Que signifie « abolir la monnaie » ?
BadMulch est-il idiot ? Au-delà des invectives et de la conflictualité excessive (entre camarades de lutte), le débat entre BadMulch, et la Paduteam a mis une question souvent peu abordée dans la sphère militante sur le devant de la scène : la monnaie. Les camarades de la Paduteam ont mis en avant le mot d’ordre : abolir la monnaie. Cette expression peut être déconcertante aux premiers abords. Ainsi, la question de BadMulch « comment abolir la monnaie ?» mérite une réponse sérieuse.
La monnaie est une forme sociale complexe. Sans monnaie, nous sommes privés d’accès à la consommation. De même, sans monnaie, le profit et les entreprises disparaissent. Dominants ou dominés, nous avons tous une relation particulière avec la monnaie. Pour reprendre un terme marxiste, nous pourrions dire que la monnaie est une catégorie fétichisée, c’est-à-dire qu’elle est conçue comme un objet ayant des propriétés naturelles. En effet, nous interrogeons rarement le prix des objets vendus, cela nous semble normal.
La monnaie est une relation sociale ; en fétichisant la monnaie, nous oublions ce qu’elle est vraiment. Ce travail de défétichisation n’a rien d’évident, ni d’immédiat. Dans la tradition économique dominante, la monnaie est réduite à une marchandise particulière. La monnaie est la marchandise ayant permis de dépasser le système du troc. Ainsi, abolir la monnaie reviendrait à retourner au troc, du moins dans les premiers moments. Cette « fable du troc » est la base de toute théorie monétaire moderne.
S’interroger sur l’abolition de la monnaie implique de définir la catégorie monnaie sous sa forme générale, c’est-à-dire comme relation d’endettement, mais aussi dans le rapport capitaliste. Ce travail de définition permet de penser un monde sans monnaie capitaliste et nous invite à penser une alternative au capitalisme : la planification. Il est possible de répondre aux questions de BadMulch.
En tant que communistes, nous devons rendre notre théorie et notre méthode les plus accessibles possible. Notre objectif comme militants est de rendre le marxisme hégémonique ; pour cela, nous devons répondre à BadMulch avec sérieux. Par conséquent, cette réponse a été rédigée en essayant d’avoir le plus grand esprit de pédagogie.
Dans un premier temps, nous examinerons les différentes fonctions de la monnaie ; cela nous permettra d’introduire deux approches pour cerner la catégorie monnaie. Il s’agira ensuite de comprendre la monnaie dans son rapport capitaliste, c’est-à-dire comme forme phénoménale de la valeur et mécanisme de coordination sociale. Aborder la coordination sociale nous amène à étudier les différentes approches de la planification et à détailler un exemple de supermarché communiste selon l’approche algorithmique.
Qu’est-ce que la monnaie ?
Pour répondre à cette question, une approche efficace consiste à partir des trois fonctions de la monnaie :
| Marchandise A – Monnaie – Marchandise B |
Pour obtenir la marchandise B, je vends la marchandise A pour obtenir de la monnaie et achète B.
La « fable du troc » et ses limites
Lorsque BadMulch évoque l’abolition de la monnaie, il mentionne de manière spontanée le retour au troc. En effet, évoquer le troc discrédite immédiatement la possibilité d’abolir la monnaie, tout en associant le communisme avec un mode de vie primitif et arriéré.
« La fable du troc » remonte à Adam Smith, reprise par la suite par l’économie néoclassique dominante. C’est la réduction de la monnaie à sa fonction de moyen d’échange qui donne naissance à ce mythe. En quoi consiste-t-elle ? Comme le souligne Graeber (2013), la fable du troc est une expérience de pensée : « Supposons que la monnaie n’existe pas, et que l’on doive échanger… ».
Le raisonnement est le suivant : je veux un paquet de pâtes et j’ai un paquet de riz. Je veux échanger mon riz contre des pâtes. Par conséquent, je dois trouver quelqu’un qui possède des pâtes et veuille du riz. Ainsi, un système de troc nécessite une double coïncidence des besoins. Les deux individus participant à l’échange doivent vouloir échanger les deux objets, simultanément.
Or, à mesure que l’économie se complexifie, pour faciliter l’échange, les individus accumulent une marchandise voulue par tous, typiquement les métaux précieux. La monnaie, selon cette hypothèse, est une marchandise choisie pour des raisons techniques (non périssable, ayant de la « valeur » pour tous). La monnaie est une chose-marchandise avant d’être monnaie.
La monnaie comme relation sociale
Cette vision — généralement appelée métalliste — est aujourd’hui vivement critiquée. Différentes études anthropologiques indiquent que la première fonction de la monnaie a été d’être une unité de compte.
Reprenons notre exemple de pâtes et de riz. J’ai un paquet de pâtes et je veux toujours du riz. Mon voisin a du riz et ne veut pas de pâtes. Mon voisin n’ayant pas besoin de son paquet de riz me le donne. J’ai obtenu mon paquet de riz et j’ai enregistré une dette auprès de mon voisin ; mon voisin m’a fait crédit et une promesse de paiement a été enregistrée. Je lui dois désormais quelque chose. Ce « quelque chose » est précisément la monnaie.
Pour solder ma dette, je peux lui rendre un paquet de riz ou tout objet équivalent. La monnaie est la relation sociale qui permet de comptabiliser les dettes/crédits. Cette promesse de paiement peut être échangée par mon voisin comme moyen d’échange.

Fig 1. Photographie d’un fei
Étrangement, les sociétés primitives regorgent d’exemples de monnaies ayant comme principale fonction d’être une unité de compte. Prenons l’exemple de l’île de Yap dans le Pacifique ; cette économie était limitée à trois produits : le poisson, les noix de coco et le concombre de mer. Comme le souligne Félix Martin (2013), on pourrait s’attendre à trouver une économie de troc dans ce type de sociétés. Au contraire, le système monétaire de Yap était fort complexe.
La monnaie était le fei (fig. 1), une roue en pierre de 30 cm à 3,50 m. La « valeur » de la pièce dépendait de sa taille. Chose étonnante, les fei étaient rarement déplacés. Drôle de moyen d’échange qui n’est jamais échangé ! Les fei, le jeton (c’est-à-dire l’avatar de la monnaie), comptabilisent une promesse de dette. En ce sens, la société de Yap ne s’échange que des promesses de dettes-crédits, et non des fei.
Ainsi, les jetons ne sont qu’une partie infime de la monnaie qui est en circulation. Éventuellement, la dette peut être soldée par un déplacement effectif des fei… De même, dans nos sociétés contemporaines, nous n’échangeons pas des pièces de monnaie, mais des promesses de dette. Cela est vrai même si la valeur de la monnaie dépend des réserves d’or. La monnaie est la reconnaissance sociale d’une dette. Les jetons (pièces et billets) représentent un système de crédit. De manière plus précise, la monnaie n’existe que comme des relations sociales d’endettement/créance. Les relations sociales sont l’ensemble des mécanismes qui coordonnent et régulent les individus au sein d’une société donnée.
Vers une analyse de la monnaie capitaliste
Une dernière question demeure, qui nécessiterait une étude détaillée : quelles sont les différentes formes d’expression de la dette ? Est-ce qu’une dette doit s’exprimer sous forme de valeur d’échange ou peut-elle être exprimée en nature ? Afin d’affiner le débat, il serait intéressant de consulter les travaux de Jean-Michel Servet sur l’histoire de la monnaie et ses analyses anthropologiques. En effet, il fait remonter la monnaie à plus de 50 000 ans, bien avant l’invention de l’écriture.
Ainsi, il est difficile de concevoir comment l’abolition de la monnaie pourrait aboutir au retour du troc, comme évoqué par Badmulch. Néanmoins, la question de l’abolition de la monnaie reste à ce stade floue. Lorsque la Paduteam parle d’abolir la monnaie, il faut comprendre la monnaie sous sa forme capitaliste. Ainsi, la vraie question est celle de la spécificité du fait monétaire sous le capitalisme… Quelle est la différence entre la monnaie sous le capitalisme et la monnaie sous les autres modes de production ?
Très brève introduction à la théorie monétaire marxiste : valeur et prix[1]
Pour comprendre l’intérêt de la méthode d’analyse marxiste, il suffit de se rendre dans un supermarché. Dans l’ensemble des étagères, des étiquettes présentent le prix des aliments :
1 kg d’emmental râpé = 10 euros (1)
1l de vin rouge = 10 euros (2)
Cette expression est étrange au premier abord. L’emmental est un aliment, son usage est de remplir nos ventres. Le vin rouge a un autre usage, celui de nous hydrater. Ainsi, les marchandises du supermarché se présentent à nous comme des objets ayant un usage spécifique. L’ensemble des fonctions et usages d’un objet sont généralement appelés valeurs d’usage.
Cette expression pose un deuxième problème, que signifie :
1kg d’emmental = 1l de vin rouge ? (3)
En effet, comment deux objets ayant deux usages/fonctions différents peuvent-ils être équivalents ? De manière intuitive, il se passe la même chose qu’avec d’autres unités de mesure. Si je prends une balance et dis que ces deux objets pèsent 10 kg, je suis en train de réduire les objets à un étalon commun. Dans le cas des prix du supermarché, nous sommes face à une réduction de nature différente. Rien n’indique la valeur en soi de l’objet… C’est seulement en mettant en relation avec une autre marchandise que l’on peut commencer à comparer. Alors que le poids ou le mètre sont des grandeurs objectives dont seule la convention peut changer, la valeur économique est une relation sociale.
Derrière le prix : le travail abstrait
Cette expression (3) est une formule quantitative : pour combien d’objets x, il me faut pour obtenir y. Mais un fait plus important se cache ici ! Ce que disent ces deux étiquettes, ce n’est pas seulement « ça coûte 10 euros », c’est : 1 kg d’emmental = 10 € et 1 L de vin = 10 €, donc, via la monnaie, 1 kg d’emmental = 1L de vin. Derrière cette expression « X marchandise = Y marchandise », il y a une opération de réduction de la valeur d’usage à un dénominateur commun. Ce dénominateur commun est la valeur de la marchandise.
Quelle est alors la grandeur, c’est-à-dire l’unité dans laquelle est comptée la valeur de la marchandise ? La valeur s’exprime en temps de travail humain. La caractéristique commune des marchandises est d’être le produit d’un effort humain. Marx ajoute une nuance : il s’agit d’un travail abstrait de ses particularités (par exemple, râper l’emmental est une activité qualitativement différente de mettre le vin en bouteille). Il appelle ce travail le « travail abstrait ».
De manière plus précise, la valeur de la marchandise est le temps moyen socialement nécessaire à la production de la marchandise. Chaque marchandise vaut comme un échantillon moyen de son espèce. Ce mécanisme de réduction du travail à la valeur marchande est nommé la « loi de la valeur ». Le lien devient direct avec la partie précédente : la monnaie a été définie comme une unité de compte reliée à une relation dette/crédit. Le « quelque chose » dans un rapport marchand est le travail abstrait. La monnaie est l’apparence (la forme phénoménale) que prend la valeur, c’est-à-dire du travail abstrait.
Prix, valeur et régulation sociale
Pour autant, les prix semblent fluctuer souvent… Une étude en superficie de notre système donne l’impression d’une détermination des prix « aléatoire ». En effet, comme l’explique Roubine, dans une économie marchande, personne ne contrôle la répartition du travail dans les différents secteurs (le temps que la société utilise pour produire). Trop ou trop peu de travail est alloué à certaines activités, ce qui résulte en une surproduction ou une sous-production. La loi de la valeur régule ce processus en faisant graviter les prix autour de leur valeur.
Il existe des situations où les prix s’écartent significativement de la valeur du bien. C’est le cas lors des bulles financières… L’éclatement d’une bulle rétablit l’équilibre entre prix et valeur, donnant lieu à une crise. Ainsi, le mécanisme de prix n’est pas un phénomène purement technique. La loi de la valeur et des prix sont des formes sociales historiquement particulières. Ces lois émergent de la généralisation de l’échange et de l’existence de producteurs indépendants.
Alain Bihr a brillamment montré comment la généralisation de l’échange a imposé ses propres lois — à travers la dette publique, par exemple — pendant le proto-capitalisme, c’est-à-dire la période précédant l’installation du capitalisme comme mode de production dominant. Accepter un mode de production marchand implique d’accepter ses formes sociales ainsi que leurs lois de régulation, alternant sous-production ou surproduction. Plus spécifiquement, accepter le marché implique de vivre dans un système d’« équilibre constamment perturbé » (Roubine, 2009, p. 57).
Pour la théorie marxiste, l’économie capitaliste est une économie monétaire. La monnaie est l’équivalent général, c’est la forme-valeur qui permet d’échanger tout type de marchandise. Abolir la monnaie ne veut pas dire abolir les unités de compte ; il s’agit de mettre fin à la monnaie en tant que mesure de la valeur, c’est-à-dire du travail abstrait.

Fig 2. Schéma illustrant la validation sociale d’une marchandise à travers le marché
Point d’étape : la différence entre monétaire marchand et monétaire non marchand
Au sein du capitalisme, il existe plusieurs sphères. En particulier, il existe une sphère marchande, où les prix sont fixés par la loi de la valeur, et il existe une sphère non marchande monétaire.
Cette dernière contient l’État. La sphère publique produit des services, comme l’éducation et la santé, qui ont un coût monétaire. L’accès à l’ensemble de ces services ne se fait pas par une opération de vente et d’achat, mais par une décision prise au préalable par l’État, généralement en coordination avec le parlement.
Un autre exemple : le montant des amendes est fixé monétairement. Les amendes ont une valeur tutélaire, c’est-à-dire qu’elles sont fixées arbitrairement, et non grâce à un mécanisme de marché. La difficulté théorique réside dans l’articulation entre la sphère publique et la sphère privée, question qui a fait couler beaucoup d’encre.[2]
| Être ou ne pas être marchandise ? Si un objet possède une valeur d’échange — c’est-à-dire une valeur monétaire validée par un mécanisme de marché —, il doit également posséder une valeur d’usage. Autrement dit, il doit répondre à un besoin socialement reconnu. Dans le capitalisme, un rapport marchand implique la médiation par la monnaie, qui agit comme équivalent général. La circulation des marchandises est inséparable de la circulation monétaire. À l’inverse, un rapport non-monétaire ne relève pas du rapport marchand. Certains biens, bien qu’ils aient une valeur d’usage — tel le lait maternel —, ne sont pas produits pour l’échange et ne font pas l’objet d’une valorisation marchande organisée. |
Vers la planification et le calcul socialiste ?[3]
Un marché est un mécanisme de coordination sociale décentralisé permettant de distribuer le travail entre les membres de la société. L’ajustement entre valeur et prix permet à la société de continuer à fonctionner sans s’effondrer de manière immédiate. Rapidement, abolir la monnaie nécessite de réfléchir aux moyens de coordination alternatifs.
Que signifie concrètement un mécanisme de coordination sociale ? Imaginez un appartement qui doit être nettoyé ; nous allons distinguer trois cas :
Dans le troisième cas, chacun fournit un travail privé, réalisé sans la consultation des autres membres. Ce travail prend un caractère social s’il a été réalisé une seule fois, comme dans le cas de la vaisselle. Cependant, du travail a été gâché en passant l’aspirateur deux fois : le caractère social du deuxième tour d’aspirateur n’est pas socialement validé, car il a été inutile.
Le marché fonctionne de cette manière : des producteurs indépendants — qui n’ont aucune influence sur ce que les autres produisent — déposent du travail privé sous forme de marchandise. Ce travail privé peut être validé socialement si la marchandise est achetée. Le marché valide socialement le travail privé une fois que ce travail a été fait ou dépensé.
Au contraire, un système planifié fonctionne comme les deux premiers cas. Les corvées sont définies et réparties à l’avance parmi l’ensemble des membres ou un groupe de la société. De ce fait, le travail prend directement un caractère social car la distribution des tâches à réaliser a été discutée en avance. Le travail est validé socialement avant qu’il ne soit dépensé.
La monnaie comme outil de coordination capitaliste
La monnaie est l’élément central de coordination sous le capitalisme. Elle permet d’avoir accès à des valeurs d’usage. Les opérations de vente et d’achat confirment l’utilité sociale des marchandises. De plus, le mouvement de va-et-vient entre prix et valeur permet, sans décision directe, de décider vers quelle production de biens doit se diriger la production.
Ce système de prix associé à la loi de la valeur sous-jacente constitue un mode de calcul. À l’issue de ce processus, des décisions de production de valeurs d’usage, via ce mécanisme, auront été prises. Néanmoins, l’objectif des producteurs indépendants (pour simplifier, les entreprises privées) n’est pas de produire des valeurs d’usage. L’objectif des entreprises est de générer un profit, c’est-à-dire de faire un bénéfice.
Le processus de validation des marchandises a une double dimension, que Karl Marx détaille dans le chapitre II. Pour qu’une marchandise soit validée et sa valeur réalisée, elle doit d’abord être une valeur d’usage sociale, c’est-à-dire qu’elle doit répondre aux besoins de groupes de la société. Néanmoins, dans un système de marché, le seul moyen pour savoir si une marchandise est utile socialement requiert un échange — une opération de vente et d’achat — c’est-à-dire qu’elle doit être d’abord validée comme valeur[4].
Cette tension entre valeur d’usage et valeur est propre au marché. Du point de vue des entreprises privées, l’objectif est la réalisation de la valeur, et la production de valeurs d’usage n’est qu’un des moyens d’y parvenir. Autrement dit, la production/création de valeurs d’usage est subordonnée à la réalisation de valeur. Ceci est clairement expliqué par l’économiste Otto Neurath :
« Le calcul monétaire de l’ordre économique du capitalisme est très précis en termes de sommes d’argent, mais il ne nous dit rien sur la véritable « richesse » d’un peuple, ni sur l’utilisation des sources de matières premières, ni sur la distribution des biens produits ; il ne nous dit rien sur l’augmentation ou la diminution des taux de mortalité et de maladie, ni sur le fait que les gens se sentent mieux ou moins bien. » (citation dans Durand et Keucheyan, 2024, p. 102)
À quoi pourrait bien ressembler un système de coordination socialiste ? Une réponse directe est d’évoquer la planification, c’est-à-dire un système où le travail est validé socialement avant qu’il soit réalisé. Un deuxième élément est évoqué par Neurath : le problème du calcul monétaire est qu’il optimise des « sommes d’argent » mais ne produit aucune information sur l’organisation sociale. Il donne plusieurs exemples d’informations qui ne sont pas fournies par le marché : « le taux de mortalité », le bien-être social… Cette liste doit être étendue aujourd’hui aux problèmes écologiques.
Le mécanisme de coordination socialiste doit organiser la société autour de la production de valeur d’usage. Planifier une économie n’implique pas de reproduire l’ensemble des besoins de la société capitaliste. Ainsi, la transition vers une société socialiste implique une discussion sur les besoins essentiels. La définition des besoins essentiels se fait historiquement, de préférence via un processus démocratique (le spectre de Staline hante le communisme !), mais contient à minima les besoins vitaux biologiques. Garantir les besoins vitaux biologiques est la condition minimale de la reproduction du système. La séparation entre besoins artificiels et besoins essentiels — je reprends la définition de Razmig Keucheyan — est un chantier ouvert, et une question qui en définitive sera tranchée dans la situation concrète. Le plan doit également composer avec les contraintes écologiques.
En ce sens, un système planifié est un système de coordination, mais aussi un système où la direction des activités est définie. Oskar Lange (1958, p. 11) propose l’analogie suivante : le système capitaliste est une montgolfière, sa trajectoire dépend de la puissance et de la direction du vent. Au contraire, une économie socialiste est un avion, où le trajet est décidé par le pilote. La direction est choisie mais peut subir des perturbations si le vent souffle assez fort.
Vers une planification socialiste : les modèles théoriques
Mais concrètement, à quoi ressemble la planification socialiste ? Ici, je vais reprendre différentes propositions théoriques. Il est important d’insister sur le fait que la mise en place du système de planification se fera dans les luttes concrètes, dans un contexte historique donné. Dès lors, ces propositions théoriques sont là pour nous aider à réfléchir à un chemin ou une stratégie qui pourrait être poursuivie.

Fig 3. Le trilemme du calcul socialiste de Durand et Keucheyan (2024)
Je reprends ici le concept de trilemme du calcul socialiste(fig.3) introduit par Cédric Durand et Razmig Keucheyan. Ce schéma illustre les différentes approches liées au calcul. Il met en avant l’impossibilité d’avoir un mode de calcul centralisé avec un système de prix et une connaissance dispersée dans la société… Le trinôme d’incompatibilité permet de définir les difficultés et les incompatibilités entre les différents modes de calculs.
L’approche de Hayek
Dans cette approche, le marché permet de définir un système de prix en prenant en compte les informations dispersées dans la société par l’ensemble des consommateurs. En d’autres termes, le consommateur est souverain ; c’est l’ensemble des connaissances et des choix des consommateurs qui vont permettre de définir les prix.
Il s’agit d’une défense du mécanisme de marché, comme seul mécanisme permettant de coordonner l’ensemble des acteurs de la société. Il existe une incompatibilité entre un système de prix et une centralisation par l’État. Par conséquent, dans ce système, l’abolition de la monnaie n’est pas envisageable.
L’approche de Lange[5]
Dans cette approche, l’économie est centralisée via un plan, c’est-à-dire une feuille de route où est décidée la division du revenu national entre consommation et accumulation (ce qui est produit pour augmenter le revenu national : machines, centrales électriques…) ; ainsi que la distribution de l’investissement selon les différentes branches. La première détermine le taux de croissance, et la deuxième choisit quels secteurs vont être développés, c’est-à-dire la direction du développement.
Selon Lange (1958, p. 13), un mécanisme de prix est nécessaire pour deux raisons :
Le calcul socialiste, selon Lange, doit permettre que l’offre soit toujours égale à la demande. Il faut donc un système de prix qui garantisse précisément l’égalité entre l’offre et la demande. Si cette condition est garantie, contrairement au capitalisme, il ne peut exister de situations de surproduction ou de sous-production. Ici, la question technique prend toute son importance. La difficulté d’un tel système réside dans la prise en compte en temps réel de la production et la consommation. En ce sens, les propositions de cybersocialisme doivent être étudiées attentivement.
Ainsi, dans ce contexte, l’abolition de la monnaie prend une signification plus concrète. En effet, il ne s’agit pas de la suppression des prix, mais plutôt du remplacement du mécanisme de prix capitaliste — la loi de la valeur.
Neurath propose un calcul en nature. Selon lui, dans la société socialiste, il n’existe pas d’unité comme l’argent. En ce sens, la comptabilité nationale est constituée seulementde quantités physiques (machines, heures de travail, matières premières, etc.).
Ainsi, le seul moyen de définir un plan est de se baser sur un système de délibération qui permet de centraliser les décisions et de définir le plan. Ce que Neurath explicite est l’incompatibilité du calcul socialiste avec un système de prix et une monnaie.
Dans ce mode de calcul, l’abolition de la monnaie prend son sens le plus radical car il repose sur un calcul sans réduction monétaire. Il implique le remplacement par des unités de compte physiques. Cette approche est développée par Durand et Keucheyan dans Comment bifurquer ? ; je la détaillerai dans un autre article.
L’exemple d’un super marché de Cockshott et Cottrell (1993, p.103-110)
L’approche de Cockshott et Cottrell s’inscrit dans la démarche d’Oskar Lange ; ils développent un modèle de planification algorithmique. Il ne s’agit que d’une proposition parmi tant d’autres. L’avantage de cette approche est l’aspect mathématique. En effet, cela permet d’avoir une idée concrète de l’appareil technique nécessaire pour la mise en place de ce système et permet de réfléchir à sa faisabilité. Néanmoins, il faut justement faire attention à cet aspect mathématique : la transition vers la planification est un processus social conscient. Autrement dit, l’existence de solutions techniques n’est pas suffisante pour la mise en place de ce système.
Leur modèle repose sur des prix-heures de travail — que nous allons désigner par pseudo-prix. Le terme pseudo-prix insiste sur la distinction d’avec la forme-prix sous le capitalisme.
Reprenons l’exemple d’un supermarché sous le communisme. D’après leur modèle, les membres de la société reçoivent des jetons de consommation[6] (pour simplifier, un jeton de consommation est égal à une heure de travail). Supposons que je veuille acheter de l’emmental : contrairement au capitalisme, deux prix sont affichés.
Le pseudo-prix de l’emmental augmente alors jusqu’à éliminer la demande en excès. Cet autre pseudo-prix est celui qui permet d’égaliser l’offre et la demande. En d’autres termes, c’est le pseudo-prix qui évite une situation de pénurie ou de surproduction.
Admettons que cela arrive à 12 heures de travail pour l’emmental. Le planificateur voit un ratio de 1,2 (12 / 10) ; la production d’emmental est alors augmentée (ou baissée si le ratio est inférieur à 1) jusqu’à atteindre un ratio de 1 à nouveau. Ainsi, le mécanisme de double pseudo-prix fonctionne en deux temps : tout d’abord un mécanisme d’ajustement en cas d’excès (ou manque de demande), puis une modification du plan et donc de la production.
Sur les problèmes spécifiques à la transition
Un dernier problème se pose à nous, celui de la transition. A partir de quel niveau de transformation, est-il possible de mettre en place ce système de pseudos-prix ? Cockshott et Cotterell (1993, p.105) suggèrent les solutions suivantes :
| Offre du bien | Niveau d’inégalité du revenu | Meilleure politique à appliquer |
| rare | très inégale | rationnement |
| abondant | très inégale | subventions |
| rare | égale | pseudos-prix |
| abondant | égale | pseudos-prix |
Cette distinction entre fonctionnement normal et période de transition est formulée également par Lange. En effet, la transition vers un mode planifié est déterminée historiquement ; cet ensemble de modèles n’est là que pour nous faire penser stratégiquement. Cet exemple, bien que volontairement simplifié, permet de comprendre quels sont les moyens techniques pour mettre en place la planification. La planification a une double tâche : planifier la production et prévoir la consommation.
Dans le cadre d’une crise écologique, une production incontrôlée est un frein à un développement soutenable. L’enjeu de la planification est de produire suffisamment et non en excès. Cet exemple illustre également en quoi la transition vers la planification n’implique pas nécessairement la fin des mécanismes de coordination indirects. Avec un mécanisme à la Cockshott et Cottrell, la demande et l’offre s’équilibrent et s’ajustent en temps réel. Il est important de souligner que la logique de ce mécanisme s’oppose à la logique capitaliste. Les entreprises privées ont intérêt à augmenter la durée et l’intensité du temps de travail, car l’exploitation de la force de travail des travailleurs est à l’origine du profit. Au contraire, le système décrit ici a pour objectif la minimisation du nombre total d’heures de travail socialement dépensées.
« Abolir la monnaie ? Pour faire quoi ? » Voici les questions qui ont guidé ma réflexion. La monnaie est tout d’abord une unité de compte. Elle n’est pas un simple jeton ou un type de marchandise, mais une relation sociale historiquement déterminée : il s’agit d’une relation d’endettement/créance. Dans le capitalisme, la monnaie est la mesure de la valeur. Une marchandise possède un double caractère : elle est d’abord une valeur d’usage (l’utilité de l’objet) et une valeur (exprimée en unités monétaires).
La généralisation de l’échange fait graviter les prix des marchandises autour de leur valeur, c’est-à-dire le temps moyen de production nécessaire. À cela s’ajoute le marché, mécanisme de coordination qui permet de déterminer si un travail privé est socialement utile. Abolir la monnaie ne signifie pas retourner au troc — sociétés de troc qui n’ont par ailleurs jamais existé de manière dominante. Précisément, abolir la monnaie signifie repenser les mécanismes de coordination et l’orientation de notre production pour faire face à la misère sociale et aux défis écologiques. La mise en place de ces systèmes alternatifs nécessite l’abolition de la loi de la valeur. Changer de système implique de mettre fin aux relations sociales qui reproduisent cette loi.
Bibliographie
Bettelheim, C., Charrière, J., & Marchisio, H. (1964). La construction du socialisme en Chine. F. Maspero.
Bidet, J. (2024). Bifurquer dans la bonne direction. Actuel Marx, 76(2), 105-119. https://doi.org/10.3917/amx.076.0105
Cockshott, W. P., & Cottrell, A. (1993). Towards a new socialism. Nottingham University Press.
Durand, C. (2024). Comment bifurquer : Les principes de l’économie du futur. Zones.
Graeber, D. (2013). Dette : 5 000 ans d’histoire (F. Chemla & P. Chemla, Trad.). Les Liens qui libèrent.
Harribey, J.-M. (2013). La richesse, la valeur et l’inestimable : Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste. Les Liens qui libèrent.
Lange, O. (1958). The role of planning in socialist economy. Indian Economic Review, 4(2), 1–15.
Martin, F. (2013). Money: The unauthorized biography. Knopf.
Marx, K. (2016). Le Capital : Critique de l’économie politique. Livre I (J.-P. Lefebvre, Trad.). Éditions Sociales. (Œuvre originale publiée en 1867).
Roubine, I. I. (2009). Essais sur la théorie de la valeur de Marx (S. Kalai & A. Meyer, Trad.). Syllepse. (Œuvre originale publiée en 1928). https://www.marxists.org/francais/roubine/index.htm
[1] Pour les marxistes rabougris, cette section est volontairement simplifiée. Je me base sur les sous-sections une et trois du capital.
[2] Jean-Marie Harribey et Jacques Bidet ont eu un débat prolifique sur la question et sur la possibilité d’introduire les catégories marxistes de la valeur pour analyser la sphère publique monétaire.
[3] Au moment de l’écriture de l’article je n’avais pas pris connaissance du débat entre Jacques Bidet (2023) et Durand et Keucheyan. Jacques Bidet définit le capitalisme à partir du couple marché/organisation. Marx a déployé les rapports marchands, allant de l’abstrait au concret, dans les trois volumes du Capital, il n’a pas fait le même chemin avec l’organisation qu’il n’introduit pas comme concept de départ. Pour Bidet, il faut sortir du raisonnement réduisant le capitalisme au marché et le socialisme à l’organisation. Le capitalisme est un mode de production organisé, dès son origine. Dans cet article, je tombe dans cet écueil. A l’avenir, il sera nécessaire de faire un bilan politique de ce débat académique.
[4] Je mets ici cette magnifique citation de Marx (2022, p.89) dans le Capital, qui détaille la contradiction entre valeur d’usage et valeur : « D’un autre côté, il faut qu’elles soient avérées comme valeurs d’usage avant de pouvoir se réaliser comme valeurs. Car le travail humain dépensé pour elles ne compte que dans la mesure où il l’est sous une forme utile pour d’autres. Or seul leur échange peut démontrer que ce travail est utile à d’autres et que son produit satisfait les besoins d’autrui. »(Marx, 2022, p.86). Pour être validé, une marchandise doit être utile sinon elle n’est pas achetée, mais pour savoir si elle est utile il faut l’acheter. Dans une réunion de lecture du Capital une camarade avait eu l’expression suivante : «Pour manger la tomate, il faut acheter la tomate»… Pour savoir si la tomate est bonne et m’apporte du plaisir, je dois l’acheter la confirmant comme utile.
[5] Oskar Lange est un économiste polonais et soviétique ayant développé une theorie de la planification en se basant sur le mécanisme walrasien de fixation des prix.
[6] L’explication de Cockshott et Cottrell est plus subtile que le résumé synthétique fourni ici. La politique de distribution des biens de consommation dépend du niveau d’inégalité du revenu. Avec un niveau très inégal de revenu, les biens rares doivent être rationnés et les biens abondants subventionnés. Dans une situation de distribution égale du revenu, le mécanisme de pseudo-prix est efficace selon les auteurs.