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La désertion des clercs, entretien avec Juan Branco
Le 30 septembre, nous avons rencontré Juan Branco, pour un entretien libre sur le thème des Gilets Jaunes à près d’un an de la date anniversaire du mouvement. Lors de notre entretien, nous sommes revenus sur plusieurs thématiques centrales ayant émergées durant ces derniers mois. Ici, nous avons isolé les extraits traitant de la désertion et de la trahison des élites intellectuelles françaises, prises entre lâcheté et incapacité de penser une révolte qu’ils n’ont pas vu venir et qui sort de leurs cadres traditionnels d’analyse.
Par Christophe Jousseaume Publié in #1 Gilets jaunes : apports, limites, risques, #ENTRETIENS le 17 novembre 2019 16 min de lecture
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Le 30 septembre, nous avons rencontré Juan Branco pour un entretien libre sur le thème des Gilets Jaunes à près d’un an de la date anniversaire du mouvement. A travers son ouvrage Crépuscule, Juan Branco s’est présenté comme un acteur incontournable de la politisation des Gilets Jaunes. Le succès de son livre témoigne de l’adéquation de son analyse concernant la trahison et la collusion des élites avec le public. Que cette trahison ait été intellectualisée ou pressentie par celui-ci, Crépuscule a permis de lui donner corps et réalité. Factuellement indémontable, l’ouvrage révèle comment les réseaux de pouvoir se constituent dès le plus jeune âge de ses serviteurs au sein des grandes écoles parisiennes où se côtoient les fils et les filles d’hommes politiques, de capitaines d’industrie et de la finance, d’apparatchiks de la culture et des médias. Ce petit monde cultive l’entre-soi, la détestation des milieux populaires et l’accaparement des positions de pouvoir.

Lors de notre entretien, nous sommes revenus sur plusieurs thématiques centrales ayant émergé durant ces derniers mois. Ici, nous avons isolé les extraits traitant de la désertion et de la trahison des élites intellectuelles françaises, prises entre lâcheté et incapacité de penser une révolte qu’ils n’ont pas vu venir et qui sort de leurs cadres traditionnels d’analyse.

Positions : Vis-à-vis des gilets jaunes, où en es-tu à un an de cet événement décisif et inédit ?

Branco : Intellectuellement j’ai réalisé un travail important avec Crépuscule […] J’ai presque rendu service au système politique existant en jouant un rôle de traducteur. J’ai formulé ce qui leur semblait inaccessible, je leur ai permis de comprendre ce qui se jouait là où ils étaient perdus. J’ai pas été le seul, mais on n’a pas été beaucoup à jouer ce rôle de traduction. Ça leur permettait d’avoir formulé à nouveau dans leur langage une énonciation de la situation qui dès lors leur permettait de réagir, de s’adapter et d’engager une vraie bataille politique au sens fort du terme. Malgré ma parole limitée, la conséquence a été celle-là et ceux d’entre eux qui m’ont écouté, ça leur a permis de mieux comprendre ce qui se jouait et d’ajuster le tir.

Positions : Nous nous sommes trouvés en communauté avec toi, on a rejoint les GJ avec envie et ce qui était intéressant c’est que l’on percevait dans ton travail une pédagogie qui s’est trouvée au bon endroit au bon moment. Ce que l’on a constaté à propos des gilets jaunes c’est qu’ils manquaient de relais intellectuels. Ce qui est une tradition intellectuelle française d’être capable de suivre les mouvements sociaux et pas seulement de les contrôler ou de vouloir les lancer.

Branco : Je réfléchissais hier et je me disais que je n’ai pas pensé à Rancière depuis un an. Alors que c’est typiquement l’intellectuel organique qui a complétement disparu des radars. Il y a eu des Badiou et compagnie qui ont fait ce qui était attendu de leur part. C’est-à-dire une trahison pure et dure d’un discours qui pouvait s’accoupler au réel.  Mais ce qui est notable c’est la disparition de ces êtres dont on a même oublié l’existence pendant toute cette période.

Positions : Ce qui nous a frappé pendant les événements, c’est le manque de ressource intellectuelle. Il y avait soit une catégorie d’intellectuels qui était totalement opposée, les réactionnaires, les conservateurs, les fanatiques du macrocosme, soit ce que l’on peut qualifier “d’intellectuels fonctionnaires”, c’est à dire des gens habitués, payés et formés à produire des choses ex nihilo. Là avec les gilets jaunes ils étaient dépassés,  ils avaient de la sympathie pour eux mais ils n’avaient rien pour les armer. Comme ils n’ont pas l’habitude de penser sur du concret, leur soutien ne pouvait être qu’une forme de bienveillance, pas une vrai solidarité ou fraternité de combat, avec leurs armes intellectuelles.

Branco : C’est une impression que j’ai eue aussi. Il y a eu un colloque à l’antenne de Columbia à Paris où il a été décidé de faire une conférence sur les gilets jaunes. C’est Bernard Harcourt, qui est une sorte de fonctionnaire de la pensée, même pas, de pique-assiette du milieu universitaire mais qui a de bonnes intuitions sociologiques lui permettant de connaître les vecteurs de prestige dans l’institution, qui a organisé cette conférence avec Etienne Balibard et Tony Negri. Ils l’ont organisée en janvier, donc plutôt tardivement après le début du mouvement. C’était catastrophique. Ils étaient incapables de penser en dehors de leur cadre et donc de penser tout court. On voyait l’université dans ce qu’elle produit de pire, c’est-à-dire une sorte de tentative d’absorption du réel pour le conformer à des schémas préétablis et l’écraser, l’étouffer et le rendre morbide. Il y avait une sorte de désespoir de ces icônes de la supposée gauche transgressive ou radicale, incapables de se saisir de cette matière vivante et de la comprendre. Ils la commentaient probablement comme les aristocrates commentaient la Révolution française. Ça c’est quand même très marquant parce que c’était un mouvement qui était tout de même très accessible. Il suffisait de descendre, y compris en habitant dans les beaux quartiers, en bas de chez soi pour au moins avoir accès à cette version carnavalesque ou spectaculaire des manifestations du samedi et rentrer en contact avec les personnes qui se mobilisaient. Et ça dans toutes les grandes villes de France. Il n’y avait pas d’inaccessibilité pour ces êtres qui sont capables de penser ce qu’il se passe à l’autre bout du monde, et avec une sorte de suffisance. Là ils n’étaient même pas capables de se confronter au réel. En tout cas, cette irruption du réel a rompu complétement la fossilisation archaïque de leur pensée. Ce phénomène a touché tous nos idéologues, tout ceux censées être nos idoles. Je n’en vois pas un qui ait eu une sorte d’instinct de vie pour se défaire du carcan, pour s’accoupler avec le réel et reconfigurer sa pensée à partir de là dans un second temps. Même cette historienne de la révolution, Sophie Wahnich. Je l’ai croisée alors qu’elle est consultante pour un un film sur la Révolution, probablement surpayée par je ne sais quelle institution publique, et elle me dit : « J’ai écrit un texte en ligne sur les gilets jaunes, mais dites-moi : l’extrême droite n’est pas trop présente sur le cortège ? ». Rien que cet énoncé disait déjà tout d’une catastrophe intellectuelle.

Positions : Pour nous, ce mouvement a fait tomber des logiques idéologiques. On a vu qu’à un moment donné, le surgissement du réel, le spontané, la révolte en fait n’était pas comprise. Il y avait deux révoltes : la révolte fantasmée et administrative, c’est-à-dire celle des universitaires, soit des gens qui en parlent depuis des années. Et puis, la seconde, celle des gilets jaunes qui lorsqu’elle surgit en bas de la rue est évacuée par les universitaires en tant que révolte parce que sinon ça impliquerait de ne pas l’avoir vu venir, d’avoir été à la traîne et de faire preuve d’un peu d’humilité par rapport à son incapacité à la prévoir. Aujourd’hui, nous n’avons pas les intellectuels capables de ça. Toi qui vient de ce milieu-là, comment tu vois aujourd’hui, en France, par le prisme des gilets jaunes, cette forme de nasse intellectuelle dans laquelle on s’enferme ? Parce qu’on voit bien qu’avant la nasse policière du samedi, il y a dès le départ une nasse intellectuelle.

Branco : A mon avis, cette nasse est un des facteurs qui a nourri la révolte des gilets jaunes. Je crois tout autant aux conditions matérielles qu’au mépris langagier de la macronie vis-à-vis des Français comme facteurs de révolte. Je suis convaincu que la part symbolique d’écrasement a été plus importante que la part matérielle. Sans prendre en compte que l’un amène à l’autre, que le mépris symbolique amène à des mesures de rétorsions matérielles qui elles-mêmes produisent du mépris symbolique. Durant ce mouvement, il y a eu plusieurs choses. Il y a eu la chute des postures comme effet d’assainissement. Les postures intellectuelles radicales ou pseudo-radicales qui reposaient sur des logiciels qui n’avaient pas été réactualisés se sont effondrées. Ce qui a permis un éclaircissement du paysage intellectuel même si les réactionnaires restent toujours là. Bernard Henri-Levy et compagnie, Badiou et compagnie qui ont rejoint les réactionnaires, ou qui se sont révélés en tant que réactionnaires. Il y a tous ceux qui sont restés paralysés, qui ont disparu. Il y a maintenant une libération assez forte. Notamment parce que les positions de pouvoir restent occupées par des personnes qui défendaient ces catégories. Ce qui à terme va engendrer un effondrement. Ce qui s’est passé, et je pense que l’on est dans cette phase, c’est que l’on a fragilisé de façon extrême tous les vecteurs institutionnalisants de la pensée en France. Il n’y a plus aujourd’hui que des personnes qui se retrouvent sans socle parce qu’elles se sont montrées incapables de penser le réel. Alors qu’eux avaient été mis à cette position pour justement jouer un rôle de gardien de la paix, de maintien de l’ordre, et qu’ils étaient récompensés pour cela…Maintenant l’ordre revient sans eux, alors que le pouvoir aurait eu tout intérêt à avoir des penseurs plus critiques qui lui auraient permis d’anticiper et de s’adapter suffisamment vite face à ce qui se jouait. Au lieu de ça, il s’est retrouvé face à une bande de nuls et y compris du côté du pouvoir. Il n’y a eu que très peu de personnes, du côté du pouvoir, qui ont osé l’opposition frontale face aux gilets jaunes. Ce qui fait que l’on a un appareil de pouvoir qui se retrouve avec un espace intellectuel qui est défonctionnalisé, c’est-à-dire qu’il ne lui sert plus à rien. Et donc je pense que ça, ça crée une fragilisation très forte de cet espace d’oppression. Ils ne sont pas encore tombés mais cela risque d’être le cas à n’importe quel moment. Il y a bien ceux qui vont essayer de la jouer intelligemment et qui chercheront de nouvelles personnes sur lesquelles s’appuyer pour maintenir leur position et qui vont retourner leur veste. Et il y a ceux qui vont tout simplement s’effondrer. Je pense qu’actuellement nous sommes dans cette phase attentiste dans laquelle il va y avoir un flottement pendant quelques mois avant que les murs ne tombent les uns après les autres. La grande question qui se pose est : est-ce que la nouvelle génération intellectuelle va être capable de réfléchir à ce qu’il s’est passé ? J’en doute…Je ne suis pas sûr que ceux qui étaient à la Sorbonne, à Normal Sup’ ou dans les facs parisiennes en soient capables. Parce qu’ils ont été très loin de ce qui s’est passé. Mais peut-être qu’en province c’est différent. Peut-être verrons-nous émerger une pensée qui viendra plutôt de lieux qui auraient été beaucoup plus proches de la contestation. J’ai le sentiment qu’il y a moins eu cette césure dans un certain nombre de villes en France entre la contestation et les foyers intellectuels.

Positions : Ca fait le lien avec tes travaux, notamment dans Crépuscule, lorsque l’on voit que la bourgeoisie, en devenant de plus en plus parasitaire a de moins en moins de capacités à produire de la pensée. Parce que la bourgeoisie, lorsqu’elle est dans une phase ascendante, est capable de développer des forces productives ; elle est encore en mesure de produire dans ses appareils d’Etat de la pensée sérieuse et concrète. Toi qui as fréquenté cette jeune génération, ne voit-on pas l’impossibilité complète de l’école Normale, de Sciences Po de produire aujourd’hui de la pensée ? N’y a-t-il pas plus de chances d’en voir émerger dans ces universités qui se sont un peu prolétarisées ?

Branco : Ce serait dans ce cas plutôt les universités en dehors de l’espace parisien. Je ne vois pas à Paris, dans l’état actuel des choses, comment cela pourrait se produire. Paradoxalement, les normaliens ont été relativement engagés dans le mouvement parce que Normale est devenu un tel étouffoir que beaucoup de normaliens sont proches des groupes comme le Comité invisible. Ils avaient même occupé Normale Sup’ quelques mois avant les gilets jaunes, où étaient présents Coupat, Lordon qui étaient venus se saisir de ce lieu. Evidemment, ils ont été débordés par les gilets jaunes, ils n’ont pas compris dans un premier temps, mais après ils s’en sont saisis et les ont accompagnés. D’où l’émergence des Black Bloc un peu tardive qui est en fait très liée à cet espace intellectuel. Sinon il n’y a pas eu un colloque ou une conférence à Normale sur le sujet ce qui est tout de même extraordinaire… A Sciences Po il y a eu un truc horrible sur les gilets jaunes qui était une catastrophe absolue. Rien que le titre disait tout de la conférence. A Polytechnique c’était Laurent Alexandre qui expliquait que le peuple des gilets jaunes était quasiment inférieur génétiquement, si ce n’est ontologiquement aux polytechniciens auxquels ils faisaient face. Il y a eu un évitement. C’est comme si l’histoire avait été trop vite pour eux.

Positions : On remarque qu’ils pensent avec leurs catégories et leurs structures mentales. Si à Polytechnique on fait venir Laurent Alexandre, c’est bien parce que l’on est dans une dérive scientiste.

Branco : Là où j’ai un petit espoir, c’est que d’un côté on a ces mouvements qui viennent plutôt de l’establishment professoral et administratif et de l’autre, en bas, on a une sorte d’attentisme. Certes, il n’y a pas de courage, il n’y a pas de pensée actuelle, mais il y a une forme de scepticisme par rapport à ce qu’on leur propose. L’autre espoir, c’est par rapport à Sciences Po. Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui entrent à Sciences Po qui ont soif d’action et s’ils ne seront pas capables de penser ce qu’il se joue, en revanche ils seront capables de reconnaître les situations suffisantes pour se plonger dans l’action et à partir de là construire quelque chose. En revanche je suis assez peu optimiste pour les facs parisiennes… Qui ont en plus été essorées par le mouvement d’occupation de l’année précédente qui a quand même épuisé une partie de leurs ressources vitales. On a théoriquement beaucoup de terreau dans ce pays mais assez peu de mobilisable en l’état actuel des choses. Ce qui est bien parce que ça suppose qu’il va y avoir des surprises. Moi je me suis beaucoup interrogé sur la naissance de réactions créatrices et artistiques à partir de ce mouvement des gilets jaunes. Je suis persuadé que ça va venir très vite. Même pour un artiste a priori réactionnaire, il y a quelque chose de beaucoup trop fascinant dans ce qui s’est passé pour ne pas s’en saisir un moment et essayer de chercher un élan vital dans ce qui s’est joué.


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