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Sur les contradictions de l’autonomisme trans, pour des luttes unitaires et démocratiques
Par Lizzie Publié in #ALLIES, #POSITIONS, NC le 25 mars 2026 44 min de lecture
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Sur les contradictions de l’autonomisme trans,
pour des luttes unitaires et démocratiques

L’échec de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023 a été le théâtre de nombreux débats et a donné lieu à une multitude de conclusions. Les directions syndicales ont effectivement échoué à leurs tâches de mobilisation des masses pour aller jusqu’au bout de la bataille et faire plier Macron. Trotskistes et autonomes s’en sont donné à cœur joie, multipliant les accusations de trahison et de mollesse, dans une gesticulation proportionnelle à la taille de leur propre échec.

Les uns veulent remplacer les directions syndicales, les autres que les bases se passent tout simplement d’eux. Et même malgré la faillite constatée par les masses, ni trotskistes ni autonomes n’ont réussi à impulser une suite à la bataille, qui avait pourtant mis des millions de personnes dans la rue. Personne n’a atteint ses objectifs dans ce mouvement social. Trotskistes et autonomes rêvent de disposer du pouvoir de mobilisation des centrales syndicales, fantasment le bouton rouge de la CGT, mais n’ont jamais été qu’à leur remorque lors des moments d’intensification de la lutte des classes.

Seulement, et à rebours de ces discours, il serait faux d’affirmer que cette mobilisation contre la réforme des retraites n’a été que source de défaites. Elle a permis l’émergence d’organisations LGBTI s’inscrivant dans un courant de lutte unitaire à l’occasion d’un mouvement social ; des organisations LGBTI qui participent en tant que telles à des mobilisations concernant toute la classe des travailleurs. Des franges marxistes LGBTI, diluées dans les organisations de travailleurs, portaient déjà un combat similaire. Mais c’est bien en 2023 que des organisations spécifiques, à la fois prolétaires et trans, ont été mises en lumière. Les plus visibles, les Inverti·e·s, ont fait grand éclat lors des manifestations parisiennes, avec des cortèges hauts en couleur et leurs couvertures de survie en guise de drapeau. Plus spécifique encore, étant donné son caractère prolétarien et trans, l’Organisation de Solidarité Trans, qui n’était qu’embryonnaire à ce moment-là. Elle a connu par la suite une croissance fulgurante, entre fin 2023 et mi-2025, avec la naissance de plus d’une quinzaine de sections à travers la France.

Le trotskisme est anecdotique dans les luttes trans. Si certaines organisations ont tenté de s’ériger en direction de ces mouvements, comme ce fut le cas en mai 2024 lors de la mobilisation contre la loi anti-trans portée par Les Républicains, elles se sont rapidement heurtées à leurs propres contradictions. D’une part, leur absence de travail d’autosupport réel et continu les prive de toute légitimité politique, les rendant invisibles lorsque la conflictualité retombe. D’autre part, un autonomisme de façade, pour le moins culotté, les conduit à fixer unilatéralement des échéances et des appels à mobilisation, en dépit d’une implication essentiellement opportuniste au sein de cadres pourtant présentés comme unitaires. Ces tentatives ne relèvent pas tant d’une volonté d’organisation des personnes trans, mais davantage d’un objectif de recrutement pour leurs organisations.

Si le trotskisme n’existe pas dans les luttes trans en dehors des temps forts, il existe bien un clivage au sein du mouvement militant. On peut distinguer deux courants majeurs :

– Les associations réformistes à la stratégie basée sur la collaboration de classe, pouvant toucher des subventions ou issues de l’engeance bourgeoise, dont le discours est conditionné par une volonté de respectabilité et d’assimilation. Pour eux, les transitions doivent être cogérées avec l’État.

– Les organisations et collectifs dont l’existence se base sur la lutte pour une autonomie corporelle et des transitions. Au sein même de ce courant, on observe deux types de formations :

  • une première, autonomiste, qui se concentre soit autour de la lutte à travers un prisme antimarxiste et en opposition totale avec les organisations du mouvement social, soit autour de l’autosupport local, discret mais plutôt efficace.
  • une seconde, unitaire, dont l’émergence est récente, qui combine lutte politique et autosupport dans une logique prolétarienne, ayant pour objectif de creuser la place des trans dans les revendications du mouvement social par la lutte aux côtés des travailleurs.

Si le courant réformiste est actuellement hégémonique à travers des organisations parisiennes comme le Flirt, Acceptess-T, Toutes des Femmes ou Outrans, largement soutenues par des associations d’autosupport plus petites et provinciales, leur influence pourrait vaciller. Après le rapport de la Haute Autorité de Santé, ces associations se sont empressées de féliciter l’institution, malgré l’absence de recommandation concernant les mineurs, après des pressions de lobbys anti-trans. Lors des semaines précédant l’ExisTransInter, ces mêmes associations ont clarifié leurs positions, à travers un communiqué rejetant la lutte des classes et la « convergence des luttes », faisant exploser le cadre unitaire. Ces diverses sorties placent désormais ces associations dans le camp bourgeois et néo-assimilationniste. Leur hégémonie est alors plus que questionnable dans un contexte de réactionnarisation globale, touchant notamment les personnes trans, et où la lutte contre la bourgeoisie est plus que jamais de mise.

Ne restent alors que les autonomistes et les unitaires, qui s’inscrivent tous deux dans une dynamique de lutte pour l’autonomie corporelle, mais dont les stratégies diffèrent. Le courant unitaire ne sort pas de nulle part : il hérite de l’associatif, du syndicalisme, mais également de l’autonomisme en ce qu’il prône un contrôle total des trans sur leurs transitions et une opposition radicale aux institutions de l’État. Inspiré par le marxisme, le courant unitaire analyse les réussites des courants précédents ainsi que les contradictions que ni les réformistes ni les autonomistes ne semblent pouvoir dépasser, afin de construire des organisations capables de lutter politiquement au sein du mouvement social et à la fois d’assurer un autosupport à grande échelle et indépendant des institutions.

Si les contradictions du courant réformiste tiennent principalement à son incapacité à défendre politiquement les trans du fait de sa dépendance à l’État, celles des autonomistes sont plus complexes. Elles sont malheureusement les mêmes que dans de nombreux cadres autonomes hors luttes trans. Je vais parler ici de trois luttes qui me semblent parmi les plus importantes :

  • tout d’abord, la question du « concernisme », sur la minorité dans la masse et la minorité dans la minorité, et comment ces principes coupent les opprimés d’une réelle possibilité de lutte ;
  • puis la lutte contre les chefs via l’absence de cadres ou de mandats à responsabilité, en espérant parer à la détection et à la critique de dérives autoritaires informelles ;
  • et enfin la question de l’horizontalisme comme condition sine qua non de démocratie réelle, un ultra-démocratisme qui empêche l’expression collective d’exister et confine à l’impuissance.

La fétichisation du concerné

L’une des premières dérives de l’autonomisme tient à ce postulat implicite : le concerné a forcément raison, et ses raisons, parce qu’elles lui appartiennent, seraient par nature irréfutables. Ici meurt la politique. Plutôt que de comprendre les structures d’oppression et leur articulation, on vient quantifier l’oppression des individus pour la réduire à un marqueur identitaire qui se suffit et qui parle à la place du reste. Ce faisant, l’identité, reconstruite à partir de grilles oppressives, finit par se substituer aux sujets eux-mêmes et par leur retirer toute agentivité.

Dans une volonté de donner du pouvoir à des gens qui en sont dépourvus du fait de leur oppression, on en vient à isoler les personnes concernées du mouvement social, en faisant reposer la responsabilité de leur propre émancipation uniquement sur elles-mêmes, là où il s’agirait précisément de leur fournir des appuis matériels et collectifs leur permettant d’exercer ce pouvoir.

Cette tentative manquée de redonner le pouvoir aux opprimés a finalement le même effet que leur oppression. Dans une société où l’individu est rendu responsable de sa condition, et donc les plus miséreux responsables de leur misère, et où l’atomisation est la norme, on attendra de l’opprimé qu’il redouble d’efforts pour sortir de sa propre condition. Il se retrouve ainsi isolé face à tous, sommé de se frayer un chemin hors de l’oppression, dans une logique de concurrence, au détriment des autres.

L’autonomisme tombe dans le même travers. Dans une logique individualiste, l’opprimé tire sa condition de sa personne, et non d’un système ou d’un collectif. La condition est nommée, mais l’existence dans un espace social n’est pas pensée. L’individu est alors conçu comme opprimé en solitaire, et non comme pris dans un ensemble de rapports, de structures et d’interactions. C’est ici que naît le concernisme : l’individu opprimé seul n’est pas dans le collectif, il doit se libérer seul. Quand un espace lui est concédé, la minorisation qui pèse sur lui le rend trop vaste pour être réellement investi ; la force fait défaut, précisément parce que le collectif ne l’assume pas, refuse de la fournir et de prendre la responsabilité de ce qu’il produit, concrètement, en matière d’oppression. 

Avec une pratique s’inscrivant dans l’immédiateté et dans un espace réduit socialement et géographiquement, la condition trans devient la seule chose qui puisse justifier l’organisation. La classe ne rentre pas en compte et la société ne se divise plus entre les travailleurs et les bourgeois, mais entre les trans et les cis. Il est aussi possible que la marginalité et la précarité éloignent trop les milieux autonomistes du mouvement social, ou que les logiques petites-bourgeoises et antimarxistes de certains éléments poussent des collectifs à rejeter l’analyse d’une société de classe.

Si ce courant reconnaît maladroitement la société – en tant qu’entité non matérielle – comme responsable de la condition de l’opprimé, la réduction des sujets à des identités d’oppression participe à leur isolement vis-à-vis du collectif. En les rendant seuls détenteurs de la vérité, l’autonomisme en fait également les seuls acteurs. Pour peu que l’opprimé soit dans une situation de minorité numérique, on fait d’un nombre restreint de personnes les seuls responsables de leur organisation. Cette lutte est alors perdue d’avance par manque matériel de poids dans un rapport de force impossible.

Si ce courant produit certaines formes d’organisations primaires, ces dernières ne permettent pas aux individus d’accéder à une conscience collective qui dépasse leur milieu restreint. L’individu y est au centre, son identité d’oppression y est respectée, mais celleux dont les identités d’oppression se cumulent sont isolé·e·s et responsables de leur isolement parce que la lutte repose uniquement sur elleux.

Puisque l’individu est au centre, le collectif ne compte pas et aucune ligne politique ne se dessine concrètement. L’action peut exister, mais elle s’inscrit dans un mouvement à court terme qui répond à une urgence.

En plus d’isoler les minorités internes, l’autonomisme isole les opprimés de l’extérieur. Puisque l’action ne peut venir que de l’opprimé, ce dernier ne peut recevoir le soutien d’autres opprimés, cumuleraient-ils plus ou moins d’identité d’oppressions. En se coupant de la possibilité d’organisation commune et d’entraide, la conscience collective d’une oppression totalisante – celle des bourgeois sur les prolétaires – est impossible.

Cette coupure avec l’extérieur a un autre effet. En plus d’empêcher notre classe de se saisir de nos sujets pour que nous ne soyons plus seuls à les porter et de disposer d’un rapport de force suffisant, elle prive notre classe de la possibilité de comprendre en quoi elle est, dans son entièreté, concernée par toutes les oppressions. Si infime soit l’oppression, la lutte de tous les travailleurs gagnera à intégrer toutes les luttes des opprimés.

On oppose bien souvent au discours unitaire une peur de l’assimilation ou de la récupération. Or il n’est nullement question ici de se fondre dans un cadre qui effacerait les singularités, mais bien de rechercher des appuis auprès de celleux avec qui nous partageons des intérêts matériels : notre classe, et plus largement le mouvement social. Qu’il s’agisse des conditions de travail, de l’autonomie corporelle ou du colonialisme, certaines catégories sont certes plus directement touchées que d’autres. Mais à terme, toutes et tous ont intérêt à lutter dans un même élan. Les oppressions ne relèvent pas d’une addition de fautes ou de violences individuelles, elles forment un système cohérent, un ensemble de rapports qui nous traversent et nous contraignent collectivement, selon des modalités différentes.

En envisageant une unité de classe et de tous les travailleurs opprimés, on crée la possibilité d’une prise de conscience commune dont émane un travail de lutte commun, ainsi qu’une application commune des stratégies et des revendications. Les diverses luttes deviennent l’affaire d’une classe unie et non de fronts isolés, soutenus de loin par souci moral lorsqu’il y a un intérêt électoral, ou complètement abandonnés faute d’organisation claire et de stratégie.

La proposition unitaire se distingue également de la proposition concerniste en ceci : l’oppression se manifeste de diverses manières, mais elle est totale et pèse sur toute notre classe avec plus ou moins de force, il faut donc répartir le poids de celle-ci et nous appuyer sur notre classe.

L’organisation des opprimés entre eux est primordiale pour la constitution d’actions, d’un discours clair et basé sur la compréhension de son oppression. Mais ce n’est que la moitié du chemin. La compréhension de soi est essentielle, mais c’est se faire comprendre et entendre des autres qui changent la donne. L’organisation des opprimés devient alors un moyen de faire porter son discours plus loin que chez les concernés, de dépasser cette frontière qui les sépare des non-concernés en leur faisant prendre part, selon ses modalités, à son combat.

On construit une classe dans la compréhension des oppressions des autres et de son articulation à la sienne, et donc à travers des luttes menées dans l’unité.

L’assimilation se fait par le capitalisme, mais sans doute pas à travers la conquête de nouveaux droits. L’assimilation passe par la concession et l’adhésion à un projet qui ne peut être que réactionnaire. L’assimilation au mouvement social en ce qu’il lutte pour l’amélioration des conditions des travailleurs n’est pas possible : la lutte dans le mouvement social est une exacerbation de notre existence en tant que telle. On n’est plus opprimé sous le capitalisme, on est opprimé aux côtés de notre classe.

Il y a de quoi craindre la récupération. Les réformistes en sont les champions, et contribuent largement à l’assimilation des opprimés dans un projet qui reste celui du génocide, de l’exploitation et de la destruction. Ils tentent de se saisir grossièrement des luttes des opprimés pour s’en faire les porte-voix uniques et selon leurs conditions, et finissent par isoler les opprimés entre eux, et vis-à-vis du mouvement social. L’adoption du mariage gay, par exemple, a largement contribué à désorganiser les homosexuels entre eux, à dépolitiser leur existence en tant que sujets confrontés à une homophobie systémique, et à faire récupérer leurs luttes par la réaction, notamment sous la forme de l’homonationalisme.

Force est de constater que les organisations arborant un vernis révolutionnaire ne manquent pas, tout comme ne manque pas leur incapacité à agir lorsque l’oppression se déploie en leur sein même. C’est précisément pour cette raison que l’organisation des opprimés entre eux demeure primordiale : il ne saurait être question de se dissoudre dans des structures qui neutralisent les voix qu’elles prétendent défendre. Les organisations d’opprimés constituent, à ce titre, une condition sine qua non pour se prémunir contre la récupération et l’assimilation.

Pour ce qui est de retrouver du pouvoir en tant qu’opprimés, nous ne pourrons en disposer si nous sommes seuls, et les volontés d’autosuffisance ne suffisent pas. Le pouvoir réside dans notre capacité collective à faire changer le réel. Nous ne pouvons le changer lorsque nous sommes isolés, nous ne pouvons que constater et combler des trous. Cette charge supplémentaire nous empêche de voir plus loin. Pour changer le réel, il faut influer sur la structure, et il n’y a que notre classe tout entière, agissant en tant que telle, qui en est capable : par la lutte, par l’instauration d’un rapport de force.

Il en va du salut de tous les opprimés de se faire entendre du reste de leur classe. Dans un contexte de réaction grandissante, nous ne pouvons pas miser sur la clandestinité totale et la marginalisation comme marqueur de radicalité. S’effacer avant que l’on nous efface est le meilleur moyen d’empêcher quiconque d’être témoin lorsque nous subirons les foudres du fascisme. Être les acteurs de notre propre malheur et peut-être de notre mise au ban, de notre disparition, n’est pas concevable dans une stratégie qui envisage sérieusement la victoire et l’émancipation collective. Il ne faut pas que le reste des travailleurs puisse fermer les yeux, ils doivent voir que nous sommes là, parmi eux, organisés et en lutte. Alors, seulement, ils comprendront ce que nous vivons, ce que nous avons en commun et ils ne pourront pas rester les bras ballants face à ce qui nous opprime et nous menace.

En opposition à l’opprimé, et pour des raisons similaires liées à un individualisme se traduisant dans les cadres d’organisation, il existe une autre position dans les milieux autonomistes.

La fétichisation du leader

Un leader peut apparaître de multiples façons dans un collectif. Si le courant unitaire fait bien souvent le choix de les nommer directement à travers des structures qui cadrent leur action, l’autonomisme a une tout autre approche. En principe, il ne prévoit aucune figure dirigeante, récusant l’idée même qu’un rôle de ce type doive être institué. Cette absence d’institution ne signifie pourtant pas absence de leadership. Des figures émergent, mais sans cadre explicite, sans mandat défini, puisqu’elles demeurent, officiellement, des militants parmi les autres. Un leader peut être celui qui guide, celui qui agit le plus, celui qui a le plus de charisme, celui qui parle bien ou encore celui qui sait. Étant donné les trajectoires de vie multiples des individus, un collectif se retrouve forcément avec quelqu’un qui est le plus ou qui a le plus, et qui par conséquent est plus à même de devenir un leader – malgré lui ou malgré les autres.

Deux dynamiques sont alors observables. Le leader est idéalisé par les membres du collectif, on projette sur lui une forme d’anti-soi, un reflet inversé de sa propre personne. Le leader est forcément capable quand les autres ne le sont pas. Puisqu’il est plus, puisqu’il a plus, le collectif se repose sur lui pour décider. Peut-être que, grâce à son attirail, le leader parvient à convaincre davantage. Cette dynamique s’auto-alimente tant que le leader offre des solutions aux effets positifs, ou qu’il parvient à reporter l’échec sur un autre facteur que son action.

Dans un autre temps, le leader ne se contente plus d’agir : il se met en scène. Il projette une image, travaille sa représentation, choisit ce qu’il veut rendre visible et ce qui doit rester dissimulé. Pour se protéger, lui ou sa place dans le collectif, il va sélectionner ce qu’il montre aux autres, soit pour correspondre à l’image qu’on a de lui, soit pour casser la dynamique. La distance qu’il entretient avec le groupe, isolement discret ou surplomb assumé, lui confère cette marge de manœuvre. Du moins, jusqu’à ce que les contradictions entre son image et la réalité deviennent trop fortes et que sa place soit remise en question.

Bien qu’un cadre dans l’action ne soit pas la garantie d’éviter l’idéalisation d’un leader et la projection de sa propre image, son absence rend sa position d’autant plus floue. Un leader qui fait plus, qui fait mieux, ou du moins qui en donne l’impression, obtient alors un statut d’être exceptionnel. Cette place dans le collectif est alors une ouverture aux abus de pouvoir et d’autorité. Comme la dynamique d’idéalisation est collective, le leader est moins remis en question, moins critiqué, certes plus scruté, mais à travers un prisme toujours idéalisé.

La critique et la remise en question ne sont pas absentes. Mais elles ont un coût, aussi bien pour le leader que pour la personne qui l’émet. La place du leader suppose une forme d’adhésion minimale ; elle repose sur une reconnaissance affective et symbolique sans laquelle elle ne tiendrait pas. Dès lors, contester le leader ne revient pas seulement à discuter une orientation, c’est prendre le risque d’apparaître en rupture avec le groupe lui-même, et donc de s’exposer à l’isolement. Car lorsque le leader est critiqué, ce ne sont pas seulement ses décisions ou ses propositions qui sont attaquées, c’est l’image qu’il donne. Une partie de sa personne, en d’autres termes. La critique est vécue comme une violence, et la défense ou la répression est un moyen de protection de sa personne. Ce n’est plus une question de politique mais d’interpersonnel, qui a souvent pour conséquence l’isolement de la personne à l’origine de la critique.

Si un leader est au centre des critiques lorsqu’il échoue, c’est également lui qui récolte les lauriers lorsque le collectif travaille dans une bonne direction, que ce soit grâce à lui ou non. En plus de venir renforcer sa place, le collectif est sorti de l’équation. Le leader devient le collectif, le visage de ce succès. Il en résulte alors un récit libéral en ce qu’il omet le travail collectif, la force et la nécessité de l’organisation. L’être exceptionnel devient responsable du réel à travers un récit volontariste de l’individu.

L’avènement de ces leaders a deux autres conséquences. Le leader est à la fois déshumanisé, en ce qu’il devient un concept, une ligne et une idée, et super-humanisé, en ce que ses capacités exceptionnelles sont reconnues par le collectif, mais également en dehors de celui-ci. Aucun facteur humain dans son action n’est pris en compte : le leader n’est plus humain, il est au-dessus et en dessous de l’humain.

Cette fétichisation est un frein à l’organisation et à la progression de celle-ci. Un leader qui ne peut être critiqué en tant que tel doit forcément être « tué » afin qu’il puisse céder sa place. Il ne peut qu’être porté en héros ou abattu comme un chien. Cela serait-il mérité ou nécessaire, c’est le collectif qui en pâtit lorsque la guillotine doit trancher. S’être reposé sur un leader sans avoir cadré sa place implique qu’au moment de la rupture, tout est à reconstruire : la légitimité, la coordination, la confiance. Le leader est parfois trop central et sa fin peut sonner le glas du collectif.

D’où l’importance du cadrage. Instituer des limites, définir un mandat, inscrire l’action dans des procédures partagées, tout cela permet de réduire ce coût et d’assurer un contrôle démocratique effectif. Sa place ne tient alors pas à son action, à son savoir ou à son charisme, mais à l’existence du collectif. Son pouvoir est strictement technique et non personnel. Il ne répond pas à une capacité individuelle d’action, mais à un besoin collectif, établi par le groupe, avec des limites en adéquation avec la mission donnée. À l’inverse, en l’absence de mandat explicite ou de tâche précisément définie, la fonction se confond avec l’individu. Le leader dispose alors d’une latitude quasi totale, propice aux dérives et à la confusion entre intérêt collectif et intérêt propre. Ce n’est plus la mission qui oriente l’action, mais la personne qui détermine la mission. Et c’est précisément ce renversement que l’organisation, si elle veut durer, ne peut se permettre d’ignorer.

Ces leaders ne sont pas inéluctables, mais, dans un système où même l’oppression nous pousse à l’individualisme, à marcher sur les autres pour nous en sortir, il faut prévenir leur apparition à travers des cadres. Des cadres qui définissent la place de ceux qui veulent faire plus, de ceux qui savent et de ceux qui peuvent, qui empêchent que le collectif ne devienne une entreprise de profit personnel ou individuel. Un cadre qui collectivise les accomplissements parce que le rôle de ces leaders a été défini par et pour tout le collectif.

Il y a des tâches valorisantes, qui impliquent un pouvoir par la coordination de l’action des autres et une accumulation de connaissances. La coordination n’est pas qu’une affaire d’efficacité, mais également de choix politiques. La coordination d’action doit alors répondre à des lignes et des décisions prises collectivement, non à des choix individuels faits sur l’instant par une personne non désignée par le collectif, et dont l’autorité se baserait sur une voix plus puissante que les autres. Ainsi la qualité de leader ne serait pas une affaire de choix politique, mais d’application de la décision collective.

Ce cadrage de l’action permet également de rendre responsable le collectif. Ce n’est plus le leader seul qui peut revendiquer une victoire ou rendre des comptes après un échec, mais bien le groupe qui se remet en question sur ses choix politiques, sur ses instructions, sur ses analyses. La critique et l’autocritique cadrées et constructives en vue de l’amélioration du groupe sont les outils idéaux. Il ne s’agit pas d’attaquer qui que ce soit, il s’agit de comprendre ce qui s’est passé, de s’améliorer, de se corriger, sans effusion de sang si la tête d’un leader venait à être coupée.

Ce cadre protège tout le monde. Le collectif décide de la place du leader, de sa conduite à tenir, et surtout se protège contre les abus de pouvoir possibles. Si le risque zéro n’existe pas, il est toujours plus simple de se débarrasser d’un leader abusif lorsque tout cela a été pensé plutôt qu’au milieu d’une guerre intestine.

Et ce cadrage ne protège pas seulement le collectif, il protège aussi le leader lui-même. En instituant sa fonction, on l’empêche de devenir une figure d’exception, tour à tour monstrueuse ou héroïsée, déshumanisée parce que surhumanisée. Il redevient un membre investi d’une tâche, et non l’incarnation du groupe. S’il commet des erreurs, ce n’est pas sa personne qui est attaquée, mais ses actions qui sont remises en question. Dès lors, sa place ne relève ni d’une conquête individuelle ni d’un capital accumulé par l’effort, le savoir ou le charisme. Elle ne lui appartient pas en propre. Elle lui est attribuée consciemment par le collectif, pour une mission déterminée, dans un cadre défini. Et ce que le collectif a donné, il peut le retirer si les objectifs ne sont pas remplis ou si des limites sont franchies. La fonction cesse d’être un attribut personnel, elle redevient une délégation révocable.

Cette organisation nécessite évidemment une discipline mutuelle entre le leader et le collectif. Il convient alors de définir des limites aux relations entre les individus dans le collectif. Le fonctionnement du groupe ne se base alors plus sur l’affinité politique ou interpersonnelle, mais sur un rapport de camaraderie qui pose des droits, des devoirs, un début défini et des limites dans l’interaction. La camaraderie ne désigne pas simplement la bienséance de mise lorsque l’on milite ensemble, mais bien un ensemble de codes que l’on pratique en prenant en compte les divers biais oppressifs que nous inculque la société capitaliste et dont nous sommes tous les reproducteurs. Quelque part, le cadrage du leader, de sa relation au collectif et des relations dans le collectif nous prépare à des relations nouvelles telles qu’elles pourraient être dans une autre société.

La fétichisation de l’horizontalité

L’avènement de leaders n’empêche pas la fétichisation de l’horizontalité. Un leader peut avoir sa place dans un collectif qui se veut horizontal. La fétichisation de l’horizontalité peut être résumée, de façon schématique, par ce que l’on appelle l’ultra-démocratisme : une situation où le processus prime sur les besoins matériels, l’efficacité de l’action ou l’accessibilité réelle des décisions. Le processus démocratique trop long est finalement le résultat de plusieurs facteurs.

Tout d’abord d’une frilosité, voire d’une lâcheté politique. Par crainte de la désunion, de l’isolement ou de la confrontation ouverte, le collectif va sans cesse repousser la décision après un processus interminable. Aucune ligne ne doit émerger afin de ne pas cliver, mais alors aucune discussion politique n’a lieu ni ne mène à une action claire et inscrite dans le long terme. L’absence de ligne ou de décision est alors considérée comme démocratique et acceptable. Ce qui relève d’une incapacité à trancher est interprété comme une vertu procédurale.

Ce qui doit être à l’origine le processus le plus démocratique possible peut ainsi se transformer en un enfer bureaucratique. Les méthodes de décision se multiplient et s’enchaînent, et les débats n’en finissent pas. Seuls peuvent suivre les leaders, rompus à l’exercice de l’ultra-démocratisme. La participation du collectif au processus n’est alors plus affaire de meilleure décision, mais de meilleur leader. Et lorsque le débat s’embourbe, il ne reste plus que les leaders pour participer au processus de décision. Le tri est fait et le collectif initialement prévu pour être horizontal devient un lieu d’organisation pour une minorité qui sait, qui fait et qui est la plus charismatique.

Cet « horizontalisme » se donne pour consigne la lutte contre la chefferie et l’émergence de leaders. Il se présente comme un antidote aux concentrations de pouvoir, comme une garantie contre toute personnalisation de l’autorité. Pourtant, il arrive qu’il soit appliqué sans objectifs, mais par principe, en omettant complètement la possibilité que des leaders puissent naître dans le collectif, pour toutes les raisons évoquées précédemment. Car si les adeptes de l’horizontalisme souhaitaient avant tout combattre l’apparition de leaders, ils cadreraient les tâches qui mènent à exercer une autorité.

Cet horizontalisme impliquerait théoriquement que l’activité au sein du collectif soit répartie entre tous les membres. L’ultra-démocratisme ne se traduisant pas seulement dans le processus de décision, mais aussi dans l’action, ici on attend qu’un nombre trop élevé d’individus puissent se saisir des outils d’action. Outils d’action que les leaders ont façonnés eux-mêmes et dont il faut que les individus comprennent les enjeux et le fonctionnement. C’est un serpent qui se mord la queue : on veut mettre le plus grand nombre à contribution sur la même tâche, alors personne ne s’en saisit, les leaders finissent par faire le travail et perpétuent leur place dans le collectif. L’horizontalisme ne permet même pas aux leaders de répartir la charge de travail et de désigner des personnes ; ils sont seuls face au travail.

Quand cela arrive, atteindre le bout du processus ultra-démocratique donne finalement une fétichisation de la majorité. Si une majorité existe, alors elle a raison et le reste doit suivre. Ce rapport de force brutal nuit à l’unité en ce qu’il ne permet pas de construire collectivement la direction que doit prendre le collectif. La majorité prend la responsabilité du succès et de l’échec, tandis que la minorité traîne la patte durant l’action, en attendant son heure ou son départ. L’absence d’unité réduit alors les forces du collectif proportionnellement au clivage qui le scinde. Cette guerre de position interne est vouée à s’embourber et à immobiliser le collectif si le clivage est trop fort.

Le débat doit être au centre de l’organisation. Il n’est pas question uniquement de discussions informelles autour d’un café ou en petits groupes agissants, il est question de donner la parole à l’ensemble du collectif, dans un temps bien précis, prévu pour débattre et convaincre. Ce temps requiert des règles rendant le débat accessible et il doit être préparé afin de favoriser la compréhension des enjeux. Mais, plus important encore, le débat doit absolument mener à une décision. Celle-ci ne peut être prise n’importe comment. Les enjeux d’organisation sont politiques, et la manière dont on organise la prise de décision aussi. Le consensus apparaît comme la meilleure option en ce qu’il n’implique théoriquement aucune mise en minorité. Il s’agit là de la somme des raisonnements mis en lumière par le débat, menant à une décision qui répond à tous les enjeux soulevés et à une volonté politique collective. À force de débat, le consensus doit mener à un terrain d’entente entre tous les acteurs de l’organisation, que la décision soit issue d’une proposition initiale ou d’une autre à terme.

La recherche du consensus implique cependant une certaine discipline. Un débat existe pour convaincre ou se laisser convaincre. Et la recherche de consensus doit être partagée : un acteur qui fait durer les débats car il est opposé à cette logique contrevient au fonctionnement du collectif. Il finit nécessairement par se retrouver en minorité, quel que soit le mode de prise de décision. Lorsque l’effort de cette recherche est unilatéral, le débat n’a aucun sens, et l’organisation non plus. Cette dynamique traduit généralement un antagonisme trop fort empêchant la collaboration. Il faut alors se séparer pour mieux s’organiser.

Une fois le consensus trouvé, il faut appliquer la décision. Étant le fruit d’un effort de réflexion commun, il ne revient pas seulement à ceux qui ont fait une proposition de l’appliquer, mais à tout le collectif. Une décision prise à l’échelle du collectif nécessite à la fois toute la force, mais aussi tout le contrôle du collectif. Ne pas appliquer une décision prise collectivement et se contenter de regarder ses camarades dans la difficulté – ou échouer – biaise l’action et son analyse a posteriori. Pire, cela pose une question de confiance et de crédibilité au sein de l’organisation. Participer à un débat et à la prise de décision pour ne pas prendre part à l’effort qui s’ensuit revient à imposer son autorité arbitrairement à ses camarades. Il n’y a pas de crédit accordé à ceux qui se défilent au terme du débat, et pas plus de confiance envers ceux qui n’étaient pas là quand il fallait faire front collectivement. S’il n’y a pas de démocratie dans le débat, il ne peut y en avoir dans l’action.

Le respect de la démocratie dans l’action doit passer par une répartition des tâches. On ne peut pas espérer un résultat issu du travail de forces insuffisantes. Le collectif doit garantir les moyens nécessaires pour la réalisation de ses décisions. Si ce n’était pas le cas, les décisions prises seraient alors hors sol, puisque constituées d’objectifs impossibles à atteindre matériellement. En ce sens, la démocratie dans le collectif implique deux éléments supplémentaires : une analyse matérialiste de ce qui est à la fois possible et préférable de faire, mais aussi une formation suffisante des militant·e·s. L’analyse matérialiste permet de se faire une idée concrète de la réalité, à partir de laquelle des tâches réalisables peuvent être attribuées. On ne donne pas d’objectifs à atteindre sans connaître le terrain d’action, sans prévoir les moyens concrets pour les mettre en œuvre. Enfin, il faut que les camarades chargé·e·s d’accomplir leurs tâches en soient capables, il en va de la responsabilité du collectif : chacun doit être capable, mais surtout, tout le monde doit pouvoir être remplacé, car chacun doit disposer d’une base de moyens communs, répondant à des objectifs communs.

En décidant de ces moyens et objectifs communs, on fait naître une pratique commune concrète. Cette pratique doit être débattue, critiquée, théorisée puis diffusée. Mais cela implique que chaque personne ayant pris part à ces débats et critiques, prenne également part à l’action dans les modalités décidées collectivement. Pour que le débat amène à un dépassement des pratiques, il faut que chacun applique ce qui a été décidé. En faisant naître des pratiques divergentes, hors des cadres démocratiques, les analyses qui seraient tirées ne pourraient s’appliquer et servir au débat et à la critique au sein de l’organisation, puisqu’elles ne reposeraient pas sur un même travail ni une même réalité. C’est ce qu’on appelle la tendance : une pratique divergente amène une analyse et une conclusion différentes, et donc une rupture avec le reste de l’organisation, dans les objectifs et les stratégies.

À travers l’organisation collective, le débat cadré, le consensus et l’unité de la pratique, la démocratie cesse de n’être qu’un concept moral abstrait pour devenir une réalité matérielle découlant de l’action. Elle est l’expression de la totalité des voix du collectif. En refusant de prendre des décisions qui impliquent tout le monde, tant dans leur élaboration que dans leur réalisation, il ne peut y avoir d’action politique et donc de démocratie. Un consensus difficilement trouvé et une action collective réalisée dans l’unité valent mieux que le confort du respect absolu de sa position individuelle initiale garantie par l’absence de débat, de décision et d’action. Il est inenvisageable de lutter comme on le ferait dans un rêve. Il n’est possible de lutter et de gagner qu’en produisant une action qui change les choses à travers l’effort collectif issu de décisions démocratiques.

Une fois atteinte, cette unité permet à l’organisation de réaliser les objectifs qui ont mené à sa création, à les concrétiser et à en trouver de nouveaux pour constamment se dépasser. Face au succès d’une telle pratique, il ne peut y avoir qu’un appel d’air à la participation de plus de camarades, et donc qu’un renforcement de la capacité de l’organisation à agir sur le réel. Le renforcement de cette capacité collective est une extension de la capacité individuelle. Le collectif est un porte-voix qui combine les efforts intellectuels et physiques de tous ses membres. La croissance du pouvoir d’action de l’organisation, c’est la croissance du pouvoir d’action de l’individu sur son propre destin. Ici réside la liberté, dans le pouvoir d’agir sur le réel – ce qui est impossible en restant seul et en n’agissant pas.

Et maintenant ?

Le mouvement trans doit énormément aux autonomistes. C’est indéniable, et quiconque dirait le contraire serait non seulement d’une mauvaise foi crasse, mais ferait preuve d’un révisionnisme indigne. Les collectifs autonomistes ont longtemps été à l’avant-garde de pratiques qui permettent aujourd’hui une structuration et des conditions de lutte offensive pour les personnes trans. Seulement, l’histoire semble se répéter à l’infini dans ces milieux. En reprenant Hegel, Marx disait : « La première fois comme une tragédie, la deuxième fois comme une farce » à propos des évènements historiques qui chamboulent les sociétés. Cette phrase peut être applicable aux évènements qui chamboulent les collectifs autonomistes, et que nous sommes nombreuses à voir se répéter sans pouvoir stopper les rouages de cette machine, au risque d’y perdre les mains. Mais nous rions jaune face à des farces qui n’en sont pas et qui ont un impact concret sur la vie de nombreuses personnes.

Le courant unitaire n’est pas diamétralement opposé au courant autonomiste, il en découle directement et représente son évolution sur bien des aspects. En analysant les contradictions organisationnelles, stratégiques et politiques, le courant unitaire tente de proposer un modèle qui vienne les résoudre. Doté du marxisme comme outil d’analyse et de compréhension du réel, il doit également être à même de comprendre ses propres contradictions pour les dépasser et s’adapter à des conditions de lutte et d’organisation en constante évolution.

Il est à ce jour impensable que les collectifs autonomistes disparaissent. Le travail d’autosupport est trop important pour que cela se produise, c’est ce qui fait tenir ces organisations malgré tout, ainsi qu’un fort turnover qui se traduit par la prise en main rapide mais trop intense de la part de nouvelles militantes, menant inévitablement à un épuisement des forces vives. Ne restent alors que quelques têtes permanentes capables de transmettre les pratiques aux futures militantes.

L’épuisement n’est pas l’apanage des milieux autonomistes, loin de là. Mais il reflète ici le même court-termisme qui empêche la construction de lignes politiques claires et suivies par le collectif.

Il n’est de toute façon pas souhaitable que les collectifs autonomistes disparaissent. Ils aident trop de personnes, bien que les conditions d’autosupport soient loin d’être optimales. Mais la durée de vie de ce genre de collectif est limitée, et lorsque les contradictions qu’ils rencontrent sont plus fortes que leurs capacités d’autosupport et leur turnover, ils sont susceptibles de mourir, eux et toutes leurs connaissances accumulées par la pratique.

Cela n’a rien d’une farce, c’est une tragédie : devoir répéter éternellement la même tâche en repartant quasiment de zéro, commettre les mêmes erreurs faute de bilan, devoir rencontrer les mêmes difficultés et faire face aux mêmes dynamiques destructrices pour les communautés. C’est face à ce genre de drames existentiels que Camus nous proposait d’imaginer Sisyphe heureux, poussant son rocher qui retombera en bas de sa colline à coup sûr. Heureux face à l’absurdité de sa tâche, condamné à l’échec et à un éternel recommencement, mais acceptant et poursuivant son ouvrage malgré tout, vivant cela comme une victoire. Pour cela, il faudrait que les militantes autonomistes acceptent ce destin presque certain pour leur collectif. Il faudrait également que la dégringolade de leur rocher soit suivie d’une redescente de leur colline, puis d’une nouvelle ascension, encore et encore. Sauf que la fin de ces collectifs autonomistes laisse rarement la possibilité à Sisyphe de recommencer. En cela, ça n’est jamais rien d’autre qu’une tragédie, non une farce. En tout cas, cela ne me fait pas rire.

NdA :

En écrivant ces dernières lignes, un tas de souvenirs me sont revenus. Pour des raisons évidentes de sécurité, je n’ai nommé personne. Mais j’avais tout le monde en tête tout au long de la rédaction, je n’oublie personne.

La dernière chose dont j’ai envie serait que cela soit interprété comme une forme de cynisme, d’attaque ou de promotion de ma chapelle. Ce dernier point est peut-être un peu vrai. Quand on croit en quelque chose, on en parle et on en fait la promotion.

Considérons cela comme une contribution à un débat, qui doit certes se résoudre par la pratique, mais qui peut et qui doit échapper à des logiques destructrices d’affrontement entre personnes qui souhaitent finalement la même chose, mais avec des moyens et des procédés différents.

Quand je parle de lâcheté, je fais aussi ma propre critique. Je viens de l’autonomie, et trop de fois ce refus de prendre position pour ne pas jouer un rôle de cheffe m’a amenée à faire des concessions. À l’inverse, c’est lorsque j’ai commencé à prendre position que le courant est moins bien passé, et que j’ai finalement trouvé plus pertinent de faire autrement face à l’impasse du modèle autonomiste.

Si vous êtes dans ces milieux, continuez. Peut-être que vous irez au bout du même processus que moi, peut-être pas. Peut-être que vous continuerez, peut-être que vous irez chercher le rocher en bas de la colline pour le pousser de nouveau. Mais par pitié, ne comptez jamais sur la bourgeoisie ni sur l’État pour vous aider à lutter ou aider d’autres trans. Nous ne supplierons pas notre libération ni ne l’obtiendrons par l’assimilation.

Nous avons un nombre limité de chances de gagner. Ne les gaspillons pas.

Merci à Archie pour les corrections et les précisions, on devait écrire ça ensemble mais j’étais bien trop pressée. 

Merci à mes camarades Alaiice, Jade, Amélie et Lou pour les contributions, les retours et les critiques.
Merci à Scorch pour la musique qui m’a permis de lockin.


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