# Une vie d’AESH
Cette année, cela fait vingt ans que la loi sur l’inclusion de 2005 a été promulguée. Vingt ans. Quand je m’ennuie, je me demande ce que cela ferait de passer vingt ans à faire ce boulot, et invariablement me vient la même réponse : « Impossible. » Pourtant, j’en suis déjà à sept années dans ce travail et je suis encore en état fonctionnel de marche. Du moins à peu près.
« AESH » (accompagnement des élèves en situation de handicap), un sigle barbare de plus comme en raffole notre pays. « AVS », autrefois. Pas fonctionnaire, pas un « métier » à proprement parler, pas de véritable formation, pas de salaire permettant de mener une existence digne, pas de reconnaissance de « l’institution »… Une « fonction » visant à masquer une mauvaise conscience générale, tout au plus.
« Ne t’inquiète pas, il n’est pas trop autiste, ça devrait aller. » C’est la première phrase qui me vient à l’esprit quand je me remémore mon entrée dans le métier, qui n’a pourtant pas commencé de cette manière. Sorti de deux ans de non-emploi à la campagne après une myriade de petits boulots liés à mes études (on me disait de les prendre comme des « chances » et des « opportunités »), j’entrevoyais enfin une lueur : j’allais pouvoir contribuer financièrement à mon foyer, avoir des repères quotidiens fixes, des relations sociales, et j’allais cesser d’avoir l’impression d’annoncer que j’avais une maladie incurable quand je prononçais ce mot tabou : « chômage. »
Si je me souviens bien de cette phrase, c’est qu’elle est révélatrice à plus d’un titre. D’emblée, le tutoiement m’a surpris. D’usage entre collègues dans l’Éducation nationale, il est normalement proscrit dans les relations hiérarchiques. AESH et AED (les « surveillants ») se voient être appelés par leurs prénoms auprès des élèves, comme si nous étions des sortes d’animateurs rigolos et sympas du fait de notre positionnement dans l’établissement.
Rapidement, je me suis retrouvé propulsé dans un cours de maths entre deux jeunes garçons, l’un ayant des troubles du spectre autistique, l’autre de l’attention avec hyperactivité ; deux problématiques assez éloignées en apparence, surtout quand on n’y connaît rien. Personne ne m’avait expliqué concrètement en quoi consistaient ces « profils particuliers », ni mon travail, ni surtout ce que l’on attendait de moi. Pendant ma pseudo formation (trois mois après la prise de fonctions), quand j’exprimais mes difficultés, les rares consignes que l’on me donnait étaient de faire appel à mon « bon sens ».
J’ai tenu deux semaines, durant lesquelles j’étais le plus souvent frappé d’incrédulité et désorienté. Puis deux autres. Cela faisait donc un mois, au bout duquel j’ai reçu ma première paie. Je crois me rappeler le montant exact : 698,02 euros (les deux centimes m’amusaient). Je travaillais 24 heures par semaine en étant payé 20. On me disait que c’était normal, vu qu’il s’agissait d’un emploi aidé et que notre temps de travail était annualisé. Cela ne faisait quand même pas beaucoup. C’était la contrepartie des légendaires « vacances » de l’Éducation nationale. Je ne comprenais pas tout, et je n’ai pas contesté. C’était déjà bien plus que la prime d’activité que touchait ma conjointe du fait de ma présence ; c’était déjà une forme de progrès social pour moi !
Peu de temps après mon entrée dans ce métier, une réforme d’ampleur est tombée : celle des « PIAL » (pôles inclusifs d’accompagnement localisés). Je vous épargne les détails mais, en résumé, les AESH sont désormais « mutualisés » sur plusieurs établissements, de la maternelle au lycée. Personne n’a pensé qu’il ne s’agissait pas vraiment du même travail selon le niveau, et cela ne semble pas importer aux décideurs. Derrière la belle promesse d’être « au plus près des besoins des élèves » et de « faire partie intégrante de l’équipe pédagogique », la vérité est celle-ci : il s’agit de boucher des trous selon les heures d’accompagnement des élèves, déterminées en lien avec la MDPH (maison départementale des personnes handicapées). Une véritable usine à gaz, peu lisible pour les parents et les professeurs, que nous nous efforçons au mieux de faire tourner. Une autre réforme est en préparation pour l’an prochain, qui doit étendre le champ géographique de notre travail et changer le périmètre de notre intervention, mais nous n’en savons guère plus. « Moins on en sait, mieux c’est » pourrait être un slogan du recrutement des AESH. Toujours plus loin, toujours plus d’heures parcellaires délivrées aux élèves, toujours plus d’hypocrisie.
Il faut signaler que mon contrat de travail a évolué. Je gagne désormais 80 % du SMIC pour un temps de travail hebdomadaire de 32 heures par semaine, et je suis en CDI. Je suis « annualisé », comme ils disent. Ça fait bien, « annualisé » : c’est un joli terme savant qui cache bien la misère de l’arrière-boutique. 32 heures par semaine et des vacances, cela paraît peu pour le commun des mortels, mais, au vu de mon expérience quotidienne, je peux affirmer sans honte que c’est conséquent. Il n’arrive jamais que l’on tienne une année complète sans craquer à un moment ou à un autre. Les arrêts de travail sont fréquents (burn-out, troubles du sommeil, dépressions, problème de dos, de cervicales, virus attrapés facilement en raison de la proximité avec les élèves…) et grèvent un peu plus notre maigre revenu, surtout depuis le passage de l’indemnisation à 90 % des arrêts maladie, en plus du jour de carence.
En dehors des conditions matérielles, je crois que le plus difficile, ce sont toutes les injonctions contradictoires. On nous dit d’accompagner les élèves, mais pas trop, car ils pourraient « s’attacher » à nous et devenir dépendants, ce qui irait à l’encontre de la sacro-sainte « autonomie » (mot-valise à connotation positive parmi une myriade d’autres, comme « bienveillance ») ; nous n’avons pas d’injonctions de résultat, mais on nous fait bien comprendre que le fait que des « compétences ne soient pas validées » est un problème pour l’orientation future de l’enfant. L’orientation, ce grand hachoir à viande qui mobilise de manière insupportable et grotesque toutes les pensées. « Qu’est-ce qu’il va faire plus tard ? » est la phrase que j’entends le plus. Tout le système scolaire est orienté vers la sélection des individus dans telle ou telle filière, jouant un sérieux absolu qui confine souvent au ridicule et au déni. Tout le monde fait semblant de croire à la fable de « l’égalité des chances ». Les plus zélés dans l’exercice me font peur, je dois bien le reconnaître, surtout à l’aune du contexte politique.
D’une manière globale, on doit « aider », mais sans fausser la compétition, donc ne pas « aider plus qu’il ne le faudrait » les élèves. Ne surtout pas aider les « autres élèves » (comprendre : ceux qui n’auraient pas de problèmes particuliers). Parfois, on nous demande de « ne pas susciter de besoins », ce qui n’a aucun sens : soit il y a des besoins, soit il n’y en a pas. Il est également strictement défendu d’intervenir dans le champ pédagogique, car le professeur est le seul maître à bord ; régulièrement je me surprends à me sentir être un élève comme les autres, soumis au déroulé d’un cours plus ou moins captivant, avant de me rappeler que je vais bientôt avoir 38 ans.
Le corollaire de cette limitation de nos prérogatives est l’ennui, qui est une problématique à part entière de notre métier. Il est l’un des sujets de conversation majeurs avec mes collègues, après les problèmes liés à la précarité, les problèmes de santé ou de famille. Nous vivons toutes et tous cet ennui (l’occasion de rappeler ici que 90 % de mes collègues sont des femmes) et nous essayons d’échapper au mieux à son poids au quotidien. Le juguler est un enjeu majeur afin de tenir à distance le plus possible notre épuisement nerveux et le risque de se retrouver en arrêt maladie, et donc de perdre de l’argent. Et, depuis quelques mois, l’ennui est devenu particulièrement dévorant. J’arrive chez moi et je suis épuisé par toutes les stratégies mises en place dans la journée pour y échapper, ce qui suscite chez moi mauvaise humeur, anxiété et frustration.
Le plus navrant, c’est que l’on sait pertinemment que l’on ne fait pas ce qu’il faudrait faire pour tous ces enfants dont les problématiques sont multiples. Nous avons pourtant toutes et tous un avis sur la question, et je suis certain qu’il serait possible de faire mieux s’il était pris en compte à quelque échelon que ce soit. On se garde bien de donner notre point de vue, ne trouvant pas toujours en face de nous l’écoute nécessaire, les professeurs étant débordés par des classes surchargées, mais aussi du fait de la différence de statut social. À propos de statut social, une question me vient régulièrement : « Et sinon, tu ne voudrais pas faire autre chose qu’AESH ? » Ce mépris de notre travail m’a toujours frappé, le sous-texte étant : quand on veut (changer de voie), on peut.
Après sept années à exercer ce travail, je suis tout de même un peu content de moi. De nombreux enfants se sont succédé, aux profils très variés, aux caractères différents, notamment des adolescents en construction – même si cet aspect passe souvent au second plan au profit des résultats et du comportement. Des bons souvenirs, d’autres moins bons, d’autres beaucoup moins bons. Finalement une certaine fierté d’être dans un domaine qui a pour base le souci des autres, le souci de personnes invisibilisées par la société (sauf tous les quatre ans lors de jeux sportifs), le souci de ceux dont personne ne comprend les problématiques, même quand elles sont évoquées. J’ai appris « sur le tas » grâce à tous ces enfants, et chaque jour je continue d’apprendre. Je ne sais pas trop combien de temps je vais tenir, mais, ce qui est certain, c’est que je sais de quel côté se trouve la honte.
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