faisait aussi office de siège de sa société.
Nous avons commencé par récolter des tubercules de topinambour à l’aide d’une bêche. L’après-midi, nous sommes allés sur une parcelle située derrière le terrain de la société, mais qui appartenait également au patron, d’après ce que m’avait dit son apprenti. Sur cette parcelle qui n’était pas en lien avec la société, il y avait des ruches d’abeilles car le patron s’était lancé dans l’apiculture. Nous avons simplement fait du ramassage de feuilles, en étant assez proches des ruches, mais les abeilles n’étaient plus actives à cette saison.
À la fin de mes horaires de travail, j’ai dit à l’apprenti que je devais partir. Ce dernier m’a répondu, sur un ton autoritaire :
– Non, tu ne pars pas tant que le chantier n’est pas terminé.
Je l’ai laissé parler, ai pris mes affaires et suis parti.
Après une journée à creuser pour ramasser des patates, remplir et porter de gros sacs de chantier pleins de feuilles mouillées, j’étais bien content que cela se termine. Sur le moment, je n’ai pas compris pourquoi il me disait cela ni ce que cela pouvait lui faire. Mais, lors de mes stages et emplois suivants, j’ai remarqué que les ouvriers, pourtant normalement tous au même statut, créent parfois une forme de hiérarchie implicite entre eux : « Je suis ouvrier ou apprenti, donc en tant que stagiaire tu dois faire ce que je te dis. ». Puis, une fois embauché, cela devient : « J’ai 10, 15 ou 20 ans de boîte, donc tu dois obéir à mes ordres, bêtes et méchants, car je suis là depuis plus longtemps que toi. »
Pour les autres stages, effectués dans des sociétés différentes, j’ai souvent dû rappeler que, légalement, je devais effectuer 35 heures. Or, nous faisions régulièrement des journées de 8h à 18/19h, avec l’heure de pause le midi dans le camion. Mais à l’époque, j’étais plus docile qu’aujourd’hui.
Mon premier emploi après l’obtention de mon diplôme, comme tous mes stages auparavant, a été dans une société privée. Je n’y suis resté que trois semaines. En recevant mon contrat, j’ai découvert qu’après la période d’essai, les journées de travail payées commençaient sur le chantier et se terminaient sur le chantier. Concrètement, si tu as deux heures pour rentrer du chantier au dépôt, ce temps n’est pas compté. Et cela sans parler du matériel à préparer le matin et à ranger le soir. Autre point découvert dans le contrat, j’étais embauché officiellement en 35 heures, mais en réalité, nous devions en faire 40 l’été et 30 l’hiver, afin d’atteindre une moyenne de 35 heures par semaine sur l’année.
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, l’été n’est pas la période la plus agréable, surtout ces dernières années, même si l’extérieur paraît plus chaleureux qu’en hiver. Le froid et l’humidité ne sont pas faciles à supporter, mais on peut au moins s’en protéger un minimum, tout en restant mobile pour travailler. En revanche, l’été, on ne peut pratiquement rien faire pour se protéger de la chaleur.
Dans ce boulot, les conditions de travail étaient désastreuses. Par exemple, je n’avais pas de local dédié pour me changer ou manger le midi, j’utilisais simplement la remise où le matériel était rangé comme vestiaire. Il arrivait aussi que l’on mange directement sur le chantier. Dans ces cas-là, il essayait parfois de raccourcir ma pause en me disant : « On mange vite fait et on y retourne. »
Une journée type se déroulait de 8 h à 16 h, avec une pause d’une heure le midi. Je travaillais seul avec le patron et nous faisions principalement de l’entretien d’espaces verts chez des particuliers.
Les missions dans cette boîte étaient celles que l’on retrouve dans beaucoup de sociétés d’espaces verts.
Pour la taille de haies et le tronçonnage, ce sont des tâches physiques, mais aussi celles que je préférais, car généralement le temps passait rapidement lors de ces missions.
Pour la tonte, cela peut vite faire de grosses journées de marche, principalement constituées d’allers-retours. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus physique, mais quand la pelouse est humide et un peu haute, la machine se bloque. Tous les trois mètres, il faut alors éteindre la machine, prendre le grattoir et nettoyer la zone où se trouve la lame et par où le gazon est expulsé. Un petit bonus d’expérience, quand il s’agit de tonte, qu’il pleut et que le « jus de poubelle » te coule dessus parce que le patron ne veut pas remplacer ses vieux conteneurs, on sait que le reste de la journée va être compliqué.
Le débroussaillage est une autre tâche courante. Certains font le choix de le faire en short et en t-shirt, mais le gros risque si l’on n’est pas complètement couvert de la tête aux pieds est lié à une plante appelée la berce du Caucase. Elle peut mesurer de quelques centimètres à plus d’un mètre, souvent avec plusieurs plants regroupés. À première vue, c’est une plante assez banale qui selon sa taille peut être cachée par d’autre végétaux. Si on la débroussaille et que de la sève arrive sur la peau, ce qui arrive forcément si l’on n’est pas entièrement couvert, on peut finir avec des cloques et des brûlures pouvant aller jusqu’au deuxième degré. Ce n’est pas la sève qui brûle directement, mais la réaction chimique qui la rend la peau hypersensible au soleil pendant plusieurs heures.
Personnellement, je n’ai pas été brûlé, mais une connaissance a gardé des cicatrices pendant plus d’un an. À savoir que, partout où je suis allé, jamais un patron ou un responsable ne nous a informés des risques liés à cette plante.
Il faut aussi rester vigilant concernant les chenilles processionnaires et les nids de guêpes et de frelons, qu’ils soient souterrains ou situés dans les haies et les arbres. Dans ces situations, des vêtements de travail basiques ne suffisent pas, si on a la négligence de ne pas remarquer un nid.
Au niveau des missions dans cette boîte, ce qui a commencé à me faire vraiment douter du métier, c’est le désherbage manuel. Quand on a une cour gravillonnée d’immeuble à désherber et que cela prend plus d’une journée, sachant qu’on ne retire jamais vraiment la racine de l’adventice et que, dix jours plus tard, tout est à refaire. On se retrouve à rester à genoux ou accroupi sous plus de 30 degrés, le temps passe très lentement sur ce genre de mission. Dans ces conditions, on a juste envie de fuir le plus loin possible.
J’ai fini par avoir envie de partir. Quand je l’ai annoncé, le patron m’a lancé des phrases du type : « Tu pars ? Pourquoi tu ne veux pas bosser ? Toi, tu es un bosseur. » Une manière de me faire culpabiliser et de remettre en cause mon engagement.
Quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé un emploi dans une collectivité territoriale. J’y suis resté un an et demi. J’ai décidé de partir en raison d’une atmosphère de travail difficile, marquée par un manque de solidarité entre les ouvriers.
Il y avait des problèmes humains, souvent liés à des situations personnelles. On ressentait aussi beaucoup de jalousie entre certains collègues, et il arrivait qu’ils se dénoncent au responsable pour des choses parfois insignifiantes. Certains se plaignaient également que d’autres équipes faisaient moins d’efforts et que c’était toujours les mêmes qui accomplissaient la plus grande partie du travail. On était vraiment loin de l’image du bloc ouvrier solidaire et uni.
Par ailleurs, j’ai été confronté à une situation grave avec un chef d’équipe. Celui-ci a failli m’agresser physiquement, il a tenté de me frapper et a jeté un taille-haie dans ma direction, estimant que je ne travaillais pas assez vite. Tout est parti d’une remarque assez simple de sa part, il m’avait juste dit qu’il fallait charger le camion plus vite. Je n’avais rien répondu et je continuais simplement mon travail avec lui, qui consistait à charger le camion.
C’est à ce moment-là qu’il a soudainement perdu son calme. Il m’a attrapé par le col, et nous avons rapidement été séparés par des collègues. Ça peut paraître fou. Par la suite jamais eu d’autre explication concernant cet acte.
Mon expérience professionnelle suivante s’est aussi faite dans une collectivité territoriale où je suis resté deux ans. La première année s’est plutôt bien passée. Les ouvriers étaient un peu plus solidaires et sympas que dans mes anciens emplois. J’ai rapidement été affecté à l’équipe du parc, un endroit verdoyant et calme, loin du bruit constant de la ville et des pots d’échappement des voitures. Je ne suis pas particulièrement écolo sur ce point, mais quand tu bosses en bord de route, sur des ronds-points ou sur des massifs centraux, ça compte.
On pouvait aussi être affectés en ville, notamment pour les plantations ou pour le grattage des trottoirs afin de retirer les mauvaises herbes. Au parc, nous étions trois, très solidaires entre nous, dans la même tranche d’âge, entre 20 et 30 ans.
La deuxième année, un nouveau chef est arrivé. Dès le départ, la situation a mal commencé car il s’adressait très mal aux ouvriers. Par exemple, un jour, devant plusieurs personnes, il m’a lancé : « Bon, maintenant tu dégages ! », sans raison valable. Je l’ai immédiatement recadré en lui rappelant que le respect était essentiel et que ce type de langage n’était pas acceptable. Je ne pouvais rien faire de plus au vu de mon statut, mais au moins ce genre de propos ne s’est plus reproduit à mon égard. La majorité du service était composée d’agents assez âgés, pour la plupart de plus de 50 ans, et beaucoup d’entre eux présentaient déjà des restrictions physiques plus ou moins importantes.
Cependant, au lieu de travailler avec nous sur le terrain, il passait le plus clair de son temps à circuler en voiture pour surveiller les équipes.
Trois anecdotes marquantes :
Lors de ma deuxième année, on me confiait régulièrement le mini-tracteur pour débroussailler. L’été on m’expliqua que la climatisation avait été retirée pour des raisons “écologiques”. Or, lorsqu’il fait 35 degrés et que l’on se trouve dans un habitacle en verre, la température ressentie est bien supérieure à 35 degrés et sur ces modèles, il n’était pas possible d’ouvrir la fenêtre. Ils me firent la même chose avec une balayeuse en ville. Je demandais à décaler d’une journée car ils annonçaient 23 degrés et non 30, ce qui était supportable. Mais ils refusèrent sous prétexte qu’il fallait absolument que le travail soit effectué ce jour-là, alors que plusieurs occasions s’étaient présentées avant la canicule, où qu’ils auraient pu remettre la climatisation.
Je devais sortir des machines à plusieurs reprises pour respirer. J’étais complètement trempé. Déjà, en plein soleil sous 35 degrés avec un effort constant, c’est difficile. Mais là, c’était trop, surtout pour un salaire de misère et un mépris omniprésent. Après une discussion houleuse avec le responsable, j’ai tenté de chercher de l’aide plus haut dans la hiérarchie. Grave erreur. Le directeur n’a même pas fait semblant de prendre note de ce que je disais. Je n’y étais pas allé pour dénoncer qui que ce soit, mais parce qu’il y avait une impasse et que je ne comprenais pas pourquoi j’étais inutilement mis en danger.
Malgré tout, à la suite de cet épisode, ni moi ni personne d’autre n’a été remis dans ces véhicules tant que la climatisation n’était pas réactivée. Petite anecdote, la climatisation de son bureau, elle, n’était pas désactivée ni réglée au minimum.
Dans ce métier, les contrats sont particulièrement instables. Chaque année, nous avions un nouveau CDD, obtenir un CDI et une titularisation était compliqué. Certains collègues sont restés plus de six ans en contrat précaire. Quand on a pour objectif de devenir propriétaire, afin de ne pas verser des milliers d’euros par an pour un bien qui ne nous appartiendra jamais, c’est très compliqué d’obtenir un crédit sans garant avec des CDD de six mois à un an.
Le métier d’ouvrier jardinier est énormément sous-estimé dans sa pénibilité, tant physique que psychologique. Lorsqu’on parle de “métier pénible”, on pense souvent en priorité aux métiers de service comme serveur ou livreur. Pourtant, les métiers liés aux espaces verts, comme celui d’ouvrier jardinier, ou d’autres métiers manuels proches, ne sont jamais évoqués. Or, ils demandent un effort physique constant, une exposition aux intempéries, des postures contraignantes et une forte endurance, sans compter la charge mentale liée aux responsabilités et aux exigences du terrain, des clients et des chefs qui veulent le plus de résultat pour se faire bien voir des cadres supérieurs. Ces professions mériteraient d’être davantage reconnues pour la réalité de leurs multiples difficultés.
Mais malgré la difficulté physique, je dirais que le plus dur a été l’aspect psychologique de ce métier, notamment le regard de la société. Quand tu es en tenue d’ouvrier, les gens ne te regardent pas de la même manière (surtout quand tu as des résidus de végétaux séchés sur toi), que lorsque tu es en jean et polo. Le regard change. Il devient plus distant et condescendant. Quand j’allais dans les bureaux en tenue de travail pour signer un papier, je sentais dans les regards que je dérangeais. On nous adressait à peine un bonjour.
S’il y a bien une chose qui me bloque aujourd’hui vis-à-vis des métiers et des tâches manuelles, ce n’est pas la pénibilité physique. C’est surtout cet aspect insidieux, ce regard silencieux mais pesant, bien plus que l’effort en lui-même.
Dans ce métier, il existe aussi une forme d’autoritarisme infantilisant. Les ouvriers sont parfois perçus comme de simples outils de production, réduits à leur force physique, et considérés comme ayant constamment besoin d’être encadrés et surveillés pour tout et n’importe quoi au risque que ça ne parte dans tous les sens. Le chef doit être brutal et faire peur car l’ouvrier de base est vu comme un fainéant qui va toujours chercher à se cacher pour ne pas faire son boulot.
On ne nous laissait aucune marge d’autonomie, comme si toute initiative de notre part était forcément mauvaise ou inadaptée. Cette culture hiérarchique infantilisante est humiliante et insupportable à vivre.
À la suite de cette affaire de “climatisation”, mon contrat n’a pas été renouvelé. J’ai également appris qu’un de mes anciens collègues du parc se faisait régulièrement insulter par le nouveau responsable de service, arrivé un mois avant mon départ.
Au travail, je suis loin d’être quelqu’un de conflictuel ou qui cherche les problèmes inutilement. En revanche, il était hors de question que je serve de paillasson ou de défouloir. Je trouve particulièrement déplacés et injustes ces comportements gratuits, motivés uniquement par le fait qu’ils disposent de certains leviers sociaux ou hiérarchiques. Sans ces leviers, ils ne se permettraient jamais d’agir de la sorte.
Aujourd’hui, je n’exerce plus le métier de jardinier. Je me suis reconverti dans les systèmes et réseaux informatiques. À bien des égards, c’est une situation plus stable et plus confortable. Cela dit, il existe aussi d’autres formes de difficultés, comme des plafonds de verre liés à un entre soi et aux origines sociales.
Je parle volontairement de hiérarchie de caste et non de classe, car, à mes yeux, il s’agit d’un système figé dont il est impossible de s’extraire quand on part du niveau le plus bas. Pour accéder à de nombreux diplômes de niveau bac +5, une alternance est indispensable. Or, sans réseau, pas d’alternance, même en envoyant plusieurs centaines de CV. Obtenir un entretien est quasi impossible dans un secteur soi-disant en tension. Et même si le diplôme est obtenu, trouver un emploi reste tout aussi complexe pour les mêmes raisons.
Officiellement, on affirme que chacun peut évoluer par son travail et sa motivation. Officieusement, les portes demeurent closes si l’on ne dispose pas des bons appuis. Il est donc difficile d’entendre encore que seule l’envie permet de réussir dans ce pays.
Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier au format .doc).
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