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Dernière sommation
Dans Dernière sommation, un roman haletant et fascinant, David Dufresne revient sous une forme semi-fictionnelle sur son expérience du mouvement Gilet jaune sous les traits d’Etienne Dardel, ex-journaliste écœuré par un univers médiatique corrompu et un monde politique en déliquescence.
Par N. Publié in #1 Gilets jaunes : apports, limites, risques le 17 novembre 2019 7 min de lecture
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Le 21 janvier, sur le plateau d’Arrêt Sur Image, devant l’enchaînement de photographies de Gilets jaunes mutilés, David Dufresne craque. Il ne peut retenir ses larmes face à ces images qu’il recense avec un courage et un acharnement stupéfiants. Depuis le 4 décembre, il en compile des centaines, des milliers, qu’il diffuse ensuite sur Twitter grâce à son célèbre « Allo @Place Beauvau ». Ses larmes expriment une vérité : l’insupportable violence policière s’abattant sur des hommes et des femmes pressurisés et broyés par le système capitaliste. Des hommes et des femmes méprisés, jusque dans leur chair. Chacune de ces mutilations, de ces humiliations, rappellent à David Dufresne à quel point l’Etat, ses forces de l’ordre, et ses journalistes aux ordres sont défaillants. Parce que tout est tu, parce que tout est écrasé sous la botte du pouvoir, il faut parler.

Le 4 décembre 2018, 7 mois après un « Allo @prefpolice » qui interpellait la Police sur l’action d’un certain Benalla, David Dufresne publie son premier « Allo @ Place Beauvau ». Cette fois-ci, il cible non plus l’exécutant, mais l’exécuteur : le politique. A ce jour, son travail méthodique recense 859 signalements, 1 décès, 314 blessures à la tête, 24 éborgnés et 5 mains arrachées. Personne n’est épargné : manifestants, mineurs et lycéens, passants, journalistes et street medics.

Dans Dernière sommation, un roman haletant et fascinant, David Dufresne revient sous une forme semi-fictionnelle sur son expérience du mouvement Gilet jaune sous les traits d’Etienne Dardel, ex-journaliste écœuré par un univers médiatique corrompu et un monde politique en déliquescence.

« Sur la place abandonnée, matraquage et crânes brisés »

Il y aurait beaucoup à dire de cet ouvrage qui dans sa construction ressemble peut-être davantage à une enquête journalistique qu’à un roman classique. Précis, clinique, David Dufresne écrit au scalpel, à la manière d’un Ellroy dans sa trilogie Underworld USA. Rien n’est emphatique ou superflu. Dernière sommation est une compilation détonante de faits que l’auteur transforme afin de les rendre intelligibles et assimilables. Ici, nous nous arrêterons sur ce qui constitue le cœur de l’ouvrage : la responsabilité politique de la violence répressive.

Les premières manifestations de Gilets jaunes déstabilisent considérablement les forces de l’ordre ; au sein de la salle de commandement de la préfecture de Paris, les ordres sont confus. Les multiples services de la police nationale s’y retrouvent et le commandement cafouille. Sur le terrain, les troupes sont dépassées et reculent. L’épisode de l’Arc de Triomphe est un témoignage cinglant de l’échec des forces de l’ordre à sécuriser l’accès aux lieux de pouvoir, l’Elysée n’étant qu’à quelques centaines de mètres… Le politique est furieux, les services de police divisés, et les hommes sur le terrain apeurés et remontés. Au soir du 8 décembre, la bourgeoisie tremble pour sa domination économique. Tout paraît possible au sein d’un univers insurrectionnel qui semble en mesure d’accoucher d’une révolution. Les forces de l’ordre social en place doivent reconquérir le terrain qu’elles ont perdu. Pour cela, il ne faut changer la doctrine du maintien de l’ordre reposant sur la dissuasion et le recours à la violence qu’en dernière limite. Les troupes ne peuvent plus être statiques et disciplinées au risque de les perdre. Ici, David Dufresne fait intervenir un personnage passionnant : Serge Andras, syndicaliste policier habitué des plateaux de télévision qui n’hésite pas à affirmer le jour où un gilet jaune perd sa main à cause d’une grenade GLIF-F4 que cela « Est bien fait pour sa gueule ». Toute ressemblance avec Yves Lefebvre de Unité SGP Police FO n’est pas fortuite. Serge Andras, face au patron de la Direction de l’ordre public et de la circulation, Frédéric Dhomme prévient : c’est terminé. Dorénavant, les hommes sur le terrain ne se laisseront plus faire. Ils veulent aller au contact, rendre coup pour coup, récupérer leur dignité et, plus largement, leur sentiment de domination. Pour cela, ils s’équipent eux-mêmes, en brassards, en menottes, en matraques pour éviter la paperasserie et les contrôles administratifs. Ils masquent leur RIO, leur figure, les plaques d’immatriculations des véhicules. Dorénavant, c’est « l’esprit cow-boy » qui gangrène toute la maison affirme un autre personnage du roman. Ici, David Dufresne expose comment l’Etat légal a échoué à maintenir la République en place. La violence sociale produite par les structures économiques n’est plus étouffable par des moyens classiques d’encadrement ; l’Etat, en tant que détenteur du monopole de la violence légitime est placé dans une situation contradictoire. Comme serviteur d’une bourgeoisie parasite, il maintient un ordre social illégitime qui se fait de plus en plus visible ; ce faisant, il engendre une colère sociale croissante que les forces de l’ordre ne peuvent plus contenir par des moyens légaux. L’Etat est donc contraint, au risque de se faire déborder et par son peuple et par ceux en charge de le juguler, de lâcher la bride au second pour réprimer le premier.

Ainsi, le maintien de l’ordre devient, à mesure des semaines, de plus en plus improvisé, illégal et illégitime sous la caution à peine voilée de l’Etat qui, dans la bouche de son président, dit « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. ». Au sommet on ment car la vérité est impossible. On a compris qu’il fallait rendre aux défenseurs de l’ordre établi leur pleine liberté car « si on veut tenir nos troupes, elles doivent se sentir libres. Plus elles seront violentes, plus elles seront aux ordres… » assène avec cynisme le personnage du préfet de police de Paris. Pour maintenir la casse sociale, la violence économique, l’expropriation du peuple par la bourgeoisie, il faut autoriser et systématiser la violence policière. Celle-ci, longtemps invisible parce que cantonnée aux populations invisibilisées des banlieues, doit apparaître clairement aux yeux de tous – ainsi en est-il du recours aux chars de la gendarmerie, tactiquement inutiles mais symboliquement stratégiques. L’Etat comprend qu’il ne gouvernera plus, dorénavant, par le sentiment de liberté encouragé par l’acte de consommation, mais par l’instauration d’un climat de peur et par la soumission des corps et des esprits. A genoux, les mains dans le dos, les classes populaires se tiendront sages.

Les larmes de David Dufresne qui émaillent cet ouvrage sensible et nécessaire sont les nôtres ; elles sont celles de tous les révoltés du monde, fils et filles des barricades, brinquebalés au sein d’un système mortifère et inique. Ces larmes sont le carburant de notre révolte ; tant qu’il restera un homme ou une femme pour en verser, notre combat ne sera pas vain. Nous nous dresserons, aujourd’hui, hier et demain, face à ce monde et le suivant, parce qu’aucune sommation ne saurait nous faire taire. Nous tiendrons nos Positions.


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