# Une vie de criminologue
J’avais supplié en entretien d’embauche. Pas juste en répétant la phrase rituelle « je pense que cet emploi correspond parfaitement à mes attentes et à mes objectifs professionnels », non, non. J’avais posé les genoux à terre et penché la tête vers le bureau, dans une parodie de salaryman japonais qui avait pris possession de moi, émergeant par surprise des tréfonds de mon subconscient de weeb (personne occidentale passionnée par la culture japonaise contemporaine, NDLR).
J’étais sorti deux ans plus tôt de la fac, bardé d’un master de criminologie (ne me jugez pas, en Belgique, la criminologie est marxiste) et d’un master en droit pénal (vous pouvez me juger, car en Belgique aussi le droit pénal est de droite). Avec l’arrogance d’un jeune mec blanc hétéro bon élève — sans même parler de l’arrogance de juriste —, j’avais refusé de partir en vacances après ma proclamation, car j’étais persuadé que j’aurais trouvé un travail dans le mois, que les RH se battraient pour avoir la chance de m’engager, que j’aurais à opérer des choix difficiles entre des CDI full télétravail et des CDD avec voiture de société.
Et je me retrouvais donc, deux ans plus tard, toujours sans travail et sans revenu, honteusement subventionné par mes parents, avec la perspective — humiliation suprême ! — d’aller déposer mon CV dans une boîte d’intérim à la fin du mois si je n’avais rien trouvé. Quelques semaines de plus, et j’allais me sentir en concurrence avec les cagnottes pour Gaza. Je m’étais plié à un nombre impressionnant de tests de toute nature : écrits, oraux, à distance, psychologiques, d’intelligence, de management, de corbeille de courrier. Je n’en avais tiré qu’une collection de lettres comprenant les mots « malheureusement », « nous sommes au regret », « manque d’expérience », « pas été retenu ». Je sortais en particulier d’une procédure comprenant six étapes, dont une dissertation de deux heures sur place, pour un CDD d’un an payé au SMIC, où j’avais été éconduit pour manque d’expérience — chose pourtant clairement stipulée sur mon CV dès le départ.
J’avais plusieurs fois écarté une offre d’emploi qui ne constituait qu’un cinquième temps mais, en désespoir de cause, je me décidai à postuler une dernière fois dans ma branche avant d’aller déposer mon CV au Lidl du coin. Il s’agissait d’un centre de jour spécialisé dans les addictions. À mon arrivée pour l’entretien, je fus surpris de voir qu’il ne correspondait en rien à l’image un peu glauque et stéréotypée que je m’en étais faite. C’était une grande maison avec jardin, située dans les beaux quartiers résidentiels, avec de hauts plafonds, de grandes baies vitrées, des murs très blancs, des sols brillants de propreté et une odeur chimique de parfum artificiel. Les bénéficiaires semblaient sympathiques, tout comme le personnel. Le programme des activités m’avait fait forte impression : revue de presse, lecture, sports, natation, ateliers artistiques en tout genre, et même équitation !
C’est pourquoi je finis par les supplier de me prendre. Je mis un grand zèle à témoigner de ma parfaite aliénation, à consentir d’avance et avec enthousiasme à ma propre exploitation. Je proposai même de venir travailler bénévolement pour compléter mes heures. Ma servilité et mon manque total de dignité durent faire bonne impression et compenser ma bizarrerie, puisque je fus engagé en CDI dans la semaine, et qu’on me proposa même immédiatement de porter mon contrat à quatre cinquièmes en me rajoutant des missions de journalisme.
Je commençai un premier avril — ce qui présageait déjà que ce boulot serait une farce autant qu’une tragédie. Chose exceptionnelle en Belgique à cette date, et à cause de Total, il neigeait. Je fus accueilli par mes nouveaux collègues qui, pour la plupart, venaient de prendre leur fonction. Quatre d’entre eux étaient en contrat de remplacement. La direction m’enjoignit de les tutoyer, arguant « qu’ici, nous sommes avant tout une grande famille ». À moins que la Mort en personne me fût apparue en agitant un grand drapeau rouge, il aurait été difficile de faire pire en termes de sombres présages. Mais je m’étais battu pour avoir ce travail, j’étais terrifié par la précarité qui m’attendait si j’y renonçais, et je décidai d’ignorer de mon mieux tous les signaux négatifs — une compétence qui me serait indispensable par la suite.
On m’avait confié aux bons soins d’une collègue nouvellement arrivée qui avait entrepris de m’expliquer, avec un débit que jalouserait le meilleur freestyleur, tout un ensemble de procédures, rituels et règlements qui me semblaient d’autant plus impossibles à retenir qu’ils étaient absurdes. Ainsi, les patients ne pouvaient jouer aux cartes qu’à partir de 14h30 ; l’heure d’arrivée était arrondie à quinze minutes le matin, sauf le lundi et le jeudi, mais l’heure de départ n’était pas concernée par cette tolérance. Le comble était pour moi le fichier Excel des présences, que nous remplissions à la main au prix de calculs et de notations dont la raison s’était perdue dans les brouillards du temps, que nous encodions ensuite consciencieusement dans l’ordinateur à chaque fois, comme de braves moines copistes… pour que le secrétariat les réimprime le lendemain.
Mes premières semaines furent d’un ennui mortel qui contrastait avec la frénésie qui semblait animer mes nouveaux collègues. C’est à peine si on m’avait dit bonjour lors de mon arrivée, ce qui aurait représenté une perte de temps insurmontable menaçant la faillite de toute la structure. Dès lors, il n’avait bien entendu pas été question de m’expliquer quoi faire, ni en quoi allaient consister exactement mes tâches. On se contenta de me dire de rester avec les patients dans l’espace communautaire huit heures par jour, entrecoupées, il est vrai, par des activités. N’ayant jamais été très habile socialement, et mes maigres compétences ayant fondu après deux ans de confinement, ce fut pour moi un cauchemar. Que dire à des gens, au demeurant très sympathiques, mais dont on ne connaît rien, à qui l’on n’a ni le droit de poser des questions trop personnelles (secret médical oblige) ni le droit de parler de soi ?
Je trouvai refuge dans les horoscopes, ce qui m’occupa environ cinq minutes chaque jour. Je gagnai quinze minutes à parler de la météo — mais en Belgique on tourne vite en rond, car il pleut tout le temps. Mon téléphone ne m’était d’aucun secours : on m’avait interdit de l’utiliser. J’apportai alors un livre, qu’on m’interdit aussi. Je tentai de lire le journal, mais la sanction fut la même. Je voulus jouer aux cartes, mais j’enfreignis la règle qui interdisait de jouer avant 14h30 — il faut suivre ! Dans une tentative désespérée de créer du lien, je racontai alors la fois où je m’étais fait arrêter pour consommation de cannabis en festival. Cela me valut la sympathie des bénéficiaires, et une première convocation, assez méritée il faut l’avouer, à la direction. Première d’une longue série de gaffes, allant de la destruction malencontreuse des serveurs à celle, malodorante, du stock annuel d’huiles essentielles, qui me valut rapidement le surnom de Gaston Lagaffe.
L’une des caractéristiques de l’institution est que chaque collègue est amené à suivre individuellement les patients. Ainsi, kinés, éducateurs, assistantes sociales, criminologues et juristes assuraient le suivi des patients au même titre que les psychologues. Pour nous rassurer, on nous répétait que cela n’avait rien d’une thérapie, que n’importe qui dans la rue aurait pu faire notre travail — ce qui ne manquait jamais de nous vexer. Mais comment appelez-vous le fait de voir chaque semaine une personne pendant quarante-cinq minutes pour lui faire parler de ses émotions et de ses ressentis, l’aider dans ses difficultés et tenter de faire émerger des solutions ?
Cette problématique touchait tous mes collègues, mais j’étais particulièrement concerné du fait de ma position. En tant que criminologue, j’assurais le suivi de personnes internées, c’est-à-dire ayant commis des actes délictueux sans être responsables en raison d’un trouble mental. C’étaient donc des cas lourds, parfois dangereux, d’autant que le passage en prison ou en hôpital psychiatrique avait parfois aggravé le problème. Or je n’avais jamais eu de psychologie dans ma formation, ce que j’avais bien précisé en entretien d’embauche. J’avais donc les profils les plus aigus de l’institution, en étant le moins compétent de l’équipe pour les gérer — chose que j’avais répétée à de multiples reprises, au risque de me faire purement et simplement perdre mon poste. On se serait donc attendu à ce que je dispose de formations, ou au moins d’un accompagnement particulier. Il n’en fut rien.
Un matin, on me présenta enfin mon premier patient. C’était un homme poli mais rigide, le regard perçant, la chemise impeccablement repassée, boutonnée jusqu’au col, ce qui semblait l’étouffer. On sentait poindre sous son apparente froideur une colère terrible, bouillante, qui ne demandait qu’à entrer en éruption. Il avait pris vingt ans pour un meurtre qu’il niait, et pour le viol d’une travailleuse du sexe qui lui semblait absurde — pour lui, une prostituée ne pouvait ni ne devait consentir. On nous présenta et, sans autre forme de procès ni d’explication, on me laissa seul avec lui. Dès le premier jour, il parvint à obtenir mon numéro de téléphone privé. Quand je lui demandai de le supprimer, il me rétorqua, avec un grand sourire : « C’est trop tard, tu ne pourras plus te débarrasser de moi maintenant. » Il disait vrai. Très vite, je dus m’habituer à ce qu’il m’appelle la nuit, les week-ends, à ce qu’il me convoque quand il avait besoin de moi. Il était très perturbé par le fait qu’il soupçonnait son fils — dont il avait perdu la garde — de subir de l’inceste de la part d’un membre de sa famille. Pour prouver ma valeur, je retournai ciel et terre pour l’assister, mais me faisais régulièrement raccrocher au nez par toutes les personnes ressources que j’activais. Il apparut après quelques semaines qu’il avait inventé toute cette histoire pour harceler son ex-femme et retrouver la garde de son enfant.
Il entreprit de monter mes collègues les uns contre les autres, exploitant la moindre dissension, inventant des faits au besoin. Je suivais, dans le même temps, ma première patiente, une femme que la vie n’avait pas épargnée et qui revenait régulièrement avec des marques de coups. Je découvris qu’elle s’était éprise de monsieur et que, passées les premières semaines de love bombing, la relation était devenue un enfer. Il l’insultait, la rabaissait, la volait, la violait, la torturait. Nous mîmes fin à sa prise en charge, ce qui nous priva de toute possibilité d’avertir le pouvoir judiciaire. Elle était complètement sous emprise et revenait vers lui chaque fois que nous parvenions à la mettre en sûreté. Il se mit à nous suivre dans la rue, menaçait de venir mettre le feu ou de nous tuer à la sortie. Il finit par manquer de peu de la tuer, dans une tentative dont elle ne réchappa que par miracle.
Après quelques semaines, elle m’appela en pleurant. Il était décédé d’une overdose. Je fus très perturbé de ne ressentir que du soulagement. La première personne que j’avais accompagnée dans ma carrière était décédée sans que je sois parvenu à l’aider : j’aurais dû être abattu, mais je ne parvenais pas à ressentir d’empathie. On me répondit que vu ce qui s’était passé, c’était une réaction tout à fait normale. Mais en tant que criminologue, j’avais fait le pari que chaque personne méritait et pouvait être sauvée et réinsérée — une sorte de survivance catholique subconsciente, sûrement. Cet événement en vint à me faire douter de mes convictions abolitionnistes : que peut-on proposer à des gens qui jouissent de la souffrance qu’ils créent à autrui et ne semblent avoir aucune envie d’être aidés ? Geoffroy de Lagasnerie — philosophe et critique du droit pénal — propose de les enfermer à vie dans des institutions qui ne s’appelleraient pas prison, mais qui y ressembleraient beaucoup. J’avoue que cela ne me convainc pas tellement.
Pendant toute cette période, j’avais navigué à l’aveugle. Mes collègues m’avaient assuré que je ne devais jamais hésiter à poser des questions ou à solliciter l’avis de l’équipe en réunion. Ce fut vrai pendant deux semaines, après quoi on me fit comprendre que, quand même, ça prenait du temps tous ces questionnements à la con. Je ne reçus aucune aide, tout ce qui s’était passé ayant été considéré comme un « non-événement » par l’équipe. Et si, sur le moment, il y avait consensus pour dire que j’avais fait ce que je pouvais et que je n’avais rien à me reprocher, avec le temps on m’imputa de plus en plus la responsabilité de ce qui s’était passé. D’abord à demi-mot, puis de manière de plus en plus explicite. Le directeur médical alla jusqu’à m’accuser, devant les patients (!), d’avoir provoqué la mort de quelqu’un. Pourquoi, et qu’aurais-je dû faire différemment ? On ne me le dit jamais, et ils ne le savaient sans doute pas eux-mêmes. Mais un drame s’était produit malgré les tentatives de le mettre sous le tapis, il fallait un responsable, et j’étais le mieux placé pour porter le chapeau.
J’avais en tout cas bien ressenti les limites de mon absence de formation face à des cas aussi complexes. Pour mon plus grand réconfort, il m’apparut assez vite que si mes collègues performaient leur rôle mieux que moi, ils n’étaient pas beaucoup plus au courant de ce que nous étions censés faire. Lorsqu’un de mes patients m’annonça qu’il avait rechuté, je me retrouvai comme sidéré. Je n’avais rien à lui répondre ou à lui proposer, à part quelques platitudes confuses. Je demandai donc conseil à mes collègues en réunion. Ils partirent d’un grand éclat de rire : « C’est tout le problème, si seulement on le savait ! »
Ainsi, le secret fut éventé. Il n’y avait pas de recette miracle — à vrai dire, il n’y avait pas de recette du tout. En matière d’addiction, on évalue le taux de réussite à environ 10 %, et la guérison prend en moyenne plus de dix ans. Les différents modèles thérapeutiques présentent à peu près la même efficacité, qui ne reste qu’environ 5 % supérieure au fait de ne rien faire du tout. Il fallait donc avoir la foi : qu’entre les groupes communautaires, les activités et le suivi thérapeutique, il se passerait quelque chose, un petit miracle, un déclic qui ferait qu’une personne sur dix parviendrait à reprendre le contrôle. En termes de confiance dans sa pratique, ça se pose là. Nous répétions donc des mantras destinés à rassurer nos patients autant que nous-mêmes : il n’y a pas de baguette magique, on plante une graine qui germera peut-être, ils ne sont pas responsables de leur maladie mais bien de leur guérison ; on ne peut pas tous les sauver.
Je ne veux toutefois pas me montrer trop critique envers cette approche. Je pense qu’il vaut mieux reconnaître nos propres limites que de proposer de fausses solutions et des modèles standardisés. Cela nous permettait de bricoler, de créer du lien, de tenter des approches différentes qui, si elles ne guérissaient pas la personne, lui permettaient au moins de renouer un peu avec elle-même, de s’éloigner un peu, fût-ce temporairement, du produit. Mais cela me contraignait à un déséquilibre permanent, à un tâtonnement qui ne me donnait pas franchement confiance en ma plus-value de soignant. Je n’étais pas aidé par l’absence totale de symboles de mon appartenance à la glorieuse caste des soignants : ni blouse blanche, ni vouvoiement, ni même un badge. Nous mangions avec les patients, fumions avec les patients, prenions nos pauses avec les patients. Je finis par tellement bien m’intégrer que les intervenants extérieurs me confondaient régulièrement avec les bénéficiaires — l’un d’eux était même persuadé que j’étais défoncé, alors que la seule chose dont j’abusais était des insomnies.
Cette horizontalité s’expliquait par le contexte post-soixante-huitard de l’association. La légende racontait que les patients avaient accès autant à leurs propres dossiers médicaux qu’à ceux des autres. Le personnel continua pendant des décennies à faire la bise aux patients chaque matin — jusqu’à ce que le Covid y mette définitivement fin. Encore aujourd’hui, les patients nous tutoient et nous appellent par notre prénom, et nous faisons de même envers eux et notre hiérarchie.
Cette égalité de façade ne changeait rien aux hiérarchies internes, qui gardaient toutes leurs forces. Les patients n’avaient qu’une participation très symbolique au fonctionnement de l’institution : nous notions avec soin leurs propositions le vendredi, pour les refuser à l’unanimité lors de notre réunion du lundi. Je ne m’en rendais pas compte, mais c’était d’ailleurs tout aussi vrai entre l’équipe et la hiérarchie. Nous passions de longues heures en réunion à nous écharper pour accoucher péniblement d’un compromis, aussitôt annulé par notre chef lorsqu’il estimait que la récréation avait assez duré. En revanche, cette fausse proximité avait engendré toute une série de dérives dans l’histoire de l’institution, allant de relations amicales et secrètes à des violences sexuelles — un de nos coordinateurs s’était illustré en couchant avec des patients dans la camionnette —, en passant par des dérives sectaires et des tentatives de conversion forcée au catholicisme.
J’en fus moi-même victime à une occasion. Le ton était, autant avec les patients qu’entre collègues, volontiers moqueur, abrasif et provocateur. Un supérieur hiérarchique se permettait pas mal de libertés avec moi. Un jour, il me demanda « sur quelle partie du corps d’une patiente je m’imaginais jouir quand je me branlais sur elle ». Je restai stupéfait. Nous nous trouvions à un repas d’équipe bien arrosé — les cordonniers sont les plus mal chaussés —, et je décidai de mettre ça sur le compte du vin rouge et de passer l’éponge. Cependant, le lundi suivant, je ne pus retenir un sourire pendant qu’il nous criait dessus parce que nous avions appliqué une décision qu’il avait lui-même prise trois jours plus tôt. Il me convoqua immédiatement dans son bureau et me passa un savon mémorable, m’accusant d’être un gamin immature et impertinent, m’expliquant qu’il était mon chef et pas mon pote. Je lui répondis qu’alors j’allais cesser de tolérer ses blagues sexuelles. Sans se laisser démonter, il me lança : « Je suis ton chef. Je ne te dois rien, même pas le respect. ».
Il me semble que la transition est toute trouvée pour parler de ma hiérarchie, et surtout du conflit — dialectique ! — entre les courants psychiatriques qu’elle incarnait. La directrice administrative se vantait régulièrement de ne pas croire au concept de burn-out, ce qui semblait problématique pour deux raisons. Premièrement, une bonne partie de notre patientèle en souffrait. Deuxièmement, elle aurait elle-même pu illustrer cette définition dans le dictionnaire. On me l’avait présentée comme une personne dynamique, issue du terrain, empathique. Mais le Covid avait fait disparaître cette personne que je n’eus jamais la chance de rencontrer. À sa place se trouvait une femme épuisée, aigrie, colérique. Sa conversation se limitait à exposer la quantité de travail qu’elle fournissait. Elle se vantait régulièrement de n’avoir plus eu le temps de regarder une série ou de lire un livre depuis des années. Elle ne manquait jamais une occasion de nous faire remarquer qu’elle arrivait au travail vers 5h et en repartait à 23h, voire dormait sur place. Elle venait travailler presque tous les samedis, et parfois les dimanches. Chaque évocation de la fatigue de l’équipe la faisait s’écrier : « Et moi alors, qu’est-ce que je devrais dire ? », ce qui mettait fin à la discussion. Comme souvent chez les personnes en burn-out, ce déchaînement d’énergie ne semblait servir à rien. Elle paraissait en retard sur tous les dossiers, et nous ne voyions jamais les résultats de ses cent vingt heures de travail hebdomadaires. Elle finit, à contrecœur, par se faire remplacer, et sa successeure abattit plus de travail tout en ayant des horaires très classiques. Son dernier plaisir semblait être de se mêler de clinique et de conflits — pourtant plus dans ses attributions —, et de convoquer des membres de l’équipe pour les humilier sur la base de renseignements très partiels, puisqu’elle n’était plus jamais au contact des patients.
Elle était suivie comme son ombre par la coordinatrice, l’une de ses amies qui bénéficiait, par leur proximité, d’une immunité totale. Son talent principal consistait à déléguer la moindre de ses tâches, et elle trouvait chaque semaine un nouveau prétexte pour se défaire de ses prérogatives. Elle y avait si bien réussi que son travail lui prenait au maximum une journée par semaine, et qu’elle passait le reste de son temps à jouer à Candy Crush et à préparer ses vacances. Quand l’envie lui venait de s’impliquer, c’était souvent en hurlant sur l’équipe pour des prétextes parfois franchement fantaisistes. Elle pouvait s’acharner pendant des semaines sur un collègue en particulier, contrôlant le moindre de ses gestes, critiquant chacune de ses décisions. Nous baissions alors la tête, nous réjouissant secrètement que ça ne tombe pas sur nous, et craignant d’attirer l’attention de peur d’être la prochaine victime. Elle semblait d’ailleurs rayonner dans ces moments-là, et n’était jamais aussi heureuse que lorsqu’elle avait la possibilité de se moquer d’un collègue, en sa présence ou non.
Notre directeur médical était un psychiatre d’obédience cognitivo-comportementale. Il s’était spécialisé dans le TDAH (trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, NDLR.) et il ne fallait pas plus de deux minutes pour comprendre pourquoi. Il avait une fenêtre de concentration de deux minutes, une absence totale d’inhibition et quinze nouveaux projets par semaine. Si ses qualités auraient sûrement été valorisées dans une start-up, elles étaient plus problématiques dans un métier centré sur l’écoute. J’étais terriblement gêné par la tournure que prenaient les entretiens avec les patients. Il posait des questions dont il n’écoutait que quelques mots de la réponse, coupait systématiquement la parole, affichait ostensiblement son ennui ou sa désapprobation, se mettait en colère contre les personnes qui ne se conformaient pas à sa vision — notamment sur l’exigence d’arrêter toute consommation et de trouver rapidement un travail — et abordait des sujets délicats avec toute la légèreté d’une baleine à bosse : orientation sexuelle et de genre, violences sexuelles, infractions antérieures. Les patients sortaient régulièrement de ses entretiens en pleurs ou en colère, ce qui ne semblait pas l’inquiéter outre mesure, d’autant qu’il oubliait très vite qui ils étaient.
Arrivé en pleine période du Covid, il avait appliqué une thérapie de choc institutionnelle, inspirée, selon ses propres mots, de Macron — chacun ses références. Les résultats avaient été conformes à ceux de son modèle : une partie de l’équipe avait démissionné, une autre était tombée en burn-out, et nous avions échappé de peu à la faillite. Il en avait tiré un traumatisme qui le rendait obsédé par le nombre de patients présents. En effet, nous étions rémunérés en fonction du nombre d’heures prestées quotidiennement par les bénéficiaires. Tous les matins, il écumait donc la liste des présences et passait un savon à tout collègue qui ne savait pas justifier pourquoi l’un de ses suivis était absent. Nous devions appeler chaque personne et la motiver à venir, quelles que soient ses raisons. Il nous poussait à recruter toujours plus, multipliait les actions de réseautage avec un certain succès, si bien que nous étions constamment à 130 % de taux d’occupation. Il n’était pas rare que nous assurions le suivi individuel de plus du double du nombre de patients raisonnable. Nous nous trouvions donc dans une situation absurde où la direction administrative s’occupait de clinique sans en avoir les compétences, et où la direction médicale était tout entière tournée vers la situation financière de l’institution, en délaissant la clinique.
Sous son impulsion, nous étions passés d’un système privilégiant le temps long — parfois trop, car l’immobilisme était extrêmement pesant — à un système de flux, de prises en charge extrêmement rapides. Nous étions très fiers d’être le seul centre de jour en Belgique à ne proposer aucune file d’attente, et je pense encore aujourd’hui que c’était une bonne chose, surtout dans le cadre des addictions, où il faut agir vite quand la motivation au changement émerge. Mais pour respecter cette exigence, nous gérions en permanence de nouvelles entrées. Notre temps de réunion était complètement vampirisé par ces nouvelles prises en charge, qui dévoraient les trois quarts de notre temps de concertation hebdomadaire. Il ne nous restait alors que trente minutes pour parler clinique et réfléchir à nos prises en charge en cours, sous la pression constante d’un chronomètre qui rendait toute discussion complexe absolument impossible. Les patients eux-mêmes, heureux d’avoir une place rapidement, se plaignaient de locaux communs bondés et d’un groupe en perpétuel renouvellement. Quand la structure finissait invariablement par déborder, et comme nous n’avions aucune prise sur le flux des entrées, nous étions obligés de mettre des gens dehors, qu’ils s’y sentent prêts ou non. Le psychiatre décidait, parfois unilatéralement et contre l’avis de l’équipe, d’une fin de prise en charge rapide qui entraînait bien souvent une rechute.
Au niveau de l’équipe, nous consacrions donc nos matinées à ces entrées. Tout était sans cesse à refaire : réexpliquer le fonctionnement du centre, recréer du lien, repartir à zéro avec de nouvelles têtes. Pour chaque prise en charge réussie, il y en avait trois autres qui échouaient. Si on ajoute une charge administrative colossale et le fait que nous étions tenus d’organiser une myriade d’activités quotidiennes, le résultat est clair : nous courions partout, tout le temps. Il n’était pas rare de faire des heures supplémentaires non rémunérées — c’était évidemment notre faute si nous n’arrivions pas à nous organiser. Nous avions plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme, et les autorités elles-mêmes commençaient à s’inquiéter de notre surpopulation systémique. Mais chaque fois que nous arrachions une maigre concession (retrait d’une activité par demi-journée, ralentissement des entrées), elle était révoquée par le psychiatre le lendemain, au nom du bien-être des patients, de la continuité des soins et, bien sûr, de la bonne santé financière de l’association. J’avais d’ailleurs une motivation supplémentaire à me taire : étant le dernier arrivé, on m’avait bien fait comprendre que je serais le premier à partir en cas de pépin. Après un premier arrêt maladie, je tentai quand même d’aborder la question ; on me rétorqua que je n’avais pas à me plaindre si j’arrivais à l’heure et que je prenais des pauses déjeuner. Cela me fit d’autant moins rire que je n’avais plus connu le concept de pause depuis des mois, et que je restais parfois jusqu’à deux heures après la fin de mon horaire.
Mais notre course n’était jamais assez effrénée pour notre directeur, qui nous traitait régulièrement de feignasses. Une semaine avant mon arrêt maladie, il avait encore soupiré : « Qu’est-ce que j’aimerais pouvoir passer comme vous une demi-journée à ne rien faire ! » La remarque ne manquait pas de sel quand on sait qu’il ne nous autorisait à lui programmer des entretiens que deux heures par jour. Il passait la première partie de la journée aux toilettes et à lire ses mails personnels, vapotait dans son bureau jusqu’à midi, partait systématiquement une heure avant la fin de son horaire et ne revenait pas l’après-midi. Un macroniste exemplaire, en somme.
De l’autre côté du spectre se trouvait notre médecin généraliste. Il n’avait aucune fonction hiérarchique, mais ses soixante-dix ans passés, le fait d’être le seul à avoir survécu à toutes les purges, et les formules sibyllines qu’il ne manquait jamais de lâcher en réunion — avec ce regard entendu et satisfait qui nous faisait supposer qu’elles devaient dire quelque chose de profond, même si nous n’y comprenions rien — lui conféraient une certaine autorité. Il avait entrepris une longue analyse puis s’était, comme beaucoup, auto-diagnostiqué psychanalyste. Sa fonction de médecin me paraissait surtout un prétexte pour pouvoir exercer cette activité qui semblait l’intéresser davantage, et qu’il poursuivait avec certains patients à l’extérieur, enfreignant au passage au moins six règles du règlement. J’appréciais le fait qu’il était l’une des seules voix à interroger le capitalisme financier dans lequel nous nous débattions. Il nous rappelait régulièrement qu’on ne pouvait résoudre l’addiction avec du positivisme, des médicaments, des procédures et des prises en charge express. Il plaidait pour le temps long, le lien humain, le fait de parfois ne rien faire et d’attendre. En cela, il ne récoltait que des sourires polis ou amusés, qui ne changeaient pas grand-chose au mouvement général de l’institution.
Malheureusement, il rejouait aussi toutes les contradictions de la psychanalyse, avec une approche conservatrice et réactionnaire. C’était un féroce partisan de l’ordre établi et de l’autorité patriarcale. Pour lui, la source des problèmes de notre public se trouvait dans des mères indignes, des pères faibles et un manque de discipline. Il s’opposait donc à tout mouvement visant à impliquer davantage le patient dans sa prise en charge, ainsi qu’à toute évolution sociale. Dès mon premier jour, je l’entendis expliquer aux patients que la transidentité était une perversion et un danger pour l’humanité. Il était particulièrement insultant envers nos quelques patients transgenres, ainsi qu’envers toute femme tatouée. Il ne manquait jamais une occasion de critiquer les mères — la sienne en particulier — et les femmes en général, et d’inciter les patients à chercher leur malaise dans cette direction. Un jour, il proposa d’envoyer l’une de nos patientes trans dans une prison pour hommes, « afin de lui apprendre le respect et la discipline qui lui avaient manqué ». Côté racisme, ce n’était pas plus brillant : après avoir reçu un patient noir, il me souffla à l’oreille : « Il n’est pas bien malin, mais c’est très souvent le cas avec les Africains. » Le plus paradoxal est qu’il plaidait l’autorité pour les autres mais y était allergique lui-même. Il arrivait systématiquement en retard, filait immédiatement chez le coiffeur ou lire le journal, recevait sa propre patientèle dans nos locaux pendant ses heures de travail, refusait de participer aux tâches communes, et partait plus tôt pour faire bonne mesure.
Il résultait de tout cela que nous fonctionnions à la fois avec les pires côtés de la TCC (thérapies comportementales et cognitives, NDLR.) et de la psychanalyse. Les patients étaient à la fois responsabilisés et infantilisés. Bien que tout le monde s’en défendît, il y avait une approche morale à l’interdiction de la consommation. La réduction des risques et la consommation contrôlée ne faisaient pas partie de notre logiciel. Les patients se voyaient souvent imposer des objectifs, avec un focus particulier sur la mise au travail — même un travail indigne, précaire et mal payé, pourvu que les patients montrent leur productivité. Il n’était pas rare non plus de leur crier dessus, de leur dire qu’ils « faisaient de la merde », de chercher à les provoquer ou de les faire culpabiliser. Cela pouvait fonctionner sur certains profils. Mais, la plupart du temps, cela menait à une rechute et à une fin de prise en charge. Dans le même temps, si les objectifs étaient imposés, les moyens d’y parvenir étaient laissés à la responsabilité du patient, qui devait lui-même comprendre les motifs de sa consommation et trouver comment y remédier. Est-il besoin de préciser que les mêmes contradictions se reflétaient dans l’équipe ?
En somme, nous étions accros au néolibéralisme. Productivité, rentabilité, gestion en flux, centralité de la valeur travail, responsabilité individuelle, développement personnel, surconsommation d’activités, statu quo sociétal et culte de l’autorité imprégnaient chaque dimension de notre travail. Notre direction nous poussait à adopter toujours davantage l’esprit start-up, usait d’un jargon de plus en plus obscur, investissait dans la communication et les méthodes de soin clés en main les plus rentables.
Il n’y avait aucune réflexion sur les causes sociales de l’addiction. Le fait que les patients jeunes témoignaient tous d’éco-anxiété, d’anxiété tout court et d’un désir plus ou moins larvé de rébellion contre le système n’était traité qu’à coups d’antidépresseurs et de séances de yoga. Lorsque le secteur manifestait pour dénoncer les attaques constantes dont nous faisions l’objet, nous avions interdiction de nous y rendre ou de signer des cartes blanches. Les prises de parole engagées étaient proscrites pour préserver la prétendue neutralité politique de l’institution — la même neutralité qui servit aussi, à l’occasion, à refuser la prise en charge de femmes voilées. La stratégie envers les pouvoirs publics était simple : courber l’échine, montrer patte blanche, ne jamais rien critiquer, espérer qu’en jouant parfaitement le jeu les subsides continueraient à tomber. Mais je ne pense pas que la question financière était centrale : en réalité, elle servait de prétexte pour justifier un immobilisme total. Et si quelqu’un d’une autre institution venait perturber notre sérénité bourgeoise en osant une tentative d’explication sociologique — ou pire, une critique de la société —, il devenait le sujet de toutes les moqueries pour la journée.
Ce n’était donc pas une surprise que les patients qui nous appréciaient le plus étaient ceux qui correspondaient à cet idéal : des blancs aisés, la quarantaine passée, avec un capital culturel élevé, qui voulaient une guérison rapide et efficace pour reprendre rapidement le travail. Les personnes précaires ou souffrant de troubles mentaux lourds étaient souvent écartées dès la candidature, au prétexte qu’elles détoneraient trop dans la communauté et n’y trouveraient pas leur place. Bien que nous ayons régulièrement atteint la mixité de genre — ce qui est un exploit dans ce type d’institution —, nous laissions souvent les mères isolées sur le carreau. Et nous ne parvenions tout simplement pas à recruter des personnes justiciables.
Ce dernier point était d’autant plus problématique que le suivi des ex-détenus était censé, en tant que criminologue, composer la majeure partie de mon travail. Après avoir émis l’hypothèse que c’était sûrement dû à mon incompétence légendaire, toute l’équipe s’y était mise, sans récolter plus de succès. C’était d’autant plus absurde qu’en toute logique, nous aurions dû crouler sous les demandes. Nous ne leur réservions que cinq places — ce qui représentait cinq places de plus que le reste du réseau de soin, les lieux de cure, de post-cure et les centres de jour refusant systématiquement les « repris de justice », une dénomination fleurant bon le XIXe siècle et la discrimination. En pleine crise du crack, avec une surpopulation carcérale explosant tous les records et vu nos conditions d’accueil plutôt agréables, il était incompréhensible de devoir presque supplier les patients de venir.
Je me suis moi-même arraché les cheveux sur la question. Étais-je vraiment assez nul pour que les gens préfèrent rester dans des prisons dont les fondations s’effondraient à force d’être rongées par les rats, plutôt que de devoir m’adresser la parole trente minutes par semaine ? Honnêtement, je ne le crois pas, car j’avais un bon contact avec les quelques patients que nous parvenions à recruter et une bonne réputation. En réalité, le problème était bien plus systémique et paradoxal. C’était précisément l’intensité de la crise du crack et de la surpopulation carcérale qui étaient en cause — si contre-intuitif que cela puisse paraître.
Les services psychosociaux des prisons étaient débordés d’une manière inimaginable. Ils accusaient des mois de retard, au point que certains assistants sociaux avaient tout simplement refusé de voir des patients devant l’ampleur de la tâche. Il n’était d’ailleurs pas rare que certains fondent en larmes quand je leur demandais comment ils allaient. Les détenus ne pouvaient donc pas monter de projet de sortie. Quand par miracle ils parvenaient jusqu’à nous et que nous leur octroyions un accord de prise en charge, le tribunal d’application des peines mettait au moins six mois à se prononcer. Le moindre document manquant — et il y en avait systématiquement un —, la moindre rechute — et il y en avait presque systématiquement une, vu la disponibilité du produit en prison — repoussait le délai de six mois en six mois. Les magistrats, parfois de manière bien intentionnée, imposaient une cure préalable, sans savoir que la quasi-totalité des lieux de soin refusaient de prendre en charge les ex-détenus. La surveillance électronique était devenue très à la mode, mais elle valait échec automatique de tout projet de soin, car pas un seul lieu en Belgique francophone ne l’acceptait — nous y compris, pour des raisons que j’ai toujours trouvées incompréhensibles. Le résultat était simple : deux tiers des détenus allaient à fond de peine, et sur le tiers restant, 95 % d’entre eux étaient exclus par leur surveillance électronique. Sur ce public cible de 0,5 % des personnes libérées, encore fallait-il qu’ils témoignent d’une consommation ni trop faible ni trop forte, qu’ils aient droit à la mutuelle, un titre de séjour, qu’ils n’aient pas besoin de travailler, qu’ils aient un logement, la volonté de se soigner, qu’ils ne soient ni trop instables, ni trop agressifs, ni qu’ils aient trop dealé — et enfin qu’ils acceptent, après des années d’incarcération, de se présenter six heures par jour, cinq jours par semaine dans un centre de jour.
Quand, toutes les trois lunes de sang, quelqu’un parvenait à remplir tous ces critères, encore fallait-il qu’il survive à l’épreuve du psychiatre, qui le cuisinait sans aucune diplomatie sur sa culpabilité, exigeant repentance et preuves de bonne volonté. Ceux qui se montraient mal à l’aise d’évoquer leurs faits — ce qui est pourtant plutôt bon signe —, qui déliraient, qui ne montraient pas assez d’entrain à réintégrer la société de consommation, ceux qui « se défaussaient de leur responsabilité » ou étaient « trop pessimistes » en évoquant les discriminations d’emploi et de logement subies à la sortie — ou pire, en tentant une critique de la société — étaient souvent exclus du processus, et tout était à refaire.
Une fois tous ces écueils franchis, il fallait encore réussir à tenir un rythme de présence au centre bien supérieur à celui des patients « civils ». Vu toutes les démarches administratives qui les attendaient à la sortie de prison, c’était la garantie du burn-out. Des patients m’expliquèrent, au bout de quelques jours, qu’ils préféraient encore retourner en prison où ils avaient le droit de boire leur café et regarder la télé sans qu’on leur en demande trop. Ce système était censé être à leur avantage, mais je n’ai jamais compris à quoi il servait, puisqu’il atteignait clairement le résultat inverse de celui escompté. En dernière analyse, on m’expliqua qu’on n’allait tout de même pas permettre à d’ex-prisonniers de se la couler douce. À notre corps défendant, nous ne parvenions pas à les traiter comme des patients ordinaires, et nous conservions des réflexes punitifs, comme s’ils n’avaient pas déjà purgé leur peine.
L’impossibilité de travailler durant les mois de la prise en charge créait des problèmes financiers majeurs qui généraient, en toute logique, de la récidive : deal, petits vols, travail au noir. La disponibilité des drogues, due à l’ubérisation et à la consommation à ciel ouvert dans de nombreux quartiers, achevait de provoquer des rechutes rapides et massives qui, en l’absence de lieu de cure, menaient rapidement à des abandons et des retours en prison. Malgré mes alertes, ces problèmes ne furent jamais traités sérieusement — notamment parce qu’une partie de l’équipe, dont le psychiatre, n’était pas à l’aise avec les justiciables. Il fut donc beaucoup plus simple de me faire endosser toute la responsabilité de l’échec du soin contraint.
Un autre public faisait l’objet d’une suspicion particulière : les femmes. Si elles étaient apprêtées, on les soupçonnait vite « d’être dans la séduction », voire de chercher à se prostituer. Le simple fait d’avoir le sourire facile, de mettre une robe ou de recommencer à se maquiller valait une étiquette de manipulatrice et de succube, qui servait ensuite à leur imposer une prise en charge sévère et à refuser toutes leurs demandes pour « leur donner un cadre ». Le diagnostic de trouble borderline venait souvent en bonus. Mais gare à celle qui, au contraire, ne se maquillait pas et venait dans des vêtements confortables : elle subirait aussi les moqueries et les tentatives de relooking, le psychiatre estimant qu’il fallait lui imposer des ateliers maquillage et coiffure pour la rendre présentable.
La gestion des violences sexuelles était pour ainsi dire inexistante. Lors de mon arrivée, un patient venait d’agresser sexuellement notre femme de ménage dans les vestiaires. Mais l’événement n’avait suscité aucune autre réflexion qu’une suspicion généralisée envers les patients ex-détenus. Pourtant, il y avait matière à penser. En plus du cas que j’ai relaté plus haut, une autre patiente avait été droguée et violée par un de nos patients. Elle fut longtemps soupçonnée de mentir pour couvrir sa propre consommation. Son violeur eut droit à des discours réconfortants et empathiques, et on me regarda comme un fou quand je m’opposai à son retour dans l’institution sans entretien préalable pour discuter de la situation. La demande des patientes d’avoir des cours de piscine non mixtes, parce qu’elles sentaient peser sur elles le regard des patients, fut rejetée comme une odieuse tentative de diviser le collectif.
Un autre exemple fut particulièrement marquant. Nous suivions un patient aisé, très cultivé. Appelons-le Bertrand. Il avait entrepris des années de psychanalyse qui l’avaient convaincu que tout était la faute de sa mère, et des femmes en général. Il expliqua donc à une jeune collègue que, du fait de son âge et de son genre, il se sentait incapable de la respecter. On aurait pu s’attendre à ce qu’il soit repris là-dessus ; toute femme qui aurait tenu les mêmes propos aurait été sévèrement « recadrée ». Mais c’est ma collègue qui fut convoquée : on lui reprocha de l’avoir mal pris, on lui dit qu’en tant que professionnelle elle devait accepter ce genre de remarques et s’écraser. Et on lui retira la prise en charge du patient.
Dans les semaines qui suivirent, une jeune patiente vint nous avertir que Bertrand la regardait comme un bout de viande et lui faisait des sous-entendus sexuels. Il avait en outre pris l’habitude de flirter avec les patientes et nos stagiaires, lesquelles étaient très mal à l’aise. Il se montrait autoritaire, méprisant, parfois agressif. Ma collègue et moi décidâmes d’en parler en réunion, non pour réclamer une sanction ou une exclusion, mais parce que nous soupçonnions une raison médicale et estimions nécessaire de remettre le cadre. Mais le témoignage de notre patiente fut invalidé : comme elle se montrait polie avec Bertrand et avait elle-même des problèmes d’attachement, sa parole fut jugée illégitime et on la qualifia de « mauvaise victime ». Les autres comportements n’émurent pas davantage la direction. En revanche, elle fut scandalisée d’apprendre que Bertrand donnait des surnoms à certains membres de l’équipe. On pouvait tolérer le harcèlement sexuel et le sexisme, mais sûrement pas cette entrave à notre autorité symbolique !
Il se trouve qu’il avait emprunté un des surnoms affectueux que je donnais moi-même à une collègue. J’avoue ne pas avoir jugé utile de revendiquer mon copyright publiquement. Le surnom n’avait rien de sexuel ni d’infamant, ma collègue n’y voyait aucun problème, et il me semblait que la question était somme toute minime par rapport aux autres faits que nous rapportions. Mais je fus dénoncé la semaine suivante par deux collègues qui appréciaient fortement Bertrand.
La colère de la direction fut mémorable. Comme seul le surnom les avait intéressés, ils m’accusèrent d’avoir monté un dossier vide et une fausse accusation. Ils avaient, déshonneur suprême, failli perdre la face en convoquant un patient innocent. Ils se mirent d’accord sur le fait que, clairement, tout le problème venait de moi. C’était d’autant plus absurde que, même si on accordait du crédit à cette ridicule histoire de surnom, je ne voyais pas en quoi j’étais responsable du fait que d’autres personnes l’utilisent dans un autre contexte. Je fus convoqué à plusieurs reprises, on me hurla dessus, on me menaça de licenciement pour faute grave, on me rabaissa longuement en réunion en s’interrogeant sur mes facultés intellectuelles. L’ensemble de l’équipe fit un tour de table pour se féliciter que ce brave Bertrand ait été innocenté malgré la « cabale wokiste et féministe radicale » qui s’était exprimée. Ma collègue avec qui j’avais porté le sujet ne put retenir quelques larmes devant cette violence — le sexisme qu’elle avait subi de la part de Bertrand venait d’être légitimé —, et elle fut convoquée pour qu’on le lui reproche. Quant à moi, on m’expliqua longuement que je faisais du punitivisme, en oubliant que je n’avais jamais demandé de sanction. On m’accusa même, devant ma conjointe, d’être tombé amoureux de la patiente en question.
Bertrand ne fut donc pas inquiété, et développa avec l’équipe des relations presque amicales et un statut privilégié. Ce qui devait arriver arriva : dans les semaines qui suivirent, il harcela sexuellement d’autres patientes, entraînant leur départ et leur rechute. Il reçut un diagnostic qui expliquait son comportement et on mit fin à sa prise en charge. Personne ne pensa à nous présenter des excuses.
Vous aurez compris que l’humiliation et la violence font partie intégrante du management de l’institution. On murmurait dans les couloirs que tel collègue était en arrêt depuis quatre ans parce qu’on l’avait obligé à maintenir un groupe de paroles sur la famille quelques jours après la mort de son fils ; que tel autre s’était suicidé en accusant la direction dans une lettre. Sans aller aussi loin, j’eus droit à mon lot de harcèlement.
J’en ai déjà donné quelques éléments plus haut, mais la liste est encore longue. Si vous lisez cet article en diagonale en cherchant les moments les plus croustillants, accrochez-vous : c’est maintenant.
Après que je me suis inquiété de la suppression de financements dans le secteur, on me présenta comme le nouveau comptable de l’institution et on me demanda d’expliquer le bilan comptable — pour m’apprendre à me mêler de ce qui me regardait. On me convoquait très régulièrement à des entretiens en m’en taisant la raison, pour me laisser imaginer le pire. Certains motifs de colère étaient franchement fantaisistes : on me reprocha par exemple d’avoir noté que telle collègue allait changer les piles de l’alcootest, alors que, sans que je le sache, c’était finalement une autre qui s’en était chargée. On falsifiait mes propos dans les PV de réunion pour générer du conflit avec mes collègues, que la direction observait ensuite avec gourmandise en prenant systématiquement le parti inverse du leur. On m’empêchait de travailler : la directrice refusa par exemple de relire un communiqué de presse pour la sortie d’un livre que j’avais supervisé, ce qui contribua à faire perdre 20 000 € à l’institution. Je n’étais donc que trop heureux de m’acquitter des rares tâches qu’on me laissait — déléguées par la coordinatrice —, mais même lorsqu’elles étaient exécutées à la perfection, on masquait ma participation et on s’abstenait de tout remerciement, puisque « notre seule reconnaissance est notre salaire ». On me frappait — pas fort, mais quand même —, on m’insultait, on se moquait de mes compétences, de ma personnalité, de mon apparence physique. On m’adressait la parole avec une hostilité systématique, on riait de mes prises de parole en réunion, on me hurlait dessus. On me critiquait dans mon dos, parfois de manière assez audible pour que je m’en aperçoive. On affichait clairement le regret de m’avoir engagé, on m’invitait plus ou moins subtilement à démissionner. On me privait de téléphone alors que cette interdiction ne valait pour aucun autre membre de l’équipe. On m’imposait des formations et supervisions à mes frais et sur mon temps libre. On contrôlait chacun de mes actes, on me reprochait le moindre manquement, quitte à en inventer : on oubliait systématiquement les rendez-vous médicaux que je posais, on rétropédalait sur chaque compromis que j’arrachais.
J’avais l’impression de devenir fou. Quand je me plaignais à quelqu’un, on me disait que j’étais paranoïaque. Je finissais par le croire : était-il possible que je vive des choses aussi graves pendant que tout le monde se comportait comme si c’était normal et que j’inventais ? On m’interdisait d’ailleurs de répondre. J’essayais d’accepter les critiques, même fantaisistes, pour passer à autre chose et éviter de créer des problèmes. Mais il arrivait que ce qu’on me reprochait soit complètement injustifié. Même dans ces moments-là, on m’interdisait de répondre, on me disait que j’étais immature, que j’avais réponse à tout, que je ne savais pas reconnaître ma responsabilité.
Quand le comportement était trop évident pour qu’ils puissent le nier, on me répétait que c’était ma faute, que j’avais fait des gaffes au début, que je n’avais pas le droit de me plaindre, que je le méritais forcément un peu. On me disait que si je ne faisais plus d’erreur, je n’aurais rien à craindre — et j’essayais de viser un peu plus la perfection, très difficilement, puisque l’anxiété permanente dans laquelle je me trouvais me faisait commettre des erreurs d’inattention et de panique. J’en vins à être complètement gaslighté : j’étais effectivement convaincu que je ne pouvais m’en vouloir qu’à moi-même, que je méritais toute cette violence, que je n’avais pas à me plaindre, que je surinterprétais, que j’exagérais. On me répétait souvent que l’herbe n’était pas plus verte ailleurs, et les récits de mes amis et collègues d’autres institutions achevaient de m’en convaincre.
Malgré tout, au bout d’un an et demi de ce traitement, et alors que je commençais à me dire qu’un retour à la case chômage valait mieux que cette humiliation permanente, la directrice succomba au burn-out auquel elle ne croyait pourtant pas. J’éprouvai une joie mauvaise de la voir démissionner, et une joie tout court de découvrir sa remplaçante : une femme intelligente et sympathique, venue du terrain, et qui semblait décidée à améliorer la situation. Pendant quelques mois, je vécus enfin la lune de miel dont j’avais été privé. Non seulement j’avais trouvé mes marques et intégré la logique interne du centre, mais on me confiait de gros projets et on valorisait mon travail. Désireux de rattraper le temps perdu et de prouver mes compétences, je déployai une énergie considérable, sans me rendre compte du niveau d’épuisement que les mois précédents avaient accumulé en moi. La coordinatrice, qui voyait d’un œil d’autant plus mauvais mon avancement qu’elle se sentait, je crois, menacée par mon nouveau statut, sauta sur l’occasion pour me rajouter sans cesse des tâches tout en se montrant toujours plus intransigeante, quitte à inventer des motifs de critique. Le harcèlement reprit avec une intensité d’autant plus élevée que j’avais eu l’audace d’essayer d’échapper à mon rang subalterne. Et cette fois, je finis par craquer et par être mis en arrêt par ma médecin.
Bien que je revinsse au bout de deux semaines, j’étais rongé d’angoisse et de culpabilité d’avoir ainsi fait aveu de faiblesse. La nouvelle directrice ayant été d’un soutien indéfectible jusque-là, je lui envoyai une longue lettre pour lui expliquer ma situation et demander des changements qui me paraissaient assez raisonnables : être traité avec respect et saisir la proposition qui m’avait été faite de diminuer certaines tâches pour me concentrer sur les nouveaux projets qu’on m’avait demandé de prendre en charge. J’avais oublié une règle absolue du monde du travail : les aménagements ne sont possibles que s’ils ne remettent en question ni la hiérarchie ni la productivité. Je parvins donc en un temps record à retourner mon alliée contre moi. Elle m’expliqua que mes demandes constituaient une grave attaque aux valeurs de l’institution — ce qui en dit assez long. Elle me supprima bel et bien des tâches : celles qui me plaisaient le plus, pour me demander de me concentrer sur l’administratif. Et elle me fit clairement comprendre que, pour mon propre bien, il valait mieux que je fasse profil bas. Elle craignait toutefois visiblement une action judiciaire, puisqu’on s’adressa désormais systématiquement à moi par mail. Au lieu de subir des remontrances à la volée, je les subissais par écrit. Cela aurait pu être une bonne chose, si je n’avais pas été trop épuisé pour contester quoi que ce soit — ce qui me coupa bel et bien de toute possibilité de démarche juridique. Je tentai de passer par la conseillère en prévention interne, qui se borna à me renvoyer vers la médecine du travail et à me dire que c’était quand même un peu ma faute, puisque je n’avais jamais explicitement demandé qu’on cesse de me harceler.
Dans la semaine qui suivit, un nouvel événement vint aggraver mes malheurs. L’une de mes collègues était proche d’un de mes patients, avec qui elle entretenait une relation frisant l’amitié. Ce monsieur, quand il rencontrait des difficultés, passait systématiquement par elle plutôt que par moi, alors qu’on me l’avait confié précisément pour faire tiers. Je m’en inquiétai poliment en réunion, mais, la collègue étant absente, on me fit valoir qu’il valait mieux attendre son retour pour en parler avec elle. L’équipe, dont le directeur médical et la coordinatrice, partageait pourtant ma préoccupation. Quelle ne fut donc pas ma surprise d’être violemment pris à partie par ma collègue à son retour : on lui avait visiblement rapporté que je l’avais accusée de coucher avec ce patient. La situation était d’autant plus absurde que je savais qu’il était homosexuel. La charge fut extrêmement violente, allant jusqu’aux insultes et aux menaces physiques. La coordinatrice, loin de prendre ma défense, riait et m’interrompait chaque fois que je tentai d’expliquer la situation. Il fallut l’intervention d’un collègue pour rétablir la vérité et apaiser les tensions.
Vu la violence de ce qui s’était passé et la situation toujours plus tendue entre moi et ma coordinatrice, la direction décida toutefois d’engager une médiatrice — « la moins chère du marché », prit-on grand soin de me préciser. Ce fut là encore un échec : elle commença par prendre la température auprès de ma direction et arriva donc avec une image biaisée de la situation. En conséquence, la médiation tourna de nouveau en procès, la coordinatrice m’accusant d’être une perte de chance pour les patients, un pari manqué, un incompétent notoire. La médiatrice dut bien admettre qu’elle m’avait trouvé bizarre et qu’elle comprenait bien que je ne devais pas être facile à manager. J’eus le plus grand mal à exprimer mes demandes et mes besoins. Au sortir de l’exercice, j’avais perdu les rares concessions que j’avais réussi à négocier. De mon côté, je dus m’engager à reprendre des formations et des supervisions à mes frais et sur mon temps libre, et à m’abstenir de contester toute remarque qui me serait faite, même absurde. De son côté, la coordinatrice ne s’engagea à rien, assumant complètement sa méthode de gestion. Elle s’en sortit avec une vague promesse d’y mettre un peu plus les formes et de communiquer principalement par mail.
Les mois suivants se passèrent dans un brouillard complet. Je venais travailler par habitude, faisais profil bas et cherchais du bonheur dans mes interactions quotidiennes avec les patients. Je guettais presque sans le vouloir les signes qui m’auraient autorisé à demander un nouvel arrêt maladie. Mon entourage et les psychologues qui me suivaient s’inquiétaient de me voir devenir de plus en plus renfermé, fatigué, agacé, distrait — mais des années de propagande méritocratique m’avaient inoculé une telle culpabilité qu’il m’était inconcevable d’aller voir ma médecin pour si peu. Mon corps et mon cerveau semblaient s’être mis en mode survie, ponctué de crises d’angoisse et de tristesse impromptues qui repartaient aussi vite qu’elles étaient apparues. Comme le Titanic, je coulais lentement, centimètre par centimètre, de manière presque imperceptible.
Un dernier iceberg vint se mettre sur ma route. Un patient semait le trouble dans l’institution en dealant et en consommant sur place. Un matin, le psychiatre nous fit doctement la morale, nous reprochant de ne pas assez nous impliquer dans la détection de ses signes de consommation. Éreinté par des nuits d’insomnies devenues routinières, je sentis monter un agacement profond qui me fit oublier toute prudence. Je lui rappelai sèchement que nous l’avions tous averti que, dès son entrée, ce patient était visiblement ivre et refusait d’intégrer le centre — et que c’était le psychiatre lui-même qui avait très fortement insisté pour que nous bousculions notre agenda et le recrutions séance tenante, dans un de ces moments où il paniquait en raison de nos résultats financiers. Nous ne l’avions donc jamais vu sobre, et je trouvais un peu fort qu’il se défausse de sa responsabilité. Cela lui fut totalement insupportable, et il entra dans une rage comme j’en avais rarement vu. Le lendemain, je ne parvins pas à me lever. Ma médecin m’octroya une semaine d’arrêt. Contre son avis, je décidai de ne pas prolonger et de revenir pour aborder le sujet en supervision d’équipe. J’aurais dû me souvenir que ce qui n’avait pas fonctionné pendant des années ne fonctionnerait pas davantage. J’eus de nouveau à supporter un tour de table où chacun se fit un devoir de m’expliquer que toute critique de la hiérarchie était à proscrire et que j’étais trop émotionnel, voire hystérique. Ceux qui étaient d’accord avec moi en coulisse ne décrochèrent pas un mot et s’absorbèrent dans la contemplation de leurs orteils pendant une heure. Le psychiatre ne m’accorda pas un regard.
Cet événement marqua la fin définitive de mes espoirs de changement. Je tins encore quelques semaines, commençant à rassembler mes affaires et à transmettre mes dossiers, attendant que mon corps et mon esprit finissent par lâcher — ce qui, je le savais, ne pouvait tarder. Un mail particulièrement injuste et dévalorisant de ma coordinatrice fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Je sentis, presque physiquement, mon corps s’enflammer, mon dos et mes muscles me brûler. Une angoisse aiguë embrasa pendant deux jours mon esprit et ne laissa qu’un lit de cendres : je n’étais plus capable de parler, de ressentir, de trouver du plaisir à quoi que ce soit. Savez-vous d’ailleurs que le terme « burn-out » fut dans un premier temps appliqué aux héroïnomanes, que leur addiction consumait entièrement, avant de passer par association aux troubles des personnes qui les soignaient, puis à l’ensemble de la société ? Je fus presque rassuré de sentir que je m’étais cette fois consumé complètement : je me sentis enfin autorisé à m’arrêter.
C’est ici que j’avais interrompu mon récit il y a six mois, encore en pleine réflexion sur ce qui s’était passé. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un appel de ma directrice, auquel je n’ai pas répondu. Elle m’a envoyé un mail le lendemain pour me convoquer à une réunion que j’ai demandé à déplacer de quelques jours — j’attendais en effet la confirmation d’embauche d’un nouveau poste et je prévoyais de démissionner. Je n’en ai pas eu le temps : deux jours plus tard, j’étais sèchement licencié. Les motifs étaient éloquents : on m’accusait d’être un militant de gauche radicale ayant traumatisé les patients en… me mettant en grève un jour, en lisant le communiqué d’une organisation dont nous faisions partie. On me reprochait de ne pas avoir atteint mes chiffres, de ne pas avoir su « recruter » assez de patients en prison — en ignorant soigneusement mes alertes répétées sur l’incompatibilité de notre convention avec les nouvelles procédures judiciaires. On ajoutait l’injure à la calomnie en dressant une longue liste, par ailleurs parfaitement inutile, de tous mes défauts et crimes supposés. Ainsi s’arrêta mon exploitation. Demander des remerciements aurait été utopique, mais je gardais encore l’espoir de ne pas être viré avec un crachat à la figure après des années de tentatives de conciliation et de compromis.
J’ai évidemment tenté d’obtenir réparation. La réponse de leur avocate tint en seize pages de procédure : un florilège d’attaques personnelles, de déformations des faits et de menaces voilées. On en rajoutait une touche sur mon prétendu radicalisme de gauche, on me reprochait de ne pas avoir su m’intégrer auprès des gens qui me harcelaient, et d’avoir produit un certificat médical de complaisance. Ils étaient parvenus à convaincre la quasi-totalité de mes collègues de témoigner contre moi, alignant contrevérités et attaques personnelles — y compris de la part de gens avec qui je pensais bien m’entendre. Il apparut qu’ils avaient tenu une réunion commune pour lire mes conclusions et préparer une réponse groupée. Bien sûr, aucun ne me répondit pour s’en expliquer. La seule qui le fit — avant d’être rappelée à l’ordre — me dit que c’était nécessaire pour protéger l’institution. La justice pouvait attendre.
Après réflexion avec mon avocate, et au vu de mon manque de preuves matérielles, de mes faibles chances de convaincre le tribunal du travail, de l’intensité du traumatisme et surtout du coût de la procédure — 7 000 € pour ne serait-ce que lancer l’action —, j’ai dû me résoudre, la mort dans l’âme, à abandonner.
Depuis, j’essaie de me convaincre, bien aidé par mon entourage, que j’en sors la tête haute. J’ai empoché une indemnité confortable et trouvé immédiatement un nouveau travail. Je n’ai jamais eu à m’abaisser à un tel niveau de perversité pour sauver ma place. Je vois désormais clairement la faillite morale de mes anciens collègues, et je n’ai aucun doute que l’institution dysfonctionne toujours davantage, que ma charge de travail est retombée sur d’autres et qu’un nouveau bouc émissaire a été désigné. Malgré tout, je garde un goût extrêmement amer du fait que, une fois encore, les exploiteurs de tout bord l’ont emporté, et que la justice — dans tous les sens du terme — n’est jamais de notre côté. J’aimerais finir sur une note positive, pleine d’espoir et de maturité, ou à défaut sur une analyse définitive. Mais je ne ressens que du dépit et l’impression d’un immense gâchis dont pâtissent, en dernière instance, les patients.
Nous appelons toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient témoigner de leur expérience au travail à nous écrire à cette adresse : contact@positions-revue.fr (envoyer le fichier en .doc).
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