3 décembre 2025, il est cinq heures du matin à La Havane lorsque toute la partie occidentale du pays, capitale comprise, se retrouve plongée dans le noir. C’est le cinquième black-out depuis la fin de l’année 2024. La centrale thermique Antonio Guiteras de Matanzas, stratégique dans l’ouest du pays, ne peut être approvisionnée en pièces de rechange.
Quelques jours plus tôt, Yudiani a rendez-vous dans un hôpital de La Havane avec un médecin en chirurgie faciale. Elle souffre d’une tumeur au visage et aura besoin d’une reconstruction faciale une fois la tumeur retirée. Problème : l’imprimante 3D qui permet de générer les prothèses personnalisées pour les patients est tombée en panne. Elle a été achetée plusieurs millions de dollars quelques années auparavant auprès d’une entreprise allemande, qui refuse d’envoyer un technicien pour la réparer. Elle craint que ses contrats aux États-Unis soient remis en cause. Yudiani devra se rabattre sur une prothèse standard, d’ancienne génération, moins adaptée et aux résultats esthétiques plus limités.
Deux illustrations des conséquences du blocus états-unien dans la vie des Cubains. Voilà plus de soixante ans que la population endure ces privations. Leur faute ? Avoir soutenu les guérilleros qui, en janvier 1959, entraient triomphalement dans La Havane et mettaient fin au régime du dictateur Batista. Nationalisations, programme d’alphabétisation, développement d’un système de santé public et gratuit, mise en place d’un carnet d’approvisionnement contenant les biens de première nécessité pour chaque foyer… La révolution se voulait sociale et bientôt socialiste. Cuba ne devait plus être une colonie des États-Unis et aspirait à vivre dignement sans ingérence extérieure.
L’impérialisme états-unien ne leur pardonnera jamais cette volonté d’émancipation. L’amendement Platt, intégré sous la contrainte de Washington dans la Constitution cubaine en 1901, réservait un droit d’intervention des États-Unis dans les affaires intérieures de Cuba et empêchait cette dernière de conclure des traités internationaux sans leur aval. Bien qu’officiellement abolie en 1934, cet esprit colonial est longtemps resté en place. La base militaire états-unienne de Guantánamo, qui foule au pied la souveraineté cubaine, en est un reliquat.
Aussi, le blocus économique, commercial et financier de Cuba, instauré à partir de 1962, a un objectif très clair, comme l’énonce une note de Lester D. Mallory, alors sous‑secrétaire d’État adjoint pour les Affaires inter‑américaines : « Provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. »
Le 25 janvier 1962, l’Organisation des États américains (OEA), étroitement sous la coupe de Washington, exclut Cuba. Toutes les relations commerciales et diplomatiques avec les pays du continent sont rompues, à l’exception du Canada et du Mexique. S’ensuit une longue série de sanctions prises par les départements du gouvernement états-unien : interdiction d’importer sur le territoire des États-Unis tout produit fabriqué, même partiellement, à Cuba, gel des avoirs de l’État cubain aux États-Unis, restrictions des voyages vers l’île… La petite île des Caraïbes, alors peuplée de 7,5 millions d’habitants, se retrouve presque totalement coupée de son espace proche. Le rapprochement de Cuba avec l’URSS, puis son intégration progressive au camp socialiste, conduisent cette dernière à lui apporter un soutien économique et financier important.
Mais les changements en Union soviétique à partir de la moitié des années 1980, puis la disparition même de l’URSS en 1991, replacent Cuba seule face à son isolement. La décennie que les Cubains s’apprêtent à traverser, celle des années 1990, reste un souvenir douloureux. Les pénuries et privations se multiplient, et nombreux sont ceux qui font le choix du départ. Cette période difficile, le gouvernement lui donne un nom : celui de « période spéciale en temps de paix ».
À Washington, on entend profiter de la disparition du camp socialiste pour enfin remettre Cuba au pas. Le blocus est sévèrement renforcé à travers de nouvelles mesures extraterritoriales, symbole de la volonté dominatrice de la Maison Blanche bien au-delà de ses frontières. La loi Torricelli de 1992 interdit à tout navire, même étranger, ayant accosté dans un port cubain d’entrer aux États-Unis dans les six mois qui suivent. Entre les États-Unis et Cuba, les transporteurs sont sommés de choisir. Ceux qui maintiennent des liaisons commerciales avec Cuba répercutent ces contraintes sur les prix pratiqués. Autres aspects de la loi Torricelli : l’interdiction pour tout pays d’exporter vers Cuba un produit contenant au moins 10 % de composants états-uniens, ou encore des sanctions à l’encontre de pays apportant une assistance économique à Cuba.
Malgré le contexte extrêmement difficile à Cuba, où le PIB s’est effondré de 35 % entre 1991 et 1994, la petite île ne plie pas. Washington accentue alors son offensive par un nouveau paquet de sanctions contenues dans la loi Helms-Burton de 1996. Toute entreprise qui s’installerait sur des propriétés nationalisées après 1959 se verrait sanctionnée par les États-Unis. Suffisamment dissuasif pour nombre d’entreprises qui entendent maintenir ou gagner des positions sur le marché états-unien. Après le démocrate Bill Clinton, le républicain George W. Bush ajoute lui aussi son lot de mesures en restreignant, entre autres, les voyages sur l’île.
L’arrivée à la Maison Blanche d’Obama, en 2009, semble marquer le début d’une inflexion de la politique de Washington à l’égard de La Havane. Les deux pays rétablissent leurs relations diplomatiques rompues depuis 1960, les restrictions aux voyages vers Cuba sont assouplies et le président états-unien déclare publiquement vouloir lever le blocus, décision qui dépend en dernier ressort du vote du Congrès américain. Cette inflexion culmine avec la visite de Barack Obama à Cuba puis de Raul Castro à Washington en mars 2016. Mais le blocus, avec son lot de sanctions qui maintiennent l’île sous embargo économique, commercial et financier, ne sera jamais levé.
Dès le début de son premier mandat, Donald Trump revient sur les quelques avancées effectuées par son prédécesseur. Il entend mener une nouvelle offensive contre Cuba, définissant l’île comme partie constituante d’une « troïka de la tyrannie » aux côtés du Venezuela et du Nicaragua. Durant son premier mandat, un paquet de 190 sanctions est adopté pour renforcer le blocus : restriction des voyages vers l’île, limitation des transferts d’argent vers Cuba… En 2021, à quelques jours de la fin de son mandat, il fait inscrire Cuba sur la liste du département d’État des pays soutenant le terrorisme. Une mesure fortement dissuasive pour nombre d’acteurs économiques, passibles de sanctions juridiques et financières importantes en cas de commerce avec l’île.
Joe Biden ne reviendra pas sur ces sanctions. Tout juste aura-t-il le « courage » de faire enlever Cuba de la liste des États soutenant le terrorisme, six jours avant la fin de son mandat, que Trump s’empressera de réinscrire aussitôt de retour dans le Bureau ovale. La nouvelle offensive de Trump contre Cuba se fait plus précise, cherchant à saper systématiquement les revenus du pays. Ainsi les pays qui accueillent des brigades médicales cubaines voient leurs responsables menacés d’interdiction de visa pour les États-Unis. Ces brigades médicales cubaines sont presque aussi anciennes que la révolution. Symbole de la tradition internationaliste cubaine, La Havane a envoyé des centaines de milliers de personnels médicaux cubains à travers le monde, notamment dans les pays du Sud. Ces services sont souvent fournis à titre gratuit, comme l’illustre la Brigade médicale Henry Reeve, qui intervient dans les situations d’urgence, notamment en Italie lors de la crise Covid en 2020. Dans les autres cas, ils font l’objet de contrats entre États, comme dans le cadre de l’accord « pétrole contre médecins » entre le Venezuela et Cuba.
Le kidnapping du président vénézuélien Nicolás Maduro, le 6 janvier dernier, marque une nouvelle escalade dans l’offensive de Washington. À travers Caracas, La Havane est directement visée et menacée d’isolement, au moment où l’administration Trump cherche à s’attaquer à la présence chinoise sur le continent. Pékin est aujourd’hui l’un des premiers partenaires commerciaux de Cuba.
Pourtant, chaque année, le blocus imposé à l’île est massivement condamné par l’Assemblée générale des Nations unies : lors du dernier vote, en octobre 2025, 165 États se sont prononcés pour sa levée, contre seulement sept[1] et douze abstentions. La guerre menée par les États-Unis contre Cuba depuis plus de soixante ans n’a donc pas empêché cette dernière d’obtenir plusieurs succès, au premier rang desquels la santé.
En 2014, Margaret Chan, alors directrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), déclarait : « Nous souhaitons ardemment que tous les habitants de la planète puissent avoir accès à des services médicaux de qualité, comme à Cuba. » Et pour cause : les indicateurs de santé du pays en sont venus à tutoyer ceux des pays les plus développés de la planète. La crise sévère que traverse actuellement Cuba n’épargne pas le secteur de la santé et se traduit ces dernières années par un léger repli de ces indicateurs.
Au lendemain de la révolution, il faut faire face à l’exil de nombreux médecins vers les États-Unis. Fidel Castro et son gouvernement lancent un vaste programme de formation de médecins sur l’île, qui ne sera désormais plus une profession réservée aux enfants de bonne famille. À Cuba, les programmes de formation des médecins sont d’une telle ampleur que le pays compte le plus grand nombre de médecins par habitants de la planète : 9,5 pour 1 000 habitants, selon les données de la Banque mondiale de 2021. Ces derniers sont répartis sur l’ensemble du territoire, des quartiers des grandes villes aux campagnes les plus reculées. Le médecin est l’un des interlocuteurs privilégiés des familles : il connaît ses patients et les suit tout au long de la vie.
Cette proximité permet une prévention particulièrement développée qui, avec l’universalité et la gratuité, constitue l’un des trois piliers du système de santé à Cuba. Pour un pays aux ressources limitées, la prévention acquiert une importance stratégique, car elle permet de prendre en charge les maladies dès les premiers symptômes, évitant autant que possible le recours à des traitements lourds et particulièrement coûteux.
Cet accès à la santé sur l’ensemble du territoire et pour l’ensemble de la population, rare dans un pays dit du « Sud », a produit des résultats maintes fois salués. Ainsi, en 2023, l’espérance de vie y était de 78 ans, un âge similaire à celui de son puissant voisin états-unien, et le taux de mortalité infantile y était de 4,7 pour 1 000 naissances en 2013. À titre de comparaison, ce chiffre était de 3,5 pour 1 000 dans l’Hexagone. Par ailleurs, le nombre de médecins sur l’île est si important que Cuba envoie des brigades médicales à travers le monde, comme mentionné précédemment, et ce, depuis 1963 et la première brigade sur le sol algérien tout juste libéré.
Cet internationalisme médical s’exprime aussi à travers l’École latino-américaine de médecine (ELAM) de La Havane. Ce centre universitaire, ouvert en 1999, accueille des étudiants du monde entier, pour lesquels Cuba offre des bourses d’études. Une fois leur cursus achevé, les médecins nouvellement diplômés retournent dans leur pays pour y exercer. Depuis sa fondation, l’école a formé plus de 30 000 médecins étrangers, souvent issus de pays du Sud et parfois des États-Unis.
L’autre point fort de la médecine cubaine réside dans son complexe de recherches biotechnologique. Pour réduire la dépendance de la nation caribéenne, Fidel Castro lance, en 1981, le plan Frente biológico (Front biologique), qui aboutira à la création du consortium étatique BioCubaFarma. Cette vaste entité est aujourd’hui composée de soixante-et-un sites dédiés à la recherche médicale et à la fabrication de médicaments.
Elle a déjà enregistré plusieurs succès. Cuba est ainsi le premier pays au monde à être parvenu à éliminer la transmission du VIH et de la syphilis de la mère à l’enfant, une réussite validée par l’OMS en 2015. Autre avancée, l’élaboration d’un vaccin thérapeutique contre le cancer du poumon, capable d’atténuer les effets de la maladie. Plus récemment, en pleine pandémie mondiale, l’île a développé cinq vaccins contre le Covid : Soberana (Soberana 01, Soberana 02 et Soberana Plus), Abdala et Mambisa, administré par voie nasale. Pour l’élaboration de vaccins nécessitant la disponibilité de centaines de composants, Cuba a dû, une nouvelle fois, composer avec le blocus pour réaliser un schéma vaccinal complet de la population.
Car, bien à l’inverse des propos mensongers du Secrétaire d’État états-unien Marco Rubio, le blocus n’épargne pas le secteur de la santé. Tout produit contenant 10 % de composants d’origine états-unienne ne peut être exporté vers Cuba, même en provenance d’un pays tiers. Or, dans le secteur médical, il y a énormément de produits contenant des composants états-uniens. Ainsi, Cuba est privée d’un grand nombre de technologies médicales : pacemakers dont les brevets de production sont déposés aux États-Unis, capteurs nécessaires au processus de lyophilisation (et donc de greffes osseuses), médicaments nécessaires aux chimiothérapies, etc.
La stratégie de la Maison Blanche, consistant à assécher toutes les ressources de l’État cubain, amplifie ces difficultés d’achat de matériels, de médicaments ou d’intrants nécessaires à leur production. Malgré une industrie pharmaceutique de pointe, Cuba doit encore importer 57 % des médicaments de base, et l’île rencontre des difficultés à importer les matières nécessaires à la production des 43 % restants.
À l’heure où le blocus états-unien contre Cuba étrangle chaque jour un peu plus l’île, il y a un enjeu fort à soutenir le peuple cubain, et en particulier son système de santé menacé dans ses fondements mêmes. Car, à travers Cuba, les États-Unis s’attaquent à une conception de la société qui fait de la santé un bien universellement accessible et sans condition de ressources. Trump n’a pas vilipendé le timide « Obamacare » pour rien.
C’est ce à quoi veut modestement contribuer la campagne de l’association Résistance et Solidarité intitulée « Une brèche dans le blocus ». L’objectif est de remplir un conteneur de matériel médical à destination de l’hôpital pédiatrique Juan de la Cruz Martínez Maceira de Santiago de Cuba. Ce conteneur viendra appuyer la rénovation du service de pneumologie nécessitant un rééquipement. En accord avec les équipes médicales de l’hôpital, une liste de matériel a été définie. Elle va du simple thermomètre jusqu’au lit médicalisé, en passant par des fauteuils roulants ou encore des stéthoscopes. Dans la mesure du possible, ces équipements seront achetés reconditionnés ici en France.
Le service de pneumologie de l’hôpital revêt une importance centrale, car désormais 50 % des admissions à l’hôpital se font dans ce service. Il y a donc une nécessité à ce que les personnels médicaux puissent travailler dans de bonnes conditions et que les patients soient accueillis dignement.
Résistance et Solidarité a déjà mené des campagnes de solidarité avec Cuba, notamment pendant la pandémie de Covid, afin d’aider à faire parvenir du matériel médical (gants, masques, réactifs pour les tests de dépistage…). Depuis 2021, l’association travaille également à appuyer le secteur de la santé dans la bande de Gaza à travers son appui continu à l’ONG palestinienne Awda.
Mais, face à l’aggravation du blocus, et à l’heure où l’administration Trump-Rubio menace Cuba d’un blocus pétrolier total, la solidarité matérielle, bien que nécessaire, connaît aussi ses limites. Apporter une aide matérielle sans dénoncer les causes des souffrances du peuple cubain reviendrait à mettre un cautère sur une jambe de bois. Les privations et pénuries endurées par les Cubains ont une cause majeure : les États-Unis d’Amérique et son impérialisme, qui veulent dominer et soumettre.
L’idée de la « brèche dans le blocus » va donc au-delà d’une simple aide matérielle : informer, sensibiliser et contribuer à créer un mouvement plus large de dénonciation du blocus et de l’impérialisme états-unien. Cette brèche, avec votre aide, n’a vocation qu’à s’élargir.
Olivier Le Roy, association Résistance et Solidarité
Pour soutenir la campagne menée par Résistance et Solidarité, vous pouvez faire un don ici : https://www.helloasso.com/associations/resistance-et-solidarite/collectes/une-breche-dans-le-blocus .
[1] Les sept pays en question sont : Israël, Argentine, Hongrie, Paraguay, Macédoine du Nord et Ukraine.
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