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Le « moment » Gilets jaunes (I), ce qu’ils ont su dire, par Thomas Branthôme
Le 17 novembre 2019 marquera les « un an » du début de ce qu’il est désormais convenu d’appeler « Le Mouvement des Gilets jaunes ». Cet anniversaire approchant, les avis négatifs pleuvent et tombent comme une sentence sans appel. « C’en est bien fini » ; « le mouvement est mort » ; « ils ont été vaincu ». En un mot, tout ceci appartiendrait désormais au passé. Il est pourtant possible d’en douter. À moins de croire que tout a commencé par et avec les Gilets jaunes, ce qui reviendrait à ne pas comprendre ce qui se joue réellement en l’état.
Par Thomas Branthome Publié in #1 Gilets jaunes : apports, limites, risques le 15 novembre 2019 22 min de lecture
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Aux éprouvés

Le 17 novembre 2019 marquera les « un an » du début de ce qu’il est désormais convenu d’appeler « Le Mouvement des Gilets jaunes ». Cet anniversaire approchant, les avis négatifs pleuvent et tombent comme une sentence sans appel. « C’en est bien fini » ; « le mouvement est mort » ; « ils ont été vaincu ». En un mot, tout ceci appartiendrait désormais au passé. Il est pourtant possible d’en douter. À moins de croire que tout a commencé par et avec les Gilets jaunes, ce qui reviendrait à ne pas comprendre ce qui se joue réellement en l’état. Parler des Gilets jaunes est un exercice à la fois risqué et incertain. Risqué car la grande plasticité du mouvement le rend susceptible de lectures très divergentes. Combien, déjà, ont été tenté d’y voir ce qu’ils voulaient y voir ? Et combien l’ont tiré sans réserve aucune vers leur « fonds de commerce » idéologique ? Mais l’interprétation partielle et partiale n’est pas le seul péril qui menace dans une telle entreprise. L’idée même d’écrire ou de discourir sur les Gilets jaunes peut apparaître comme une forme d’infidélité à l’« esprit » du mouvement et à son exigence d’immédiateté – i.e. son refus de medium et de relais. S’extraire le temps de l’écriture, c’est se décoller de l’épiderme de l’évènement, c’est risquer de perdre le fil de la discussion collective, de surinterpréter, de commettre des contresens. Cela est vrai. Aussi faut-il admettre que tout ce qui est proposé comme « leçons » à tirer du « moment » des Gilets jaunes doit être présenté comme de simples « hypothèses » pour parler comme Laurent Jeanpierre[1]. Dans cette perspective, l’exercice d’écriture n’est plus une écriture sur mais une écriture à partir de. Le mouvement des Gilets jaunes vit et lutte, créant par-là même une praxis, semblable à celle qu’observait Marx à propos du prolétariat. Selon le philosophe allemand, le passage de la classe « en soi » à la « classe « pour-soi » se fait en effet « par le développement de sa pratique historique de lutte ». Sans vouloir dresser une parfaite analogie, quelque chose de similaire est à l’œuvre dans le Mouvement des Gilets jaunes, c’est-à-dire, qu’il produit un contenu idéologique par son action, ou pour le dire autrement, il véhicule un message.

Le révélateur d’un monde à l’agonie et son cri d’alarme

Ce mouvement est en effet moins l’inauguration d’un nouvel état des choses que l’expression d’une situation ancienne. Là est, quoiqu’il advienne de la suite, le grand mérite du Mouvement des Gilets jaunes. Il aura su être à la fois le révélateur d’un monde à l’agonie et son cri d’alarme. Avec lui ont jailli les injustices de l’ombre et les âpretés d’un quotidien d’ordinaire tu. Avec lui sont apparues les fractures de la société française, creusées par une mondialisation que d’aucuns avaient promis « vertueuse », bénéficiant « à tous » et qui s’avère ne profiter qu’à quelques-uns. Et les réactions tièdes, pour ne pas dire hostiles, de beaucoup de commentateurs n’ont fait que confirmer ce qui était à l’œuvre, à savoir non pas seulement un mouvement de contestation mais d’accusation contre tous ceux qui ont détourné les yeux pendant des décennies vis-à-vis du « décrochage » des classes populaires, des campagnes en souffrance et des quartiers à l’abandon, une accusation contre tous ceux qui ont exercé une politique – ou soutenu cette dernière – sans s’occuper de la « question sociale ». À ce titre, les Gilets jaunes sont la némésis des privilégiés, la mauvaise conscience des partisans (non-avoués) du statu quo, le rappel de la promesse non-tenue de la République démocratique et sociale.

Est-ce à dire que tout est parfait chez les Gilets jaunes ? Les Gilets jaunes ne sont ni meilleurs ni moins bons que le reste de la société qui ne manifeste pas. Ils sont de ceux que la vie traverse, avec ses aléas et ses tensions. Essentialiser positivement le mouvement serait une manière de tomber dans la béatitude paternaliste et nimbée de religiosité de la petite-bourgeoisie du XIXe siècle qui voyait dans les sans-culottes, les pauvres puis les prolétaires une forme de « Christ collectif ». Erreur qu’on ne recommettra pas. Tout ce qui chez les GJ peut tendre à la xénophobie, au racisme, à l’antisémitisme, au sexisme ou à l’homophobie doit être combattu durement et l’a été[2]. Reste que ces Gilets jaunes, malgré leur grande hétérogénéité, ont fait entendre une voix que le cynisme coupable des uns et la surdité confortable des autres ne voulaient plus écouter depuis longtemps. On nous dira : « Mais que de violence pour cela, ils n’avaient pas besoin de crier ! ». À ceux-là il faudra rappeler la définition du socialisme de Durkheim dont il disait : « C’est un cri de douleur et parfois de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif ». À ceux-là et à ceux qui diront que « les Gilets jaunes n’ont débouché sur rien », il faudra dire aussi tout au contraire que les Gilets jaunes sont déjà une réussite par l’analyse qu’ils ont aidé à énoncer et par la fonction historique qu’ils ont rempli, rempliront ou sont en train de remplir : celle de la mise en lumière des dysfonctionnements de l’ordre des choses présent.  

Par le Mouvement des Gilets jaunes s’est en effet formulé un diagnostic limpide : la France souffre d’un mal d’une profondeur abyssale au regard duquel les politiques ne sont plus seulement considérés comme des médecins inefficaces ou impuissants, mais comme la source même de l’affliction. Quatre symptômes révèlent ce « mal » : 1. La crise environnementale ; 2. La crise économique ; 3. La crise démocratique ; 4. La crise politique. Toutes ont été illustrées et mises en avant par le Mouvement des Gilets jaunes. Ce dernier, par son point de départ (la taxe sur le diesel), a exprimé avec force qu’on ne pouvait faire peser uniquement la transition écologique sur les ménages ; par l’exposition de la précarité et des petits salaires, il a pointé du doigt l’explosion des inégalités qui frappent la France (et le monde occidental) depuis plus de trente ans ; par sa demande d’une « VIe République » ou du RIC, il s’est attaqué au « mal être démocratique » ; enfin, par ses réunions populaires, ses ronds-points, ses cabanes et ses défilés communs, il a donné à voir le véritable besoin de « refaire société » qui anime le peuple français. Et tout cela, il l’a formulé avec ses mots, il a dit la « difficulté à boucler les fins de mois », il a dit « on va droit dans le mur », il a dit « Macron rend le pognon » tandis qu’il exprimait dans le même temps sa volonté – légitime – de « vivre dignement » en « travaillant honnêtement ».

Autrement dit, le Mouvement des Gilets jaunes est avant tout une dictìo, une parole improvisée – Marx aurait dit « un mouvement spontané » – qui par le fait même de son improvisation touche à la substance du réel, à ce qui tord le ventre, à ce qui n’est littéralement plus supportable. C’est une protestation sans filtre, venue des entrailles des classes populaires, qui s’exprime par les clameurs, les corps et les coups. Par les traces sur les gilets et les visages. C’est donc à recueillir son message et analyser son diagnostic qu’il faut s’atteler, pour saisir ce qu’il a su dire et ce qui lui reste à formuler.

« C’est une révolte »

Au mois de novembre 2018, des Français venus d’horizon très divers se sont levés. Ils se sont dressés à l’unisson sur la base d’un refus commun : d’abord celui de la hausse de la taxe sur le carburant, puis, en puisant dans le « ras bol général », sur celui des impôts dépourvus de contrepartie (services publics en recul), sur la « vie chère », sur les 1% des ultras-riches qui captent l’essentiel des richesses… Avec le temps, ils trouvèrent un point qui permettait de cristalliser toutes ces colères et toutes ces frustrations : Emmanuel Macron. Dans les manifestations qui ont lieu sans discontinuer chaque samedi depuis ce mois de novembre, il faut poser cette question pour s’en convaincre : « Qu’est-ce qui unit l’ensemble des Gilets jaunes ? ». Après quelques secondes de réflexion, le nom du Président de la République sortira. Les Gilets jaunes ont pour ciment l’opposition à « Macron ». Mais ce serait faire injure au Mouvement que de faire fi de son pouvoir d’affirmation et de le qualifier uniquement par la négative. François Sureau a dit à juste titre que le MdGJ était « moins qu’une révolution » mais « plus qu’une émeute »[3]. On pourrait le dire autrement : c’est une révolte. Le Mouvement des Gilets jaunes tire en effet du mot son origine latine (voltare) signifiant « tourner » car il marque un tournant, celui d’une partie du peuple signifiant son refus d’obéir à la feuille de route du néo-libéralisme. Il est aussi une révolte au sens où la définit Albert Camus dans le Premier Homme, celle qui voit les pauvres, « les Muets », tenter de « s’arracher » à leur destin qui est «  de disparaître de l’histoire sans laisser de traces »[4]. L’objet « Gilets jaunes » dit tout cela, par sa couleur, par sa fonction originelle : il est ce qui permet d’être vu, dans la nuit, sur la route. Symbole de résistance à l’invisibilité, il est le trait d’union de tous ceux qui ont marché chaque samedi, exprimant par allégorie le sentiment partagé de n’être plus vu ni entendu par les pouvoirs publics depuis trop longtemps. C’est ainsi cette définition qu’il faudra retenir pour qualifier les Gilets jaunes : un moment de révolte contre la parole retirée et contre la dépossession politique. Là est peut-être toute l’originalité du MdGJ : dans son entrelacs de revendications au premier abord très hétéroclites, il touche en fait du doigt à la fois la question économique et la question démocratique. Sur les ronds-points, les Gilets jaunes ont dit les budgets grevés par les emplois manquants (« Y a plus d’boulot »), l’obligation de « se serrer la ceinture » et la rage de ne « pouvoir rien offrir aux gamins pour Noël ». Dans les territoires, ils ont montré la fermeture des campagnes avec ses crèches fermées, ses petites lignes ferroviaires fermées, ses guichets fermés, ses classes de primaire fermées et ses usines fermées. Ils ont montré les rideaux de fer clos et les fermes où se suicident les agriculteurs qui « n’y arrivent plus ». Et ils ont dit le soir, en revenant des marches, que « ça devait péter ».

Au nom de la dignité et de la « souveraineté du vivant »

Surtout, ils ont dessiné une cartographie de « ce qui ne va pas » aux yeux des Français dont la science politique doit s’emparer. Quelles sont les coordonnées politiques de cette cartographie ? D’abord, en refusant les mains tendues par les structures organisées (partis, syndicats, associations), d’ordinaire au premier plan des mouvements sociaux, les GJ ont acté la disparition du dialogue social traditionnel[5]. Comme on le sait, les corps intermédiaires vivent une véritable phase de désaffection depuis plusieurs décennies. Le pourcentage des syndiqués autant que celui des adhérents à un parti politique ne cesse de décroître tandis que l’abstention atteint des seuils record. En rejetant ces corps intermédiaires sous prétexte d’une peur d’être « récupérés », les GJ ont illustré le divorce profond qui sépare désormais ces corps constitués des citoyens ordinaires. Cela dépeint une situation de grande crispation où la politique, et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin, est tenue en défiance. Mais ce rejet de la politique ne doit pas être confondu avec le rejet du politique. Il y a au contraire dans les manifestations des Gilets jaunes, le désir farouche de revenir à l’essence du politique (du grec polis, la cité), c’est-à-dire à l’organisation des affaires de la cité, d’avoir une emprise sur le cours des choses, fut-ce pas le biais de la voie « révolutionnaire ». En refusant de s’inscrire dans le cadre de manifestation légale et déclarée, les Gilets jaunes ont en effet renoué avec la nature insurrectionnelle des manifestations d’antan. Parce que les « attroupements » étaient interdits par la Monarchie, les rassemblements dans l’histoire étaient très souvent les préludes aux émeutes. Hors le droit, ils organisaient un rapport de force direct entre l’autorité et les sujets, rappelant le premier à ses devoirs (par exemple, le pacte nourricier qui unissait le « roi panetier » à ses peuples). Mais sous la IIIe République, l’autorisation de manifester (sous réserve de déclaration préfectorale préalable et de soumission à l’ordre public) a paradoxalement vidé la manifestation de sa force contestatrice. Ce qui « explosait » d’ordinaire au cours de ces journées révolutionnaires devenait désormais quadrillé (la date, le parcours) et contrôlé (noms des organisateurs). En un mot, le torrent ne pouvait plus sortir de son lit. Les journées fiévreuses des IIIe (1er décembre 2018) et IVe actes (8 décembre 2018) se sont rappelées à cette « tradition rebellionnaire » (J. Nicolas[6]) du peuple français. Et en sous-texte, elles ont fait flotter la question du système institutionnel tout entier. Sans que ne soit formulé un discours parfaitement articulé, les protestations tout à la fois contre le Président de la République, sa majorité, la police, parfois la Ve République, ont donné à voir les prémices d’une insurrection destituante comme celle que l’Argentine a pu connaître en 2001. Et le 1e décembre, le pouvoir, de l’aveu même de la tête de l’État, a été sur le point de vaciller.

En ce sens, on peut dire que les Gilets jaunes ont véritablement radicalisé la démocratie (chose que des penseurs aussi différents que Dominique Rousseau ou Chantal Mouffe appellent de leurs vœux dans leurs ouvrages respectifs[7]). D’une part, parce qu’ils ne se sont pas contentés de prolonger la critique de la représentativité développée depuis une vingtaine d’années (manque de diversités des élus, dénonciation d’une « caste aux manettes »), ils ont critiqué l’idée de représentation elle-même (Cf. le refus d’envoyer une délégation auprès du Premier ministre Edouard Philippe le 30 novembre 2018). D’autre part, parce qu’ils ont fait basculer la « crise politique » en « crise de régime » appelant à une véritable amélioration (ou une refonte) de la Ve République (par le RIC notamment ou par l’élection d’une nouvelle Assemblée constituante). Ceux qui seraient tentés de balayer ces demandes d’un revers de main ont tort. Depuis le 17 juin 1789, la France considère en effet qu’au titre du droit naturel, la souveraineté appartient à la nation et lui confère le pouvoir constituant (c’est-à-dire, le pouvoir de faire une constitution). En théorie donc et quel que soit le régime en place, le peuple uni et assemblé[8] a le droit d’appeler à une transformation constitutionnelle. En pratique, la chose est bien sûr moins évidente ainsi que nous l’enseigne le XIXe siècle français. L’émeute qui parvient à renverser un régime transforme les vainqueurs en héros ; celle qui échoue les condamne au titre « d’atteinte à la sûreté de l’État ». C’est donc tout le destin du pays qui peut se jouer dans l’ourlet d’un soulèvement populaire. Les GJ le savent, intuitivement, comme si l’encre des insurrections victorieuses ne s’était jamais effacée de la mémoire populaire. Cet héritage révolutionnaire peut même entraîner quelques-uns à rappeler qu’en 1792, en 1848, et à degré moindre en 1870, la République fut fille de l’émeute et qu’à ce titre, Blanqui aimait qualifier l’insurrection  « d’acte foudroyant de souveraineté ». Néanmoins la majorité ne recherche pas le renversement de la Ve République mais le retour aux promesses du républicanisme français – républicanisme qui exige qu’une république soit une démocratie pour être complète[9]. D’un point de vue juridique, la Constitution actuelle (celle du 4 octobre 1958) ne contrevient pas à cette promesse puisqu’elle déclare dans son article 3 que « la souveraineté nationale appartient au peuple », toutefois elle s’empresse de préciser dans le reste de l’article que cette souveraineté s’exerce par le biais des « représentants » de la nation ou « par la voie du référendum ». Et c’est là que le bât blesse pour une partie des Gilets jaunes qui brandissent contre cet article l’article précédent (art. 2) selon lequel le principe de la République est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». De là, la dénonciation continue sur les ronds-points et sur les groupes Facebook des GJ d’une « fausse démocratie », d’un système représentatif « hypocrite » et d’une souveraineté populaire « bafouée » ou « étouffée ». C’est sur ce grand théâtre que se joue toute la profondeur du « moment Gilets jaunes ». Au nom de la souveraineté populaire et de l’idéal démocratique, les Gilets jaunes demandent de « reprendre le contrôle » d’une vie qui leur a échappé, de représider à leurs destinées comme à celle du pays, en un mot : de pouvoir décider à nouveau.

Si les Gilets jaunes marquent le point d’acmé de cette tentative de redevenir « souverain », c’est que la mondialisation, l’Europe libérale, le pouvoir de la finance, le poids des lobbys et le renoncement de certains politiques ont déplacé le centre de gravité de la décision. Cela a pour effet de donner aux Français le sentiment qu’ils sont désormais les simples passagers d’une locomotive dont ils ne contrôlent plus la destination alors qu’ils en ont été les créateurs et les constructeurs. Ne plus être spectateur du désastre, retrouver la « souveraineté du vivant » (R. Vaneigem[10]) et s’extirper des horizons sans lumière, c’est là ce qu’éclairent tous les slogans écrits aux feutres Velléda sur les drapeaux et les tissus fluos. Ou osons le dire autrement : ils demandent à être heureux. Ainsi se nouent entre eux et les peuples antiques, la longue chaîne des fils et des filles de la République. Aristote et Cicéron, penseurs de la Res publica, appelaient jadis ce désir de bonheur le « souverain bien ». Ils rajoutaient que ce dernier est composé à la fois d’une dimension matérielle et d’une dimension morale. L’être qui aspire au bonheur cherchera matériellement à avoir de quoi « bien vivre » et moralement de quoi pouvoir garder en toute circonstance sa dignité. C’est ce que ne comprendront jamais les fétichistes des courbes de croissance : dans le monde des gens sans luxe, l’honneur est la plus grande des richesses. Et c’est que les Gilets jaunes ont fait entendre témoignages après témoignages, discussions de trottoir après discussions de trottoir, répétant que c’est ce qui avait vraiment « mis le feu au poudre » : l’arrogance d’Emmanuel Macron, le « mépris de classe » de son parti et leur dignité piétinée. Ils ont répété les phrases incriminées (« les fainéants, les cyniques, les extrêmes », « une gare, c’est un lieu où l’on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » « je traverse la rue, je te trouve [un emploi] », ils ont ruminé celles de Benjamin Griveaux (« les gars qui fument des clopes et roulent au diesel »). Et ils se sont soulevés pour laver ces humiliations « venues du haut » : couples venus d’Amiens à Paris en co-voiturage, retraités à Dijon, mères célibataires avec des poussettes dans les grandes artères de Lille et de Marseille. Par-là, ils ont répondu à l’énigme qui opposa un temps les philosophes Nancy Fraser et Axel Honneth et qui demandait ce que voulaient le plus les classes populaires. Du pouvoir d’achat ou de la considération ? De la redistribution d’argent public ou de la reconnaissance ? À cette question, le Mouvement des Gilets jaunes a répondu : « les deux ». En un mot, non plus seulement la lutte pour la survie, mais le pouvoir de vivre.


[1] L. Jeanpierre, In Girum. Les leçons politiques des ronds-points, Paris, La Découverte, 2019.

[2] Voir les revendications collectives du Mouvement consignées par François Boulo dans son petit livre La Ligne jaune in F. Boulo, La ligne jaune, Barcelone, Indigène éditions, 2019, notamment p. 27 et p. 35.

[3] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/12/16/31003-20181216ARTFIG00162-francois-sureau-les-gilets-jaunes-plus-qu-une-emeute-moins-qu-une-revolution.php

[4] A. Camus, Le Premier homme, Paris, Gallimard, 1994, p. 338.

[5] Voir sur ce sujet l’excellent petit livre de Denis Maillard, Une colère française, Paris, Editions de l’Observatoire/Humensis, 2019.

[6] J. Nicolas, La rébellion française : mouvements populaires et conscience sociale : 1661-1789, Paris, Gallimard, 2008.

[7] D. Rousseau, Radicaliser la démocratie : propositions pour une refondation, Paris, Seuil, 2015 ; C. Mouffe et I. Errejón, Construire un peuple : pour une radicalisation de la démocratie, Paris, Éditions du Cerf, 2017. Voir également le numéro de la revue Raisons politiques consacrée à  la « Démocratie radicale : retours critiques », in Raisons politiques, 2019/3, n°75.

[8] La question de savoir à quel moment une foule est suffisamment dense pour pouvoir parler au nom du peuple est toujours sujet à caution. Tout autant que la définition même de « peuple » qui est un objet de débat très vif dans les sciences politiques. 

[9] Voir sur cette question de « l’exceptionnalisme français » notre ouvrage co-écrit avec Jacques de Saint-Victor, Histoire de la République en France. Des origines à la Ve, Paris, Économica, 2018.

[10] R. Vaneigem, postface au Manifeste du Parti communiste, in K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), Paris, Éditions Mille et une nuits, 1994, p. 71.


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