Le 14 janvier 1930, Horst Wessel, un petit responsable nazi bien connu à Berlin, est abattu lors d’une rixe avec des militants communistes de son quartier. Il succombe à ses blessures un mois plus tard à l’hôpital.
Pendant ce temps, Joseph Goebbels écrit dans Der Angriff que les meurtriers étaient des communistes et qu’ils devaient être « écrasés en bouillie ». Alors que Wessel n’est pas encore mort, qu’il agonise seul à l’hôpital, les leaders nazis en font déjà un martyr et instrumentalisent sa mort, avant même qu’elle ne survienne, pour attaquer leurs ennemis communistes.
Cette instrumentalisation s’inscrit dans un moment historique où l’extrême droite s’impose comme le principal vecteur de violence, alors même que les masses éprouvent une profonde répugnance face à la violence et à la mort. L’enjeu pour les nazis consiste alors à se présenter comme une force pacifique et persécutée, retournant ainsi à leur avantage le rejet populaire de la brutalité.
Hier comme aujourd’hui, les fascistes ne doivent pas modérer leurs efforts pour recouvrir du vernis de la respectabilité leur idéologie violente et meurtrière fondée sur l’éradication, directe ou indirecte, de pans entiers de l’humanité.
« 53 « meurtres à caractère idéologique » ont été recensés, 90 % d’entre eux ont été commis par l’extrême droite. »
Nous sommes maintenant en 2026. Ces quarante dernières années, 53 « meurtres à caractère idéologique » ont été recensés, 90 % d’entre eux ont été commis par l’extrême droite.
À Lyon, ville particulièrement frappée par les violences fascistes, nous nous souvenons de l’attaque d’une conférence de soutien au peuple palestinien par sept membres de l’ultradroite lyonnaise, armés de barres de fer et venus pour en découdre. C’était il y a deux ans, en février 2024.
À Paris, nous nous souvenons de l’assaut mené par une vingtaine de néonazis contre un local syndical à Paris lors d’une réunion publique sur la question de l’accueil des migrants. Ils ont attaqué au cri de « Paris est nazi ! » cet événement, avec la volonté manifeste de tuer, puisque l’un des militants présents fut frappé de plusieurs coups de couteau. C’était il y a un an, en février 2025.
À Lyon, de nouveau, le même jour que la conférence d’une élue de la France insoumise, des milices fascistes ont cherché l’affrontement dans les rues. Elles l’ont trouvé et, cette fois, l’un des leurs fut tué. C’était il y a quatre jours, en février 2026.
« Endiguer la bête avant même qu’elle ne puisse mordre. »
Endiguer la bête avant même qu’elle ne puisse mordre davantage fut une doctrine majeure de l’antifascisme ces dernières décennies. L’antifascisme a grandi autour de cette nécessité d’empêcher les groupes fascistes de grandir et de s’ancrer. Et eux seuls fixaient le niveau de violence par leurs ratonnades. La pratique des rixes et de la confrontation active, visant à créer chez l’ennemi la terreur et l’impossibilité même de s’organiser, a longtemps fait ses preuves. Cette digue est-elle encore à la hauteur ?
Nous observons depuis quelques années une transformation fondamentale de l’extrême droite en France. Après des décennies d’existence à l’état groupusculaire, incapable de se massifier, de s’ancrer localement et d’intervenir dans l’espace public, elle devient une force de masse par l’alliance d’un parti institutionnel devenu pleinement respectable aux yeux de la bourgeoisie – le Rassemblement national –, depuis dix ans systématiquement au sommet des résultats électoraux, et le développement d’une multitude de nouvelles organisations médiatiques (Cnews, Frontière…) et militantes (Nemesis, Eros…) capables de répondre aux contradictions prégnantes d’une partie de la bourgeoisie et de certaines classes populaires.
« Les masses exècrent la violence et la mort. »
En ce milieu des années 2020, il nous faut mesurer l’ampleur du danger fasciste. Mesurer aussi qu’il n’existe plus à l’état d’anomalie ultra-violente, mais qu’il s’épanouit désormais de façon massive, comme un projet politique envisageable, et envisagé, par une partie grandissante de la bourgeoisie et de certaines classes intermédiaires entre la petite bourgeoisie et le prolétariat bien intégré.
Les masses exècrent la violence et la mort. L’extrême droite, option désormais possible pour les masses, le sait et soigne son image. Son objectif est de transférer toute la charge négative qu’elle porte, de par son histoire et son idéologie, à son adversaire le plus ostensible : la gauche.
À l’instar de Goebbels, Alice Cordier et la plupart des représentants du fascisme en France n’ont pas attendu que Quentin Deranque rende son dernier souffle pour l’ériger en martyr de leur cause à coups de visuels « La gauche tue ! ».
Les dirigeants fascistes de notre pays n’ont en réalité aucune peine à voir l’un des leurs mourir. Ils s’en réjouissent, car voilà qu’ils peuvent affirmer que la violence ne naît pas chez eux.
« Notre classe a besoin d’organiser son autodéfense à grande échelle, de façon disciplinée et massive. »
Nous sommes à un moment charnière. Peut-être à seulement deux coups de l’échec. Les rixes semblent devenir un piège doublement mortel, et qui mérite donc d’être rejeté. D’abord, ce ne sont pas toujours les fascistes qui y laisseront leur vie, et au contraire de leur habitude bourgeoise à laisser les plus faibles de leurs camarades mourir avant eux, s’agissant de notre camp, ce sont souvent nos camarades les plus valeureuses et valeureux qui y laisseront leur vie. La massification du fascisme appelle une massification de son opposant le plus vif : le camp communiste.
Notre classe a besoin d’organiser son autodéfense à grande échelle, de façon disciplinée et massive. Elle ne peut plus reposer exclusivement sur quelques groupes restreints, cela devient une faiblesse majeure et un danger pour nous toutes et tous.
Souvenons-nous de ce que nous enseigne la mort d’Horst Wessel en 1930 à Berlin. Après sa mort, le SPD (sociaux-démocrates), alors au pouvoir, s’est empressé d’adopter une politique dénuée de tout ce qui pourrait laisser la place à un soupçon de complaisance à l’égard des groupes antifascistes responsables de la mort du sous-lieutenant nazi ; les sociaux-démocrates s’imaginaient sans doute gagner ainsi la reconnaissance et le respect de la bourgeoisie allemande. Si bien que le SPD se fit le fer de lance de la répression. Les groupes communistes et antifascistes subirent des descentes de police et des arrestations bien plus violentes que les groupes nazis. Le SPD, pensant être à lui seul un rempart contre le fascisme, n’a fait que légitimer et renforcer les instruments institutionnels qui favorisèrent l’arrivée des nazis au pouvoir.
« Ceux qui croient pouvoir acquérir une respectabilité bourgeoise en réclamant que justice soit faite, qu’ils se rappellent l’instrumentalisation dont fut l’objet Horst Wessel. »
Nous le voyons déjà, l’État bourgeois veut profiter de ce drame pour servir un double agenda :
– d’une part, renforcer son appareil policier et ses instruments répressifs dont il saura user contre le mouvement social et pour défaire tous les groupes antifascistes et révolutionnaires ;
– d’autre part, discréditer ce qui constitue aujourd’hui la première force politique d’opposition au pouvoir en place, la France insoumise.
Nous devons tenir bon.
L’antifascisme est une nécessité vitale et il doit être défendu et s’organiser par et pour les masses.
L’opposition parlementaire, la France insoumise, est une composante inévitable de la résistance, elle doit être protégée, et protéger en retour.
L’autodéfense est d’abord l’organisation de la solidarité concrète, politique et matérielle entre et avec les cibles premières du fascisme. Cibles du racisme, de l’antisémitisme, de l’islamophobie, du sexisme, des discriminations sexuelles et de l’exploitation violente du capital. Sauvons-nous nous-mêmes et protégeons-nous ensemble.
Il est impératif de ne concéder aucun espace à la bourgeoisie pour légitimer son agenda répressif, que ce soit à l’encontre des mouvements antifascistes ou de l’opposition parlementaire. Quant à ceux qui croient pouvoir acquérir une respectabilité bourgeoise en réclamant avec trop de véhémence que justice soit faite, en appelant à la sévérité ou à la punition exemplaire, qu’ils se rappellent l’instrumentalisation dont fut l’objet Horst Wessel, dont la mort fut exploitée par le régime nazi pour justifier une répression d’une violence sans précédent contre ses opposants.
Quant à celles et ceux d’entre nous qui croient en la force collective de l’antifascisme, nous savons qu’après la mort d’Horst Wessel, après les répressions menées par le SPD, après l’ascension d’Hitler, il y eut 35 000 volontaires antifascistes dans les Brigades internationales (1936), 300 000 résistants antifascistes en Italie (1943), 400 000 combattants antifascistes en France (1944) et 10 millions de soldats soviétiques morts pour achever le nazisme.
Enfin, nous pouvons être reconnaissants et joindre nos forces avec tous ceux qui savent rester clairvoyants en ces temps troublés, qui parviennent à distinguer une force politique protectrice de la démocratie – tout en étant capables de la critiquer pour ce qu’elle ne permet plus –, du front fasciste qui souhaite en finir définitivement avec elle.
Nos camarades qui affrontent aujourd’hui directement les attaques de la bourgeoisie, et toutes celles et ceux qui assument de les défendre, méritent une estime à laquelle seul l’avenir saura rendre justice.
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