# Une vie d'infirmière
02.11.2026
Collectif

# Une vie d'infirmière

Aujourd\'hui, je suis en reconversion. Je ne sais pas encore exactement où cette nouvelle vie professionnelle me mènera. Mais je sais ce que je quitte. Je quitte un métier que j\'ai aimé. Un métier dans lequel j\'ai rencontré des patients dont je me souviendrai probablement toute ma vie. Un métier dans lequel j\'ai aussi rencontré des collègues extraordinaires. Des soignants qui continuent de venir travailler malgré l\'épuisement. Des collègues qui restent plus longtemps pour ne pas laisser les autres seuls. Je les admire. Et pourtant, je pars.

J’ai été infirmière pendant dix ans.

Dix années pendant lesquelles j’ai travaillé dans différents établissements, auprès de patients et de résidents, dans des services très différents. Dix années pendant lesquelles j’ai appris, progressé, pris des responsabilités, accompagné des personnes dans des moments parfois extrêmement difficiles.

J’ai aussi créé des liens très forts avec certains collègues. J’ai aimé ce métier. Je l’ai même longtemps considéré comme faisant partie de moi.

Aujourd’hui, je suis en train de faire le deuil de cette profession.

Pas parce que je n’aime plus soigner. Mais parce que je ne reconnais plus le métier que j’avais choisi.

Les chiffres sur les abandons dans la profession infirmière donnent une première idée du problème. 30 % des nouveaux diplômés quittent le métier dans les 5 ans. Une réalité qui résonne avec ce que j’ai observé autour de moi.

Moi, j’ai tenu dix ans. Dix ans, et ça a été ma limite. Je voudrais raconter pourquoi.

« Responsable de 22 patients, pour 1 280 euros net »

À la sortie de mes trois années d’études en soins infirmiers, j’ai commencé mon premier emploi dans un service de soins médicaux et de réadaptation (SMR) polyvalent d’un grand groupe privé.

Je suis restée plus d’un an en CDD. Pas un CDD classique qui vous permet de vous installer dans un poste et de vous projeter. Pas de contrats qui vous permettent de vous loger facilement ou d'obtenir un prêt immobilier. Des CDD à la journée. J’ai donc plusieurs classeurs entiers remplis de contrats de travail. Finalement, j’ai obtenu un CDI. Mais les années effectuées en CDD n’ont pas été reprises dans mon ancienneté pour mon salaire. Je me suis retrouvée avec 1 280 euros net par mois. Trois années d’études, un diplôme de niveau licence, et la responsabilité de la santé d'environ 22 patients. Je précise que c’était avant le Ségur de la santé.

Mais le salaire n’était finalement qu’une partie du problème. Très rapidement, j’ai découvert ce que signifiait travailler avec des moyens rationnés : les gants à usage unique étaient comptés ; les gants de toilette étaient comptés ; le savon était compté ; les pansements étaient comptés. Il ne fallait pas dépasser certaines quantités parce que cela coûtait trop cher. Et derrière ces économies, il y avait une réalité très concrète : nous devions parfois choisir. Choisir ce que nous pouvions utiliser. Choisir ce que nous pouvions faire. Choisir parfois entre ce qui était idéal pour le patient et ce que nous avions réellement à disposition.

Je me souviens de cette sensation : être infirmière, avoir la responsabilité d'un patient, savoir ce dont il aurait besoin et, en même temps, devoir penser au coût du matériel nécessaire pour lui prodiguer ses soins.

Puis, il y avait les effectifs. Il nous arrivait régulièrement de travailler en « mode dégradé ». C'est ainsi que c'était présenté. Concrètement, cela pouvait signifier qu'au lieu d'avoir 22 patients sous ma responsabilité, j'en avais 44. Vingt-deux patients supplémentaires. Le double. Et quand deux urgences arrivaient en même temps, il fallait prioriser. Un patient attendait pendant que je m'occupais de l'autre.

Le temps relationnel devenait quasiment inexistant. Sur douze heures de travail, si l'on divisait simplement le temps disponible par le nombre de patients, cela représentait environ 3 minutes 40 par patient.

C'est le temps théorique que j'aurais pu consacrer à chacun. Évidemment, ce calcul ne tient même pas compte des transmissions, des prescriptions, des médicaments, des soins techniques, des déplacements, des appels téléphoniques, de la traçabilité et de toutes les tâches indispensables qui ne sont pas réalisées « auprès » du patient.

Alors, forcément, ce sont certaines choses qui disparaissent. Et parmi elles, souvent, le temps humain. Celui où l'on s'assoit auprès d'une personne. Celui où l'on demande vraiment comment elle va. Celui où l'on prend le temps d'écouter.

Les épidémies sans renfort

Lorsqu'une épidémie de grippe ou de Covid arrivait, la charge de travail augmentait considérablement. Davantage de surveillances, de précautions, de transferts vers les urgences, de prévention, de soins techniques, de décompensations de pathologies chroniques. Mais pas davantage de personnel.

Le fonctionnement restait le même. Les infirmières devaient aussi se débrouiller pour contacter les équipes et les référents en hygiène, rechercher les recommandations, s'informer sur les protocoles et parfois former elles-mêmes les équipes à leur application. Les cadres étaient, eux, très largement mobilisés par les plannings.

Et progressivement, de plus en plus de tâches transversales nous étaient déléguées. Nous étions soignantes. Mais nous étions aussi devenues organisatrices, formatrices, gestionnaires, référentes, coordinatrices. Avec toujours la même contrainte : faire plus avec moins.

À cette époque, je pensais encore que c'était peut-être simplement le fonctionnement de mon établissement. Je n'avais pas encore compris que ce que je vivais allait se répéter sous des formes différentes.

De soignante à « bed manager »

J'ai ensuite travaillé comme infirmière coordinatrice dans un SMR (Soins Médicaux et de Réadaptation) d'une clinique privée. Le terme d'infirmière coordinatrice était utilisé, mais mon rôle ressemblait beaucoup à celui d'un « bed manager ». Ma mission principale était de remplir l'établissement. Chaque jour, il fallait regarder le taux d'occupation. Plus précisément : faire entrer des patients.

Mes connaissances cliniques me permettaient d'étudier les dossiers, d'évaluer les besoins du patient et de déterminer si notre établissement était en mesure de le prendre en charge. Ensuite, le dossier était soumis à une validation médicale. Sur le papier, le système pouvait sembler cohérent. Dans la réalité, la pression était quotidienne.

Les demandes de rééducation et de réadaptation après hospitalisation sont nombreuses. Le vieillissement de la population augmente également les besoins. Chaque établissement doit trouver sa place dans cette chaîne. Un patient doit sortir d'un service hospitalier pour libérer un lit. Il faut donc trouver rapidement une structure capable de l'accueillir.

Et moi, j'étais au milieu de cette mécanique.

J'ai découvert que ce poste était aussi politique. Nous avions conclu des accords avec certains établissements, notamment en raison de leur réputation et de l'image qu'ils renvoyaient. Cela pouvait conduire à accepter certains dossiers alors même que les informations médicales dont je disposais étaient insuffisantes. Il pouvait manquer un courrier de sortie ou des informations essentielles sur le patient, une vision claire de ses problématiques médicales.

Et parfois, les besoins étaient très lourds par rapport aux moyens de notre clinique : antibiothérapies hospitalières, soins particulièrement lourds pour les équipes, problématiques médicales insuffisamment prises en charge. Pourtant, il fallait faire entrer ces patients. Et une fois qu'ils étaient là, c'était à moi d'annoncer leur arrivée aux soignants.

C'est probablement à cette période que j'ai commencé à ressentir un profond malaise parce que je savais ce que j'imposais aux équipes. Alors, pour ne pas les mettre trop à mal, je dépassais parfois mes propres fonctions. J'allais les aider. Je faisais des soins. Je venais en renfort. Je travaillais souvent 55 heures par semaine, parfois davantage.

Mon salaire, lui, ne changeait pas. J'ai finalement réussi à obtenir une prime de remplissage de 100 euros lorsque le taux d'occupation atteignait 100 %. Et paradoxalement, je ne me suis pas sentie valorisée. Je me suis sentie coupable. J'avais le sentiment d'avoir gagné de l'argent pour de mauvaises raisons.

Les patients « VIP »

À cette fonction s'ajoutait une autre réalité : les patients dits « VIP ». On me demandait de leur trouver rapidement une chambre individuelle et parfois même un médecin référent précis. Il pouvait s'agir de connaissances ou d'amis de la direction, de cadres administratifs, de proches de médecins réputés ou encore de proches de familles d'élus locaux. Quelle que soit leur problématique médicale, il fallait trouver une solution rapidement.

Pendant ce temps, d'autres patients attendaient. Je ne porte pas ici de jugement sur les personnes concernées : elles n'étaient pas nécessairement responsables de la façon dont elles étaient prises en charge. Ce qui m'interrogeait, c'était le système dans lequel je me trouvais. Parce qu'on m'avait donné pour mission de sélectionner les patients selon leurs besoins médicaux, mais également de tenir compte de considérations qui n'étaient pas médicales.

La couverture sociale faisait partie des critères. Il fallait vérifier que la Sécurité sociale et la complémentaire santé puissent couvrir les frais d'hospitalisation. On me demandait également d'être vigilante sur la durée d'hospitalisation et d'éviter que les patients dépassent 30 jours. À nouveau, je me retrouvais entre deux logiques : la logique du soin et celle de l'établissement.

« Je souhaite geler les entrées »

Un autre problème revenait régulièrement : le sous-effectif. Même lorsqu'il n'y avait pas assez de soignants, la logique de remplissage continuait. Plus de patients signifiait mécaniquement plus de travail pour les équipes présentes. J'ai fini par alerter. J'ai écrit aux représentants des usagers ainsi qu'au CSE. J'ai expliqué que je souhaitais que les entrées soient gelées les jours où les effectifs n'étaient pas suffisants. Pour moi, ce n'était pas une question de confort. C'était une question de sécurité.

La réponse a été brutale.

J'ai été licenciée le jour même. On m'a interdit de parler à mes collègues. Un cadre m'a accompagnée jusqu'aux vestiaires, par crainte que je ne rentre en contact avec des collègues. Cette scène m’habite encore aujourd’hui. Je venais d'alerter sur des conditions de travail qui, selon moi, mettaient en difficulté la prise en charge des patients. Et je sortais de l'établissement comme quelqu'un dont il fallait empêcher le contact avec les autres salariés.

Je me suis alors demandé : qu'est-ce que je suis censée faire lorsque mon rôle de soignante entre en contradiction avec les intérêts de l'établissement ? Je n'avais pas encore la réponse.

L'hôpital public devait être différent

Après cette expérience, j'ai rejoint un hôpital public comme infirmière de « pool ». Le principe d'un pool est simple : les infirmières sont affectées dans différents services, notamment ceux qui connaissent des difficultés de recrutement. On remplace les absences, on comble les trous. Le planning est imposé : horaires, congés, affectations. Et les titulaires sont prioritaires.

J'ai été recrutée en CDD, alors que des postes à temps plein existaient dans certains services. Je n'ai pas eu le choix : on m'a proposé un contrat de pool bien que j’ai pourtant essayé de rejoindre un service qui m'intéressait et pour lequel j'avais de l'expérience. Une offre interne m'avait été envoyée par mail à laquelle j’avais postulé. Je n'ai jamais reçu de réponse.

Après plusieurs mois de CDD, avec des périodes de contrat très variables : parfois quinze jours, parfois plusieurs mois, jusqu'à neuf mois, j'ai demandé un CDI. Mon évaluation annuelle par mes cadres était tout à fait satisfaisante. J'ai sollicité ma cadre de pôle, puis le directeur des soins. Je n'ai jamais obtenu de réponse favorable. L'un d'entre eux n'a même pas répondu. On m'a finalement expliqué que je devais attendre de voir les offres publiées sur la plateforme et postuler. C'est ce que j'avais déjà fait. Sans réponse.

Une infirmière seule face aux urgences

Lors de mon expérience au sein d'un EHPAD, j'ai été confrontée à une réalité tout autre. On m'a reproché d'avoir effectué des transferts de patients vers les urgences sous le prétexte que cela risquait de « vider l’établissement ». Pourtant, une infirmière ne décide pas seule d'un transfert vers les urgences. La décision médicale relève du médecin compétent, notamment du médecin du SAMU lorsqu'il est sollicité. Mais sur le terrain, l'infirmière est souvent très seule.

En EHPAD, le médecin coordonnateur est présent à temps partiel. Les médecins généralistes sont eux-mêmes très sollicités et ne peuvent pas toujours se déplacer pour examiner leurs patients. L'infirmière doit donc observer, analyser, évaluer, prioriser et alerter. Elle doit disposer de compétences cliniques importantes et être capable de repérer une décompensation, de faire la différence entre une situation qui peut attendre et une urgence, puis de communiquer avec les médecins. Et lorsque la situation devient difficile, la hiérarchie n'est pas toujours présente.

J'ai vu des événements indésirables être déclarés à ce sujet. La réponse pouvait se résumer à : il n'y a pas de solution, on ne trouve pas de médecins. Alors, que fait-on ? On se débrouille. On doit prendre des responsabilités, mais pas trop. On doit être autonomes mais sans avoir réellement la possibilité de décider. On doit être exécutantes mais on nous demande en même temps d'avoir une expertise clinique. C'est là que je me suis perdue dans mon propre métier.

Quand l'administratif prend le dessus sur le soin

Ce qui me fait le plus mal aujourd'hui, c'est peut-être cela. Je ne suis plus certaine d'exercer autant mon cœur de métier qu'avant. La traçabilité est devenue omniprésente. Les tâches administratives prennent une place considérable. Il faut documenter, tracer, justifier, remplir, répondre, organiser. Et pendant ce temps, le patient attend. Je redoute parfois de demander à un patient : « Comment allez-vous ? ». Parce que je sais que s'il me répond : « Je ne vais pas bien », je n'aurai peut-être pas le temps de m'asseoir. Pas le temps de le rassurer. Pas le temps de discuter.

Pas le temps de lui tenir la main. Et ce qui me fait souffrir, c'est que je suis devenue moins bienveillante que je ne voulais l'être. Je suis frustrée. Je suis triste. Mais je sais que ce n'est pas un choix que j'ai fait. On me l'a imposé.

Des résidents qui paient, des soignants qui donnent encore

Le coût payé par les résidents en EHPAD peut atteindre plusieurs milliers d'euros par mois, selon les établissements, les territoires et les situations individuelles. Et pourtant, certaines réalités restent difficiles à accepter. Pas d'infirmière présente la nuit dans certains établissements. Des chambres sans climatisation. Des moyens limités. Et à côté de cela, des soignants qui donnent encore.

Dans l'une des structures où j'ai effectué des remplacements, les soignants avaient créé une association. Ils organisaient sur leur temps personnel des ventes d'objets ou de gâteaux afin de financer des sorties pour les résidents. Les sorties étaient parfois organisées par les soignants eux-mêmes, sur leur temps de repos. Bénévolement. J'ai trouvé cela profondément touchant, mais j'ai aussi pensé : pourquoi faut-il que les soignants donnent encore de leur temps personnel pour permettre à des personnes âgées, qui paient déjà leur hébergement, de bénéficier d'une meilleure qualité de vie ?

Le problème n'est pas que les soignants soient extraordinaires. Ils le sont. Le problème est peut-être qu'on finit par compter sur leur dévouement pour compenser les insuffisances du système.

Il y a eu aussi des situations qui pourraient sembler anecdotiques. Elles ne le sont pas. Un jour, mes cadres m'ont demandé d'emmener une salariée au travail parce que « c'était sur ma route ». Cette salariée venait d'être recrutée et n'avait pas le permis de conduire. Nous travaillions en milieu rural, où le permis est pratiquement indispensable. Je leur ai expliqué que nous n'avions pas les mêmes horaires car elle commençait 45 minutes avant moi. On m'a répondu que ce n'était pas grave : mes collègues pourraient travailler en sous-effectif pendant 45 minutes et, moi, je n'avais qu'à venir à mon heure habituelle. Je ne voulais pas imposer cela à mes collègues. J'ai donc demandé si je pouvais être rémunérée pour ces 45 minutes supplémentaires. La réponse a été : « Non, ce ne sera pas justifiable. » J'ai donc travaillé 45 minutes gratuitement. Pour que l'organisation des soins ne soit pas mise en difficulté, encore une fois, c'est le salarié qui compense.

J'ai fini par avoir le sentiment de pallier moi-même les manquements des stratégies de recrutement et d'encadrement.

Puis est arrivé l'été, une période où les congés augmentent mécaniquement les besoins de remplacement. Sur une semaine où je travaillais jusqu'à 60 heures pour combler les absences, on m'a demandé d'aller travailler dans un EHPAD d'une centaine de lits. Je ne connaissais aucun résident. Je n'avais jamais été doublée dans cette structure. J'ai signalé mon inquiétude et ai expliqué les risques pour les résidents et pour moi. On m’a répondu : « C'est comme ça, on n'a personne, vous êtes au service du service public. » Cette phrase résonne encore en moi : « Vous êtes au service du service public. » À l’époque, je ne l'ai pas vécue comme une reconnaissance de ma mission. Je me suis sentie comme une esclave.

J'ai tout de même effectué mon service de douze heures. Je suis arrivée une heure en avance. Une heure non rémunérée. Je voulais prendre connaissance des dossiers, anticiper, essayer de sécuriser les soins au maximum. Pendant douze heures, j'ai angoissé. J'ai pleuré. Je me suis sentie asphyxiée.

Pour la première fois de ma vie, j'ai pleuré devant une patiente. Et pour la première fois de ma vie, j'ai eu envie de me faire du mal sur mon lieu de travail. Je me suis imaginée me jeter dans les escaliers pour réussir à trouver une porte de sortie. Pas pour mourir. Pour que tout s'arrête. Pour ne plus avoir à retourner travailler. À la fin de cette journée, alors que je reprenais ma voiture, j'ai encore eu cette pensée : me jeter dans le fossé pour ne plus revenir. C'est à ce moment-là que j'ai compris que quelque chose était allé beaucoup trop loin.

J'ai appelé la médecine du travail en urgence. Il n'y avait qu'un médecin du travail salarié pour plusieurs établissements publics. J'ai obtenu un rendez-vous sept jours plus tard. Pour le jour même, aucune solution ne m'a été proposée. J'ai également appelé mon cadre. J'ai expliqué que je craignais une erreur médicamenteuse, que la charge de travail était trop importante et que mon niveau de stress devenait dangereux. Il m’a répondu : « C'est ça, une infirmière de pool. Ça s'adapte, donc vous faites au mieux. » Alors j'ai serré les dents. J'ai tenu mes douze heures. Le lendemain, j'ai consulté mon médecin. J'ai été arrêtée pour épuisement professionnel. Lorsque j'ai prévenu mes cadres, on m'a répondu : « Je ne sais pas comment on va faire, ni vos collègues. »

Encore une fois, la culpabilité. Comme si mon arrêt était le problème. Comme si le problème n'était pas l'organisation qui m'avait conduite à cet état. Le lendemain de mon arrêt, mes cadres m'ont appelée pour savoir si j'allais le prolonger. « Je ne vous cache pas qu'on est en grande difficulté. » Pendant trois semaines d'arrêt, j'ai reçu trois appels, deux messages vocaux et deux SMS. J'étais malade. Mais j'étais encore sollicitée pour répondre aux difficultés de l'établissement.

« Rien n'avancera tant que ça ne s'effondrera pas »

J'ai finalement rencontré la médecine du travail. J'étais encore au début de mon arrêt. C'est lors de ce rendez-vous que j'ai appris que mon contrat ne serait pas renouvelé, du fait de mon arrêt maladie. Je l'ai vécu comme une punition. D'un côté, mes cadres me sollicitaient pour savoir quand je reviendrais. De l'autre, les ressources humaines semblaient considérer que mon arrêt était devenu un problème. Et c'est la médecine du travail qui m'annonçait que mon contrat ne serait pas renouvelé. Je lui ai expliqué ce que je vivais. Elle m'a répondu qu'elle n'avait aucune solution et aucun levier concernant ma situation et que rien n'avancerait tant que ça ne s’effondrerait pas. Que l’hôpital n’avait plus d’argent et plus de personnel. Je lui ai répondu : « Alors on n'a plus qu'à pleurer ensemble, parce que ça s'effondre déjà. »

Au fil de mon expérience, j'ai également beaucoup échangé avec des représentants syndicaux. Ils m'ont expliqué leur lecture de la situation dans l'établissement. Selon eux, une part importante du personnel était en CDD. Ils avançaient plusieurs raisons : la gestion de l'ancienneté, qui n'est pas la même selon le type de contrat et le statut, mais également une plus grande souplesse pour affecter les agents dans différents services ou mettre fin à leur collaboration à l'issue d'un contrat. Les syndicats m'ont également parlé d'un turnover important et de la difficulté à créer une cohésion entre les professionnels lorsque les contrats sont précaires et les affectations changeantes. Je rapporte ici leur analyse, pas une vérité générale applicable à tous les hôpitaux publics.

Mais cette précarité, moi, je l'ai vécue. Des contrats de quinze jours, puis plusieurs mois, puis neuf mois. Des plannings imposés. Des affectations qui pouvaient changer. Et malgré une évaluation satisfaisante, malgré mon expérience, malgré mes demandes, aucune perspective claire de CDI. Lorsque mes contrats sont arrivés à leur terme, j'ai finalement reçu une proposition pour un nouveau contrat. J'ai expliqué que je ne souhaitais plus travailler pour l'hôpital. À ce moment-là, mes cadres et des cadres supérieurs sont venus me voir. On m'a demandé de rédiger une lettre de démission. J'ai refusé. Pour moi, il ne s'agissait pas d'une démission, mon CDD arrivait simplement à son terme. J'ai demandé : « Qu'est-ce que je risque concrètement si je ne rédige pas ce courrier ? À mon sens, ce n'est pas légal. » La réponse a été : « Rien. Vous êtes contente ? »

Je n'ai donc pas écrit cette lettre. J'ai ensuite reçu mon certificat de travail. Il mentionnait la durée de mes différents contrats à temps plein. Mais l'attestation destinée à France Travail indiquait une « rupture anticipée d'un contrat à durée déterminée à l'initiative du salarié ». Cette mention avait des conséquences importantes pour moi : elle pouvait notamment remettre en cause mes droits à l'assurance chômage et les sommes éventuellement dues au titre de la fin du contrat. Je disposais pourtant de nombreux documents : contrats, plannings, bulletins de salaire et certificat de travail. J'ai donc contacté France Travail. J'ai envoyé plusieurs mails, en joignant les justificatifs et en citant notamment les dispositions légales qui me semblaient pertinentes. Je n'ai pas obtenu de réponse écrite à mes questions. Une conseillère m'a finalement appelée. Elle m'a expliqué, au téléphone que puisqu'il s'agissait du service public hospitalier, l'établissement pouvait, selon elle, renseigner l'attestation de la manière qu'il souhaitait, et que France Travail était tenu de se baser sur cette attestation. Elle m'a également dit que les établissements publics pouvaient agir ainsi parce qu'ils manquaient de personnel et qu'ils cherchaient à faire rester les salariés. Les échanges écrits ont finalement été clôturés dans mon espace France Travail.

J'ai alors contacté l'inspection du travail. On m'a expliqué qu'elle n'était pas compétente pour intervenir sur les problématiques liées au service public hospitalier comme elle peut le faire dans le secteur privé. On m'a conseillé de me rapprocher des syndicats de l'hôpital. Je l'ai fait. La réponse des syndicats a été particulièrement désabusée. Selon eux, ce type de problème était loin d'être isolé. Ils m'ont dit avoir déjà alerté différentes institutions, dont l'inspection du travail, l'ARS et la préfecture, et avoir reçu, selon leurs dires, des réponses indiquant qu'elles n'intervenaient pas sur ces situations relevant de l'hôpital public. Je rapporte ici les propos qui m'ont été tenus et non une conclusion juridique de ma part. La seule solution qui m'a finalement été indiquée était de saisir le tribunal administratif. Alors j'ai décidé de ne pas laisser cette histoire s'arrêter là. J'ai contacté ma protection juridique pour constituer un dossier. J'ai ensuite pris rendez-vous avec une avocate spécialisée en droit public. Depuis, la procédure est en cours.

Dix ans pour arriver à cette décision

Aujourd'hui, je suis en reconversion. Je ne sais pas encore exactement où cette nouvelle vie professionnelle me mènera. Mais je sais ce que je quitte. Je quitte un métier que j'ai aimé. Un métier qui m'a appris énormément. Un métier dans lequel j'ai rencontré des patients dont je me souviendrai probablement toute ma vie. Un métier dans lequel j'ai aussi rencontré des collègues extraordinaires. Des soignants qui continuent de venir travailler malgré l'épuisement. Des professionnels qui font des heures supplémentaires. Des collègues qui restent plus longtemps pour ne pas laisser les autres seuls. Des infirmières qui prennent sur elles parce qu'elles savent qu'un patient, lui, n'a pas demandé à être malade.

Je les admire. Et pourtant, je pars. Je ne pars pas parce que je suis devenue indifférente aux patients.

C'est presque l'inverse. Je pars parce que je suis devenue trop consciente de ce que je ne pouvais plus leur offrir. Je ne veux plus avoir peur de demander à quelqu'un comment il va parce que je sais que je n'aurai pas le temps d'écouter la réponse. Je ne veux plus être responsable de patients sans disposer des moyens nécessaires pour assurer leur sécurité. Je ne veux plus être sommée de remplir un établissement alors que je sais que les équipes sont déjà en difficulté. Je ne veux plus être envoyée dans un service que je ne connais pas, sans doublure, avec la responsabilité d'une cinquantaine de personnes, et entendre que je dois simplement « faire au mieux ». Je ne veux plus que le dévouement des soignants serve de variable d'ajustement. Et surtout, je ne veux plus avoir le sentiment que mes valeurs professionnelles sont devenues incompatibles avec les conditions dans lesquelles on me demande d'exercer.

Pendant longtemps, je pensais que je serais infirmière toute ma vie. Ce métier me collait à la peau. Aujourd'hui, je dois accepter qu'une partie de moi quitte cette profession. C'est un deuil. Parce que je n'abandonne pas uniquement un emploi. J'abandonne une identité professionnelle que j'ai construite pendant dix ans. Je laisse derrière moi des patients, des collègues, des souvenirs, des gestes, des habitudes et une partie de moi-même. Mais je préfère partir plutôt que de devenir une professionnelle que je ne reconnais plus. J'espère qu'un jour, les infirmières seront réellement considérées pour ce qu'elles sont : des professionnelles qualifiées, responsables, autonomes, qui ont besoin de moyens, de temps et de reconnaissance pour exercer correctement leur métier. J'espère aussi que celles et ceux qui continuent à se battre seront enfin entendus. Parce qu'au fond, je ne quitte pas le soin par manque de vocation. Je le quitte parce que je n'accepte plus les conditions dans lesquelles on me demande de l'exercer.

J'ai été infirmière pendant dix ans. Ça a été ma limite. Et aujourd'hui, j'en fais le deuil.