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# Une vie de facteur
Par Collectif Publié in #CHRONIQUES DE L'EXPLOITATION le 23 mars 2026 7 min de lecture
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# Une vie de facteur

Je m’appelle Anthony, j’ai 38 ans et je suis facteur depuis presque cinq ans.

En cinq ans, j’ai vu autant de dingueries que dans toute ma vie de salarié, si ce n’est plus. Et j’ai été gendarme adjoint, c’est dire !

D’ailleurs, un point commun entre facteur et gendarme, c’est que les deux prêtent serment. L’un pour protéger les citoyens, l’autre car il connaît beaucoup de détails sur la vie de ses destinataires. Un serment prêté devant la sous-préfète. Celle-ci a dit aux nouvelles recrues qu’elles seraient un maillon essentiel de la chaîne sociale. Et ce ne sont sûrement pas les anciens à qui on a pour habitude d’apporter le courrier en main propre qui diront le contraire. Il arrive qu’ils ne voient plus que nous dans leurs journées de retraités. C’est aussi ça, un facteur.

Être facteur·ice, aujourd’hui, c’est être pris dans l’absurdité du système, condamné·e à distribuer des pubs inutiles, dont on nous dit qu’elles sont prioritaires sur le courrier, et des colis Amazon eux-mêmes prioritaires sur les pubs ou les recommandés. Tout cela ne repose sur rien d’autre que des accords commerciaux – dont la légalité m’étonnerait fortement. Mais ce sont les consignes.

C’est aussi, tous les matins, entendre des points sécurité stupides, nous rappelant que la ceinture est obligatoire, qu’il ne faut pas distribuer le courrier de l’autre côté de la chaussée, ou encore, depuis peu, qu’il faut porter nos magnifiques chaussures de sécurité aux lacets orange. Je ne demande que ça, travailler en sécurité. Seulement voilà, si je respecte toutes ces règles, je fais des heures supplémentaires. Celles-ci ne sont pas obligatoires et parfois interdites, mais si je reviens au dépôt avec du courrier, c’est moi-même ou un·e collègue qui devra le distribuer le lendemain. La charge de travail est calculée par un ordinateur. Ce dernier nous impose trente secondes pour un recommandé.

Du coup, me voilà « isolé », posté sur une tournée dont le titulaire est un collègue et camarade syndiqué, en arrêt depuis plus d’un an parce que La Poste lui met une pression folle et refuse de reconnaître sa maladie professionnelle (pourtant reconnue par un tribunal).

Les rares fois où on me sort du placard pour faire une tournée en voiture, me refusant à bosser comme une machine, je me retrouve en bisbille avec certains collègues. Et je les comprends, même si je m’efforce de faire de mon mieux. Eux ne voient que le travail non fait par manque de temps. D’ailleurs, aujourd’hui ne fera pas exception. Mon collègue de demain devra finir le travail que je me suis refusé à achever. Chacun place son curseur de tolérance où il peut ou veut. Le mien est placé au niveau du respect des process, pour en démontrer l’inutilité. Mais au fond, tout le monde est irrité.

Il y a quelque temps, une collègue factrice nous a confié, devant toute l’équipe, qu’elle pleurait à cause de son boulot. Qu’elle s’était d’ailleurs embrouillée avec son mari et ses filles, et que ça pesait dans sa vie. Plusieurs semaines après cette confession, personne de l’équipe dirigeante n’est venu lui apporter une réponse, un soutien, ni même un peu d’intérêt.

Être facteur·ice, c’est se voir proposer des challenges de vente consistant à vendre tous les produits d’une panière pour gagner ce qu’il y a au fond. Parfois, ce sont des paquets de bonbons. J’ai vu des collègues refuser de monter en grade pour ne pas avoir à annoncer ce genre de choses, préférant rester simples facteurs.

Durant la période de Noël, La Poste fait appel à des CDD. Un hiver, les cinq ou six personnes qui sont venues travailler avec nous n’ont pas été payées à la fin du mois de décembre (normalement on est payé le 20 du mois) au motif que les ressources humaines avaient perdu leur contrat. Ils ont dû attendre le mois d’après. Un collègue avait fait embaucher sa femme pour pouvoir offrir un Noël décent à sa fille. J’imagine qu’ils ont fêté Noël le 21 janvier.

Ces collègues qui pleurent à cause de leur boulot, c’est une réalité qu’ignore mon chef, quand bien même je lui raconte. Il me demande qui sont ces gens et pourquoi il n’en entend pas parler. Comme si je lui mentais ou que j’en rajoutais. Comme si la première classe et la deuxième classe du train étaient hermétiquement séparées. Lors d’une réunion syndicale, des collègues d’autres centres plus petits, d’une vingtaine de personnes, me racontent que près de la moitié des facteur·ices sont en arrêt maladie longue durée pour burn-out ou autre.

Le mot est lâché. J’ai pendant longtemps cherché les contours de cette notion, pour savoir si c’était moi qui me faisais des idées, ou bien si j’étais vraiment dans une situation difficile. Le sommeil qui s’enfuit, la colère qui monte, le stress qui ne redescend jamais… La seule échappatoire, c’est quelques mois d’arrêt maladie. Mais avec la fonte des maigres économies, il faut reprendre. Reprendre le travail en remplacement, ce qui peut vouloir dire faire une tournée piétonne, avec des chariots en piteux état, sans parapluie pour les intempéries, etc. Auparavant, le bruit de la pluie sur le Velux était apaisant. Mais ça, c’était avant La Poste. Chaque soirée pluvieuse me rappelle qu’on n’écoute pas les besoins des travailleurs et qu’on se paie leur tête.

J’attends depuis juillet du matériel correct pour faire mon travail et pour que mon collègue, lorsqu’il reviendra de son arrêt, puisse retrouver au moins un peu de la beauté de son métier. Pour qu’il puisse aussi oublier qu’on le méprise, car il est délégué syndical, et farouchement opposé aux directives injustes. Lorsque l’on se voit, il parle en boucle de La Poste, tel un vieux disque rayé.

Hier, je me suis vu proposer dans l’illégalité la plus totale de partir seize minutes plus tôt en fin de journée car, la veille, j’avais dépassé de seize minutes mon temps de travail en raison des tâches à effectuer. Mais on nous a interdit de finir plus tard, peu importe que la charge de travail soit plus importante que prévu. C’est là que je me suis dit qu’il fallait raconter tout ça.

Même si l’ambiance est bonne entre collègues, les conditions de travail engendrent parfois des frictions, et chacun essaie de défendre son steak, en oubliant que se donner la main reste le meilleur chemin. Pas forcément le plus court, mais assurément le plus beau.

En attendant des jours meilleurs, n’oubliez pas que l’homme ou la femme qui vous apporte le courrier tous les jours (ou plutôt tous les deux jours) aime son métier, et aimerait le faire mieux.


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