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Entre l’esprit Charlie et le peuple, il faudra choisir.
L’euro appauvrit les Français, l’esprit Charlie hystérise les débats. De nombreux hommes politiques, médias de masse et élites culturelles, alimentent toujours l’idée que la France est Charlie, que Charlie représente le peuple français, que Charlie représente « la nation ». Mais si le peuple français, lui, ne se sentait pas si « Charlie », la référence à Charlie peut-elle continuer ainsi à prétendre représenter le « peuple français » ?
Par Yoan Gwilman Publié in #POSITIONS le 11 janvier 2020 70 min de lecture
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Bien sûr, il s’agit là d’un ” coup de gueule “. Mais cet article ne vise pourtant pas à opposer un « Bloc » à un autre. Cet article cherche seulement à suggérer qu’une partie des « Charlie » d’hier (petite bourgeoisie CPIS, gens âgés) n’ont pas encore tout à fait « reconnecté » avec le monde populaire et une partie de la jeunesse, dont ils se réclament pourtant à cor et à cri les représentants (lorsqu’ils ne les méprisent pas). C’est du moins ce que suggère la persistance d’un tabou sur « Charlie ». [1]
Devant l’ampleur de certaines réactions, jugeant le titre de cet article « scandaleux », j’entends immédiatement préciser : 
1) Le simple fait que les milieux populaires puissent voir dans Balance ton Post de Cyril Hanouna le dernier, sinon le seul ” oasis de pluralisme ” dans lequel, non seulement on les laisse s’exprimer, mais publiquement débattre de tout, illustre un problème, en France, bien connu, d’offre politique et de manque de représentation dans le débat démocratique des catégories populaires. Soit on ne les écoute pas, soit on y prête même pas attention, tant leur parole est dévalorisée ” ça ne peut pas être sérieux, puisque c’est chez Hounouna ! ” (sic).
2) La petite bourgeoisie CPIS a pourtant une grande responsabilité dans ce manque de représentation de la parole populaire. Les catégories populaires que Cyril Hanouna touche le plus sont d’abord les ” méprisés ” de notre petite bourgeoisie CPIS (laquelle vit dans sa bulle et son sentiment de ” supériorité culturelle ” envers les banlieusards et les Gilets jaunes). La responsabilité de notre petite bougeoisie CPIS dans la division du ” peuple “, entre une tendance proche du FN et une tendance proche de la FI n’est donc pas négligeable…

3) je me contente ici de dire, de manière sourcée, documentée, et absolument « standard » du point de vue méthodologique, que certains sujets, cinq ans après les attentats de 2015, sont toujours tabous dans certains milieux et moins dans d’autres. Et que cela n’est ni anodin, ni définitif.
En quoi pareilles hypothèses de travail sont-elles si « scandaleuses »
Et plutôt que de diviser inutilement les milieux populaires, de les prendre de haut, avec mépris et condescendance, que fait notre petite bourgeoisie CPIS pour non seulement faire preuve d’un peu de pluralisme, mais également proposer une offre et un discours politique aussi populaire et rassembleur qu’une émission de Cyril Hanouna ?

L’euro appauvrit les Français, l’esprit Charlie hystérise les débats. [2] De nombreux hommes politiques, médias de masse et élites culturelles, alimentent toujours l’idée que la France est Charlie, que Charlie représente le peuple français, que Charlie représente « la nation ».

Mais si le peuple français, lui, ne se sentait pas si « Charlie », la référence à Charlie peut-elle continuer ainsi à prétendre représenter le « peuple français » ? [3]

D’ailleurs, qu’appelle-t-on « l’esprit Charlie » ? [4]

« L’esprit Charlie » ne se confond pas avec les victimes du terrorisme. On ne fait ici évidemment pas allusion aux victimes des attentats horribles commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. On ne parle ni de la rédaction du journal Charlie Hebdo, ni des policiers assassinés lâchement, ni des victimes assassinées à l’Hypercacher, témoignant de l’effroyable montée de l’antisémitisme. Tous ces morts, nous les avons pleurés, nous les pleurons encore, comme tous les Français. Nous ne parlons d’ailleurs pas davantage de l’émotion légitime qu’un tel carnage a pu susciter dans le pays. Alors, lorsque l’on parle de « l’esprit Charlie », si l’on ne parle pas des tueries abominables de janvier 2015, ni d’émotion sincère et simplement humaine, de quoi parle-t-on exactement ?

Il est possible de parler « d’esprit Charlie », pour qualifier ce qui dépasse l’émotion spontanée, pour qualifier la saturation politique d’un événement dramatique. On peut par exemple parler « d’esprit Charlie » dès lors que l’on voit dans les manifestations monstres « Je suis Charlie » des 10 et 11 janvier 2015, par exemple, une « grande messe patriotique ». Peut-être plus précisément encore, on pourra parler « d’esprit Charlie » pour qualifier cette manière de convoquer ces tragiques événements pour imposer une vision élitiste, excluante, autoritaire de la société française. Et, pour ce qui nous occupe, on peut parler de « l’esprit Charlie » dès lors que l’on tente de faire allusion à cette façon quasi-existentielle, de présenter dans la foulée des attentats, « LA Laïcité », « LE Droit au blasphème » ou « LA Liberté d’expression » comme des sujets prioritaires pour la nation.

Or, précisément, parce que ce type de revendication obsessionnelle ne fait absolument pas l’unanimité, parce que ce type de revendication agressive, implicitement dirigée contre nos banlieues, (perçues comme « musulmanes » ou « maghrébine » par notre petite bourgeoisie), va de pair avec un degré relativement élevé d’entre-soi, et parce que cet entre-soi (sanctifié par l’Etat) concerne dans leur écrasante majorité des catégories sociales résolument européistes (petite bourgeoisie CPIS, gens âgés) qui regarderont avec mépris quatre ans plus tard le mouvement des Gilets jaunes, l’esprit « Charlie », pris dans ce sens-là, mérite toujours d’être interrogé.

C’est du moins le type de questions que tend à poser, l’émission « Balance ton post » de Cyril Hanouna, du 9 janvier 2020, intitulée sobrement : ” 5 ans après le drame, êtes-vous toujours Charlie ? “

Chez Cyril Hanouna (qui se fait toujours traiter de suppôt du Capital, et dont l’émission, au public essentiellement composé de jeunes et de gens issus des milieux populaires, est perçue, à raison ou à tort, par notre petite bourgeoisie, comme le règne de la bêtise) on a pourtant le droit de ne pas se sentir « Charlie », et d’assister en conséquence, à un débat contradictoire. En revanche, dans les soliloques autoritaires, doctes et professoraux du philosophe Henri Pena-Ruiz (72 ans), à l’Université d’été 2019 de la France insoumise (qui se réclame du « peuple » et de la « Liberté d’expression ») : on n’a pas la droit de ” ne pas se sentir « Charlie ». ” Et encore moins le droit d’assister à un débat contradictoire sur le sujet…!

Comment expliquer, lorsqu’il est question de ” Charlie “, que le pluralisme démocratique soit finalement davantage respecté sur le plateau de Balance ton post de Cyril Hanouna, accusé d’être vendu aux patrons de Grands Médias, que chez Henri Pena-Ruiz, défenseur autoproclamé de la Liberté d’expression ?

Ce paradoxe se formule d’autant plus volontiers, que le député de la France Insoumise, Alexis Corbière, le 17 janvier 2020, sur le plateau de Balance ton Post, rappellera combien l’émission de Cyril Hanouna représente un phénomène de société : « Tu es un des derniers animateurs de télé (…), qui dit, quelles que soient nos convictions spirituelles, on peut débattre ensemble. (sic) J’t’assure, (le député Corbière pointant Cyril Hanouna du doigt) que tu as une responsabilité particulière Cyril Hanouna. Moi, je le vois en Seine-Saint-Denis, où beaucoup de gens, qui sont souvent de confession musulmane, ils t’aiment bien, parce que ici, tu invites tout le monde. » [5]

Si M. Corbière a raison, si l’émission de Cyril Hanouna représente bel et bien un véritable phénomène de société, que peut-elle donc nous apprendre de ce que cela peut bien vouloir dire, 5 ans après les attentats, de se sentir ” Toujours Charlie ” ?

EDIT : Jacques Sapir, dont les positions publiques sur la « laïcité » sont ici critiquées, a eu la courtoisie d’adresser une brève réponse à cet article (« Quand le gauchisme fait inconsciemment le jeu du « frérisme » / Vouloir séparer la souveraineté de la laïcité c’est ouvrir la porte aux dérives totalitaires. ») :

https://www.facebook.com/jacques.sapir/posts/1820069048123005?

J’ai donc adressé une courte réponse à celle de M. Sapir (« A-t-on le droit de préférer Hanouna à Péna-Ruiz ? / La sociologie de la religion face aux fantasmes religieux actuels. »).

Le lecteur pourra s’y reporter à la fin de cet article, s’il le souhaite, et pourra ainsi se faire son propre avis, ou tout simplement prolonger ses propres réflexions…

LA FRANCE A L’AISE AVEC LES EMISSIONS DE CYRIL HANOUNA SE SENT-ELLE AUTANT A L’AISE AVEC L’ESPRIT « CHARLIE » ? (SPOILER : IL EST PERMIS D’EN DOUTER)

Sur Twitter, l’économiste Jacques Sapir (excellent sur la question de l’euro, décevant sur les questions de laïcité) déclare : « Bon, vous aurez compris que ce n’est pas pour Balance ton post que j’ai RT cela mais pour @AgagBoudjahlat ». [6]

Cette précision peu flatteuse envers une émission si populaire (les téléspectateurs de « Balance ton post » apprécieront…) fait suite à un premier retweet de Fatiha Boudjahlat, laquelle déclarait : « Ne pas être Charlie, c’est s’exclure soi même de la nation. Je tacherai de l’expliquer ce soir. ». [7]

Ce que Mme Boudjahlat ne précise pas, en revanche, c’est qu’à ce compte, les masses populaires françaises, comme disent certains, le « peuple français », ou comme diraient d’autres, l’essentiel de la « France périphérique » (sic), justement, lui, ne se sent pas très « Charlie ».

Faut-il par conséquent en déduire que Mme Boudjahlat, à elle-seule, représente la nation tout entière, et que le peuple français, lui, dans ses masses populaires, ne saurait représenter la France ?

Contre toute attente, il se pourrait bien que les émissions de Cyril Hanouna en disent plus long sur la France, dans ses masses populaires, que nombre de ceux qui prétendent parler en son nom… Une note de l’IFOP autorise à poursuivre ce raisonnement. En effet, le mouvement des Gilets jaunes a bien montré la très grande popularité des émissions de l’animateur, comme le rappelle Jérôme Fourquet :

« Outre la propension de Cyril Hanouna à retourner toute critique, incident ou psychodrame à son avantage pour le transformer en matériau spectaculaire pour ses émissions, le point à retenir est que des « gilets jaunes » se sont spontanément tournés vers l’animateur pour se plaindre du traitement défavorable qu’infligeaient selon eux les médias à leur mouvement. Comme si par contraste, l’homme et son émission constituaient une sorte de safe space, un espace de transparence et de confiance au sein duquel les « gilets jaunes » auraient toute latitude pour s’exprimer librement, pour se sentir chez eux. Si les émissions de Cyril Hanouna n’ont pas la rigueur journalistique d’une émission politique, en revanche le franc-parler qui y règne apparaît à certains « gilets jaunes » en phase avec leur propre manière d’aborder le débat politique. On perçoit cette complicité entre l’animateur et son public au fait que chacun dans le petit groupe l’interpelle par son prénom et use du tutoiement, tout comme Cyril Hanouna tutoie volontiers ses invités. » [8]

L’émission de Cyril Hanouna illustrerait-elle ici encore la persistance d’un fossé culturel entre la France de Charlie et la France populaire ? A l’heure où la députée européenne Manon Aubry, incarnation joviale de la petite bourgeoisie européiste, se déclare plus que jamais toujours « Charlie » [9], et si, par sa fonction de révélateur, au moins en partie, des antagonismes de classes, l’émission « Balance ton post » de Cyril Hanouna faisait finalement davantage pour la démocratie que le « néo-républicanisme » [10], (auquel adhèrent sans distance, certains cadres, ex-cadres et intellectuels organiques de la France insoumise) qui n’ont de cesse de vitupérer contre le mépris de classe dont fait preuve, subjectivement, Emmanuel Macron, à longueur de tribunes, mais semblent passer totalement à côté, objectivement, de leur propre mépris culturel envers le fameux « peuple français » ?

Qu’il n’y ait pas la moindre méprise à mon propos. Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faudrait absolument « aimer les émissions de Cyril Hanouna » pour « faire peuple », et se prétendre à même de représenter les masses populaires. Mais comment cependant ne pas être frappé par ce besoin de publiquement « s’en distinguer » avec une telle ostentation, comme l’illustre le tweet du non moins brillant économiste Jacques Sapir ? On a bien évidemment parfaitement le droit de ne pas être « friand » (comme on devrait avoir le droit de ne pas être « Charlie ») des émissions de Cyril Hanouna, sans se voir automatiquement traité « d’odieux bourgeois », mais comment peut-on se féliciter et même s’enorgueillir, de ne jamais y jeter un œil, sans passer du même coup, et de manière fort « snob », à côté de la dimension de véritable « tribune populaire » qu’a fini par endosser, de fait, cette émission grand public ?

Contre toute attente,

il se pourrait bien que les

émissions de Cyril Hanouna

en disent plus long sur la France,

dans ses masses populaires,

que nombre de ceux qui

prétendent parler en son nom…

Que nous révèle donc cette dimension de « tribune populaire » qu’a fini par incarner cette émission « de débat » pourtant le plus souvent raillée par notre petite bourgeoisie éduquée ? Que nous dit « Balance ton post » d’une partie des personnes issues des masses populaires qui ont vu dans « Cyril » un copain, vers qui tourner leur détresse, à raison ou à tort, en période de crise nationale ? [11] Que répondent enfin les mêmes qui sont venus solliciter Hanouna avec leur Gilet jaune, lorsque Hanouna leur demande, lui, en décidant, non sans opportunisme, d’assumer « le débat » sans le moindre « tabou », ce qu’ils pensent, « 5 ans après le drame », du mot d’ordre « Je Suis Charlie » ?

Contre toute la propagande médiatique du service public (France 2, France Inter, France culture, etc.), et contre tout le personnel politique quel que soit son bord, les téléspectateurs de la très populaire émission « Balance ton post » de Cyril Hanouna, les « gueux » (sic) déclareront, à une nette majorité, ne pas se sentir « Charlie ». Bien sûr, ce sondage est insuffisant, contestable, sans doute méthodologiquement peu rigoureux. Est-ce à dire pour autant dire qu’il ne représente rien ? En effet, dès les cinq premières minutes de la toute première émission de l’année 2020, Jimmy Mohammed, l’un des chroniqueurs de Cyril Hanouna, semble vendre immédiatement la mèche, et dire manifestement tout haut ce que nombre de téléspectateurs de « Balance ton Post » pensent tout bas : « Si on répond, « Non, je ne suis pas Charlie », c’est une sorte de suicide médiatique. ». [12]

(Manifestations monstres parisiennes du 11 janvier 2015, aux faux airs de « Big Brother Is Watching You »). [13]

Or, précisément, le sondage réalisé durant le débat et révélé à la fin de l’émission, suggère bel et bien lui aussi l’existence d’un tabou, d’un sentiment de malaise parmi les téléspectateurs de « Balance ton post » (qu’ils aient ou non voté, la simple idée d’organiser un débat perçu par l’animateur comme une bonne opération pour son audimat, est en soi significative en comparaison avec l’évidence mainstream qu’il faut être Charlie à tout prix, dans d’autres milieux, plus âgés, plus éduqués, moins populaires, et où la question, au fond, « ne se pose même pas »).
Les téléspectateurs de Hanouna semblent donc ici témoigner d’une difficulté et d’une défiance plus forte, de façon vraisemblable, à déclarer se sentir « Charlie », que la plupart des téléspectateurs de l’émission « 28 minutes » (présentée par le très « Toujours Charlie », Renaud Dély) sur la chaîne de télévision franco-allemande, pour cadres et professions intellectuelles « supérieures », ARTE.

Ce peu d’engouement pour l’esprit « Charlie », cette moindre docilité, de la part des téléspectateurs de « Balance ton post », émission plébiscitée par un public populaire, volontiers plus jeune, et notamment par bon nombre de Gilets jaunes, n’a pourtant rien de surprenant, pour qui ne prend pas au pied de la lettre les déclarations gouvernementales selon lesquelles, 5 années après les manifestations monstres du 10 et 11 janvier 2015, la France entière serait supposée se sentir « Toujours Charlie ».

En somme, et si, loin de n’être qu’un témoignage anodin de « mépris de classe » ordinaire, l’attitude de M. Sapir et de Mme Boudjahlat, universitaire à la retraite et enseignante « Toujours Charlie », reflétait une tendance sociologique plus lourde, de ce banal penchant petit-bourgeois à parler à la place des milieux populaires, et parfois même à parler contre ce que pensent les milieux populaires en se revendiquant malgré eux de la « France », de la « République » et du « peuple français » ?
Et si, au-delà de leur petite personne ou prises de position individuelles, M. Sapir et Mme Boudjahlat trahissaient tout simplement les représentations encore dominantes (mais pour combien de temps ?) de notre petite bourgeoisie intellectuelle, (et notamment de « l’univers des cadres » et du « monde des profs »), envers les masses populaires de la société française dont ils n’ont de cesse de se revendiquer, de ce point de vue fort étrangement, depuis maintenant 5 ans, au nom de la « République » et de « Charlie », les garants et les porte-voix ?

AUTANT QUE LES SPECTATEURS DES EMISSIONS DE CYRIL HANOUNA, LA FRANCE DE CHARLIE S’IDENTIFIE-T-ELLE MASSIVEMENT AUX GILETS JAUNES ? (SPOILER : NON,  OU EN TOUT CAS, PAS DES MASSES !)

Toutes les données le montrent…

Charlie n’est pas tellement Gilet jaune, les milieux populaires ne sont pas tellement Charlie.

Une enquête réalisée par Frédéric Dabi, directeur adjoint de l’institut de sondage IFOP,  en janvier 2018 pour « Le Printemps Républicain », à l’occasion de l’événement « Toujours Charlie », nous confirme que la France mobilisée le samedi 10 et dimanche 11 janvier 2015 demeure belle et bien de manière significative « déconnectée » des préoccupations des milieux populaires.

Bref, selon l’enquête de l’IFOP, le « peuple » n’est pas vraiment voire, pas du tout « Charlie ». L’enquête nous dit aussi que la France qui se sent le plus « Charlie » est celle qui se perçoit plutôt du côté des « gagnants de la mondialisation » [14] :

« Le fait de se sentir Charlie, ou de ne pas se sentir Charlie, révèle deux France, qui se font face. (…) D’un côté, une France plutôt âgée, issue des catégories moyennes et supérieures, habitant dans les grandes villes, dans des grandes agglomérations, dans les grandes métropoles, en gros, une France qui va plutôt bien, la France qui a voté massivement ” OUI ” le 29 mai 2005 (…) cette France-là se sent plus ” Charlie ” que la moyenne.

Et face à cette France, il y a une France qui se sent moins Charlie, voire, pas du tout Charlie. C’est une France plus jeune, (…) à peine un jeune sur deux, déclare se sentir ” Charlie “, une France jeune, issue des catégories populaires, issue des communes, habitant davantage du péri-urbain, des communes rurales, etc. »

Ces résultats peuvent être également corroborés par un faisceau d’indices raisonnablement significatif. On peut par exemple tenter d’établir un lien entre l’adhésion à Charlie et la défiance à l’égard du mouvement des « Gilets jaunes ». Une analyse quantitative standard permet d’abord d’attirer l’attention sur la proximité sociologique entre la France de Charlie mobilisée les 10 et 11 janvier 2015 [15] et la France du vote Macron au second tour de la présidentielle de 2017. La France du « Front Républicain » (sic). Qu’observe-t-on ?

Toutes les données le montrent

Le « peuple » n’est pas vraiment

voire, pas du tout « Charlie ».

La France qui se sent le plus « Charlie »

est celle qui se perçoit plutôt du côté

des « gagnants de la mondialisation »

Le coefficient de corrélation, positif, entre les variables « mobilisation à Charlie » et « vote Macron au second tour » atteint 0.7. Dit autrement, plus les villes ont connu de fortes mobilisations aux marches du 10 et 11 janvier 2015, plus le score de Macron a été élevé lors du « Front Républicain », et plus ce dernier s’est fait élire confortablement. Une interprétation de bon sens reconnaîtra que la France la plus soucieuse de « sauver la République » en faisant « barrage », avec une belle ardeur, à Marine Le Pen [16], a peu de chances, en moins de deux ans, d’adopter l’attitude inverse lors du mouvement des gilets jaunes, que l’on soupçonne d’abord dans la presse petite bourgeoise, « d’être infiltrée par l’extrême-droite », et dont on accuse dès les premières semaines Éric Drouet, co-initiateur du mouvement et figure emblématique des gilets jaunes, non seulement d’être un électeur du Front national, mais de vouloir « renverser la République ». [17]

Coefficient de corrélation tiré d’un travail de mémoire [18]

A minima, la France de Charlie (Rennes, Paris, Grenoble, etc.) comme celle du « Front républicain » rassemblent dans des attitudes similaires les grandes métropoles et autres « Territoires surdiplômés de la République ». Bien sûr, « corrélation n’est pas causalité ». Toute corrélation doit être interprétée avec prudence. Il importe de distinguer les variables, etc. [19]

Néanmoins, une confirmation de cette intuition d’une France « Charlie », élitiste, excluante, autoritaire, peu réceptive à la révolte des gilets jaunes semble en partie délivrée, là encore, par les données de l’IFOP concernant cette fois le sentiment d’identification aux Gilets jaunes, dont on apprend, au plus dur de la crise, qu’il varie plus que tout en fonction du niveau de diplôme :

« (…) alors que la question du pouvoir d’achat est apparue comme majeure dans les revendications, la dimension culturelle joue un rôle central et premier dans l’attitude adoptée vis-à-vis de ce mouvement. Les professeurs des écoles et les instituteurs [C’est moi qui rajoute : très très « Charlie », comme Mme Boudjahlat] , qui ne bénéficient pourtant que d’un niveau de salaire modeste, ne sont ainsi que 8% à se définir comme « gilets jaunes » contre 26% des artisans ou 33% des agriculteurs [bien moins « Charlie »] qui gagnent moins ou autant qu’eux mais sont nettement moins diplômés. De la même façon, les groupes très diplômés que sont les professeurs et les professions scientifiques [très « Charlie »], d’une part, et les cadres d’entreprise [très « Charlie »], d’autre part, affichent des taux d’identification au mouvement quasiment identiques et très faibles (respectivement 8% et 6% de « gilets jaunes »). Par-delà leur différence statutaire (fonctionnaires versus salariés du privé) et de salaire (les professeurs étant moins payés que les cadres), leur important bagage scolaire génère manifestement une homogénéité de point de vue face à cette mobilisation [forme négative de l’unanimisme du 11 janvier ?], perçue comme émanant principalement des milieux les plus modestes [tous, très peu « Charlie »] mais surtout les moins éduqués du pays. ». [20]

Enfin, Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’IFOP, a bien relevé quant à lui combien la France du « Grand Débat » d’Emmanuel Macron ressemble à la France la plus mobilisée lors des marches du 11 janvier 2015, derrière le slogan « Je Suis Charlie » :

« La carte de la participation qui se dessine ressemble étrangement à la France qui est descendue dans la rue après les attentats contre Charlie Hebdo. C’est une France intégrée, qui a un sens du civisme bien ancré. La carte des non-contributeurs correspond à celle du non à Maastricht. » [21]

QUAND CYRIL HANOUNA FAIT DAVANTAGE POUR LE DÉBAT CONTRADICTOIRE « REPUBLICAIN » QUE LES TRIBUNES PETITES BOURGEOISES DE HENRI PENA-RUIZ

Y aurait-il plus de liberté de parole chez Cyril Hanouna qu’au sein même de la France insoumise (tendance Péna-Ruiz) ?

Maintenant que l’on se figure un peu mieux « Qui est Charlie », revenons donc à notre « Balance ton post » et à ce que l’émission de Cyril Hanouna nous apprend du fossé culturel qui s’est, semble-t-il, établit entre les élites politiques et culturelles, et les masses populaires qu’elles entendent « représenter ».

Personnellement, je ne m’estime pas en phase avec bon nombre de prises de positions qui peuvent se rencontrer sur le plateau de « Balance ton post ». Je n’éprouve par ailleurs aucune difficulté à assumer la part de « culture bourgeoise » dans mon parcours, laquelle s’imagine sans doute parfois, à raison ou à tort, avoir également un rôle social à assumer, ne serait-ce qu’en contrepartie des avantages qu’ont pu m’offrir la chance de pouvoir poursuivre des études grâce à notre système éducatif public. J’estime donc que la petite bourgeoisie, c’est bien là la moindre des choses, devrait, plutôt que de lancer des omerta sur certains sujets, intimider les réfractaires à l’esprit « Charlie », etc., au contraire, activement contribuer à la bonne santé et à la vitalité d’une démocratie libérale, permettre le débat, y compris sur les raisons de fond pour laquelle la référence à « Charlie » peine tant à rassembler les Français, a fortiori les jeunes et les Français issus des milieux populaires (en réalité, n’y arrivera jamais). Mais c’est bien là que c’est alors, pour un type comme moi, un véritable mystère… Le plateau de Cyril Hanouna, régulièrement présenté avec un mépris pas possible, notamment par le journal « Charlie Hebdo » dont raffole tant un philosophe comme Henri Pena-Ruiz, comme une incarnation absolue de « l’inculture », de la « vulgarité », voire de « l’obscurantisme », serait-il  pourtant finalement, en ce sens, plus « démocratique », dans la mesure où celui-ci prend l’initiative de débattre des « sujets qui fâchent », que les amphis d’été de la France insoumise, où tout le monde doit filer droit sur « Charlie », formation politique, ironie du sort, qui n’a pourtant de cesse de se réclamer elle aussi du « peuple » et prétendre vouloir étendre la « démocratie » ?

Ou, pour présenter les choses différemment, quand le plateau de Cyril Hanouna permet de prendre un peu de distance, et à peu près sereinement la parole sur des sujets aussi violemment tabous que l’adhésion ou la non-adhésion à « Charlie »… on mesure le degré de réflexes petits bourgeois qui règne encore au sein des élites françaises et le degré dramatique de déconnexion des formations « populistes » françaises (notamment, parmi les souverainistes « néo-républicains » et une partie de la France insoumise) avec les milieux populaires qu’elles entendent représenter.

Contrairement à l’orthodoxie « gauchiste »,

quelques fois, il est plus sain

pour la démocratie

d’être cupide et chercher l’audimat

comme Hanouna

que se soucier du bien des gens

(même contre leur volonté)

comme Henri Pena-Ruiz.

Cyril Hanouna, « le virus qui rend con » (sic), dixit « Charlie Hebdo », est donc capable, lui, de donner l’occasion d’exprimer sa « liberté d’expression », donner la parole et organiser des débats CONTRADICTOIRES que la France insoumise est aujourd’hui encore incapable d’organiser sur les questions de « Laïcité », notamment lorsqu’elle offre cette tribune open-bar l’été dernier à Henri Pena-Ruiz, pour qu’il puisse nous repasser une couche de catéchisme incantatoire ultra-moralisateur et de fétichisation laïque HORS-SOL, en affirmant, SANS LE MOINDRE CONTRADICTEUR, (format tribune pseudo-professorale d’une fatuité intellectuelle gigantesque) que la boussole de la France insoumise était , n’était, ne pouvait être, et ne sera jamais, que d’être « Charlie » ! [22]

Et tout cela, selon Henri Pena-Ruiz, au nom de « l’Humanisme », bien sûr.

Comme quoi, contrairement à l’orthodoxie « gauchiste », quelques fois, il est plus sain pour la démocratie d’être cupide et chercher l’audimat comme Hanouna que se soucier du bien des gens (même contre leur volonté) comme Henri Pena-Ruiz.

LES DEUX FRANCE ET « CHARLIE » : « FRANCE INTÉGRÉE » VS « FRANCE QUI GALÈRE » ?

En France, les catégories sociales modestes, dans la « France périphérique » (sic) comme en « banlieue », ou parmi les jeunes, très majoritairement, ne sont pas du tout « Charlie ». [23] Et le monde populaire et une bonne partie des jeunes générations ont raison de ne pas se reconnaître dans « Charlie », car, sur le plan idéologique, sociologique, territorial et démographique, Charlie, c’est le symbole des personnes âgées qui refusent tout changement politique positif à force qu’on leur fasse croire que sortir de l’euro finira de creuser leur tombe [24], de la France âgée et éduquée qui chie sur la gueule des milieux populaires et des jeunes pour se défouler, n’a d’autre projet à leur proposer que d’aller se faire « uberiser le cul » [25], ne cesse de lancer le pays, au nom d’une laïcité au formol, dans des drames nationaux hystériques sur le dos des banlieues et crachait l’an dernier sur les Gilets jaunes comme elle appelait en 2015 à revendiquer, de façon prioritaire, son droit absolu à cracher sur Mahomet pour être considéré comme un vrai français ! [26] « Charlie », c’est donc, en grande partie, le symbole de la France âgée, de notre petite bourgeoisie éduquée, qui chiaient sur les banlieues perçues comme « musulmanes » ou « maghrébines» comme elles chieront d’ailleurs, à une grande majorité, quatre ans plus tard, sur les Gilets jaunes.

Que l’on tente de se mettre à la place de nombreux jeunes issus ou vivant en banlieue, notamment de confession musulmane. Ceux qui voudraient ainsi se pencher sur l’effet que peut produire la suspicion d’être un « mauvais français » pourront consulter avec profit un témoignage d’enseignants [27] , à Montreuil, dans le 93, faisant part de leur inquiétude devant ce qui à l’époque constitue selon les co-auteurs de cet article de Politis (rare journal, à l’époque, à n’avoir pas immédiatement cédé à l’hystérie collective) un  «  véritable « combat » intérieur contre toute une partie de la population, enfants compris.  ». L’audition d’enfants âgés de 7 à 8 ans par la police nationale, avec la bénédiction de la ministre socialiste de l’époque, Mme Najat Vallaud-Belkacem [28] , confirme en effet, l’étrangeté phénoménale de l’esprit du 11 janvier 2015 et des manifestations monstres « Je suis Charlie ».

On peut ainsi lire, les enseignants, Sonia Taleb et Ramzi Kebaili, décrire le malaise qu’a pu susciter la volonté de chasser toute parole critique – même maladroite ! comme, potentiellement, toute parole critique de la part d’adolescents… – des salles de cours et esprits des élèves :

« Une fois les paroles librement exprimées, nous avons joué notre rôle en expliquant qu’aucun désaccord ne pouvait justifier un meurtre. Les élèves, dans leur pluralité, ceux qui exprimaient un point de vue critique sur les opinions politiques de Charlie Hebdo ou qui ne connaissaient pas ce journal, les quelques-uns qui estimaient que certains propos devraient être condamnés par la justice ou les rares qui appréciaient le journal, tous ces élèves se rejoignaient sur ce constat : rien ne justifiait l’action des assassins ayant ensanglanté la rédaction de Charlie Hebdo. (…)

Quelle ne fut pas notre surprise de voir très vite les médias évoquer des « centaines » d’ « incidents » qui auraient été dénoncés à leur hiérarchie par des enseignants, en braquant au fil des mois les projecteurs sur notre département. Les paroles d’élèves qui n’épousaient pas la ligne idéologique de Charlie Hebdo étaient-elles traitées comme justifiant, d’une manière ou d’une autre, les attentats ? Des élèves avaient-ils été renvoyés à leur appartenance religieuse réelle ou supposée dès lors qu’ils semblaient exprimer une opposition parfois bancale – une opposition d’enfants ! – au contenu d’un journal ? (…) On se demande ce qu’ont pu vivre et ressentir les élèves de cette enseignante s’exprimant régulièrement dans les médias, qui proclamait il y a un an « Soyez Charlie ou quittez la France ». »

« Charlie » c’est donc, en grande partie

le symbole de la France âgée,

de notre petite bourgeoisie éduquée,

qui chiaient sur les banlieues

perçues comme « musulmanes »

ou « maghrébines »

comme elles chieront quatre ans plus tard

sur les Gilets jaunes

Une polémique académique, quelques années plus tard, à la sortie du livre « La Tentation radicale » d’Anne Muxel et d’Olivier Galland, confirmera l’intuition de ces enseignants de Montreuil. Olivier Roy, dans un débat compliqué avec Muxel et Galland, les auteurs de l’enquête, aura l’occasion lui aussi de mettre en lumière la lecture biaisée que d’aucuns peuvent faire de réactions de jeunes lycéens. [29]

La France de Charlie, pour un certain nombre de ces lycéens, a-t-elle réellement toujours rimé avec « Liberté d’expression » ? Il est encore aujourd’hui permis d’en douter.

Et c’est pourtant derrière cette France-là, sénile [30], snobinarde, urbaine et intégrée, toute pétrie de bonne conscience et d’humeur répressive, que les représentants autoproclamés du « peuple » (vieux croûtons de la gauche pseudo-radicale, néo-républicains obsédés par la « laïcité » et France insoumise en tête) n’ont eu aucun mal à manifester il y a 5 ans, lors des manifestations monstres « Je Suis Charlie », (derrière Hollande, Merkel, et Manuel Valls !). La phobie du religieux est une plaie, aussi bien pour la gauche pseudo contestataire française que pour les pseudos souverainistes néo-républicains. [31] Dans ces milieux, on a donc manifestement plus de facilité à disserter sur le voile qu’à assumer que le problème numéro 1 de la France, contrairement à ce qu’ils en pensent, ce n’est pas « l’Islam », c’est l’impossibilité d’imaginer l’Allemagne payer pour faire fonctionner la monnaie unique ! [32]

L’EURO, LA FRANCE ET LA LAÏCITE

Il existe deux questions absolument taboues en France : Charlie, et l’échec de la monnaie unique.

Tout comme on n’a pas le droit de « ne pas être Charlie », en France, on n’a pas le droit de parler de l’euro. Or, la question de la monnaie unique devrait pourtant être sur toutes les lèvres, tant il s’agit pour la France d’une question de souveraineté nationale. En revanche, particulièrement lorsque l’on brandit encore la bannière « Je Suis Charlie », on parle de laïcité à tout bout de champ, comme s’il s’agissait là d’un enjeu de civilisation. Ceux qui, derrière leur pancarte « Je Suis Charlie », ont ainsi le mot « laïcité » plein la bouche et donnent sans cesse des leçons « d’histoire » fantasment pourtant allègrement sur le supposé « consensus » historique de la France autour de ses « valeurs républicaines », et se trompent tout autant sur la place à accorder aujourd’hui aux questions de « laïcité » dans le débat public.
Dans un monde normal, on ne parlerait pas autant de laïcité, mais on ne cesserait de débattre de l’éventualité de mettre un terme à la monnaie unique.

Il existe deux questions

absolument taboues en France :

« Charlie », et l’échec de la

monnaie unique.

D’abord, pourquoi est-il un problème que l’on ne parle pas de l’euro ? Cela est problématique, car l’euro est un projet sans avenir, qui condamne la France et les européens à l’échec économique et aux tensions politiques. L’euro ne peut structurellement pas fonctionner. En un sens, cette monnaie n’a pas les moyens de ses ambitions. Et il n’y a rien de déraisonnable à estimer qu’il faudrait, en conséquence, y mettre un terme.

Comme le faisait remarquer avec une grande pertinence Jacques Sapir (entre deux délires lamentables sur la « laïcité ») :

« Si, dans des pays fédéraux comme l’Inde, l’Allemagne ou les États-Unis une même monnaie fonctionne en dépit des divergences, parfois extrêmes, qui existent entre les territoires composant ces pays c’est avant tout parce qu’existent des flux de transfert importants. Ceci n’a pu être mis en place au sein de la zone Euro, en raison de l’opposition de nombreux pays mais, par-dessus tout, en raison de l’opposition totale de l’Allemagne. Beaucoup de ceux qui écrivent en faveur de l’Euro se lamentent alors sur ce qu’ils appellent « l’égoïsme allemand ». Ils ne prennent jamais la peine de mesurer ce que coûterait à l’Allemagne le financement de ces flux de transfert. Le calcul a été présenté. Il s’évaluait alors autour de 260 milliards d’euros par an, sur une période de dix ans, et ce uniquement pour aider les 4 pays du « Sud » que sont l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce. Sur cette somme, on peut penser qu’environ 90% serait fourni par l’Allemagne. On aboutit alors à un prélèvement sur la richesse produite en Allemagne compris entre 8% et 9% du PIB. Une autre source estimait même ce prélèvement à 12%. Or, imposer un tel prélèvement à l’Allemagne détruirait son économie. La question n’est donc pas que l’Allemagne ne veuille pas mais qu’elle ne peut pas supporter de tels prélèvements. » [33]

Réciproquement, alors même que la question de l’euro met concrètement en péril l’avenir de la nation, la plupart des commentateurs n’ont pourtant de cesse de faire de la question de la laïcité LA question prioritaire. Cette question conduit pourtant le plus souvent à des drame nationaux complètement disproportionnés. Comme le faisait ainsi remarquer, à plusieurs occasions, le politologue Olivier Roy, « on ne comprend plus l’absolu religieux » :

« Curieusement, (…) la laïcité d’aujourd’hui se fonde sur le mythe du consensus, en particulier du consensus sur les valeurs républicaines. Double mythe, parce qu’on se demande d’abord sur quoi il y avait consensus (entre un communiste stalinien des années 1950 et un catholique opposé au concile Vatican II par exemple), et ensuite, puisqu’il est évident qu’il y a des citoyens qui ne semblent pas entrer dans le consensus, s’il faut considérer ces derniers comme étant exclus de la cité (ou s’excluant eux-mêmes, ce qui revient au même) ? La guerre civile n’est pas loin, parce que, si la république est fondée sur un consensus, ce qui reste à démontrer, alors celui qui n’adhère pas au consensus n’est pas dans la république. »

« On parle de résistance devant « l’islamo-fascisme ». La comparaison avec Munich en 1938 est récurrente, mais beaucoup de ceux qui se prennent pour Churchill écrivent comme Céline, le style en moins. » [34]

Et en effet, au lendemain de « Charlie », on ne cesse de lier les questions de terrorisme à la question de la « Laïcité ». Comme s’il existait un rapport ténu entre les deux. Comme si le non-respect (réel ou fantasmé) de la laïcité menait nécessairement à l’autre. A en juger pourtant par les travaux du politologue, cette association est pourtant complètement fallacieuse :

« L’incubation salafiste n’est pas un facteur déterminant du passage au terrorisme (…) Cela veut donc dire qu’il ne sert à rien de chercher des signaux faibles de radicalisation (…) L’obsession du signe religieux, en particulier du signe musulman, criminalise l’ensemble des religions. On se persuade que le croyant modéré c’est celui qui croit modérément. Or le principe même de la croyance, c’est qu’elle est totale ! (…) Qu’on demande aux religions de se modérer sur le plan sécuritaire, c’est normal. Mais c’est une erreur d’exiger d’elles qu’elles se modèrent sur le plan théologique. On ne peut pas demander à l’Eglise d’être féministe et pro-homosexuels ! » [35]

Et le politologue de rappeler la façon dont cette incompréhension conduit à bien des clichés, et bien des fantasmes, quant à la situation réelle de la population musulmane vivant en France  :

« Un autre cliché veut que les musulmans ne condamnent pas le terrorisme. Mais Internet déborde de condamnations et de fatwas antiterroristes. Si les faits démentent la thèse de la radicalisation de la population musulmane, pourquoi sont-ils inaudibles ? Pourquoi s’interroge-t-on autant sur une radicalisation qui ne concerne que les marges ? Parce qu’on impute à la population musulmane une communautarisation qu’on lui reproche ensuite de ne pas exhiber. On reproche aux musulmans d’être communautarisés, mais on leur demande de réagir contre le terrorisme en tant que communauté. C’est ce qu’on appelle la double contrainte : soyez ce que je vous demande de ne pas être. Et la réponse à une contrainte ne peut être qu’inaudible.

Si, au niveau local, celui des quartiers, on peut constater certaines formes de communautarisation, il n’en est rien au niveau national. Les musulmans de France n’ont jamais eu la volonté de mettre en place des institutions représentatives et encore moins un lobby musulman. Il n’y a pas l’ombre du début de la mise en place d’un parti musulman (désolé pour Houellebecq, mais il a l’excuse de la fiction) ; les candidats à la vie politique qui sont d’origine musulmane se répartissent sur l’ensemble du spectre politique français (y compris à l’extrême droite). Il n’y a pas de vote musulman (ce que le PS découvre à son détriment).

Il n’y a pas, non plus, de réseaux d’écoles confessionnelles musulmanes (moins de dix en France), pas de mobilisation dans la rue (aucune manifestation sur une cause islamique n’a rassemblé plus de quelques milliers de personnes), presque pas de grandes mosquées (lesquelles sont presque toujours financées de l’extérieur), mais un pullulement de petites mosquées de proximité. S’il y a un effort de communautarisation, il vient d’en haut : des Etats, et non des citoyens. Les prétendues organisations représentatives, du Conseil français du culte musulman à la Grande Mosquée de Paris, sont tenues à bout de bras par les gouvernements français et étrangers, mais n’ont aucune légitimité locale. Bref, la « communauté » musulmane souffre d’un individualisme très gaulois, et reste rétive au bonapartisme de nos élites. Et c’est une bonne nouvelle.

Et pourtant, on ne cesse de parler de cette fameuse communauté musulmane, à droite comme à gauche, soit pour dénoncer son refus de vraiment s’intégrer, soit pour en faire une victime de l’islamophobie. Les deux discours opposés sont fondés en fait sur le même fantasme d’une communauté musulmane imaginaire. Il n’y a pas de communauté musulmane, mais une population musulmane. Admettre ce simple constat serait déjà un bon antidote contre l’hystérie présente et à venir. » [36]

Olivier Roy, outre rappeler l’importance de distinguer « radicalité religieuse » et « radicalité politique », insiste enfin sur la dimension totalement contre-productive de cette volonté de chasser absolument le religieux de l’espace public, comme cherche à l’imposer une certaine vision « idéologique » de la laïcité, toujours prête à faire basculer le pays dans un drame national :

« Ce qui est proprement français c’est la réponse au problème : on répond au fondamentalisme religieux par un accroissement de la pression sur le religieux en général, désormais requis de se cantonner au privé (ce qui est en contradiction avec le principe républicain de la liberté religieuse, qui suppose la liberté de la pratique religieuse et pas seulement de la conviction). Cela conduit donc à éliminer le religieux de l’espace public, ce qui revient à confier les clés du religieux aux plus radicaux et à accentuer la désocialisation du religieux, qui est, pour moi, avec sa déculturation, une des causes profondes de toutes les formes de radicalisation et de violence religieuses. » [37]

Dans un monde normal,

on ne parlerait pas autant de laïcité,

mais on ne cesserait de débattre

de l’éventualité de mettre un terme

à la monnaie unique.

A tous les « agités du bocal » sur les questions de « Laïcité », on pourrait pourtant également citer longuement ce dernier passage, pour clôturer une fois pour toutes la psychose sur l’emprise des religions sur la société française et la « République », extrait de la conclusion de l’ouvrage d’Emmanuel Todd, « Qui est Charlie ? sociologie d’une crise religieuse », beaucoup plus raisonnable (malgré le scandale ayant entouré la sortie de l’ouvrage) que bien des catéchismes incantatoires autoproclamés « républicains ». Mais les « néo-républicains » d’aujourd’hui, si fiers de gloser à n’en plus pouvoir sur la France « une et indivisible », respectent-ils seulement le « Le vrai passé républicain » [38] ? :

« Au lendemain de l’affaire Dreyfus et de la séparation de l’Église et de l’État, (…) la IIIe République était, en dépit de sa célébration du jacobinisme, pluriculturelle de fait. Je m’abstiens d’utiliser le terme trompeur de multiculturalisme, trop marqué aujourd’hui d’idéologie, et qui masque toujours une intolérance des profondeurs. Pluriculturel doit évoquer l’inverse, une intolérance revendiquée qui masque la liberté de tous.

En son cœur, l’Hexagone était incroyant. Dans une constellation de provinces périphériques, le tiers du territoire national, l’Église catholique régnait. Elle y avait ses idoles et ses écoles. Le comportement des populations catholiques était fortement déviant, avec un âge au mariage tardif, un refus du contrôle des naissances dans le couple, des familles nombreuses. Son indicateur de fécondité, plus élevé de 25 %, pouvait donner le sentiment que l’Église cherchait à conquérir la République par une lutte démographique. Au centre de la culture nationale régnait une désinvolture sexuelle qui n’avait son équivalent nulle part ailleurs en Europe. Aristocrates et bourgeois anglais, allemands ou italiens venaient chercher et trouvaient à Paris les conditions de leur liberté.

Culture laïque et culture catholique, officiellement hostiles l’une à l’autre, n’étaient pourtant pas étanches. Chaque jour, des catholiques faisaient défection et passaient du côté de la libre-pensée. Les mariages mixtes étaient nombreux entre les deux camps, unions le plus souvent favorables à la culture centrale dominante. Des tensions subsistaient certes partout, mais les minorités juive et protestante avaient enfin trouvé la liberté dans cet univers pluriculturel. (…)

En d’autres termes, le caractère pluriculturel de la France a permis l’épanouissement des individus, en vertu d’un processus que la théorie jacobine n’avait nullement prévu.

L’homogénéité laïque du passé est un fantasme total. La théorie véhiculée aujourd’hui par le laïcisme radical est une pure fiction. Ce que l’on exige aujourd’hui des musulmans ne fut jamais obtenu des catholiques, malgré plus de cent ans de conflits violents, incluant les 200 000 morts de la guerre de Vendée. »

Face à ce qu’il est permis de qualifier d’imposture néo-républicaine, l’auteur du Destin des immigrés (1994) et de Qui est Charlie proposait, en réalité, au lendemain des manifestations monstres « Je suis Charlie », semble-t-il, une position qui, rappelant la tradition sceptique nationale et la place traditionnelle accordée par la République à la religion, s’efforçait d’être raisonnable : « Futur 2 : Le retour à la République : l’accommodement avec l’islam » :

« Ce scénario n’aurait bien sûr de sens que dans le contexte d’une liberté nationale retrouvée. Sans sortie de l’euro, pas de politique économique possible, pas de baisse du chômage, pas d’amélioration concevable de la situation des plus fragiles économiquement – les jeunes, qu’ils soient d’origine musulmane ou non. L’européisme et l’islamophobie ont désormais partie liée. Symétriquement, la maîtrise de l’islamophobie et de l’antisémitisme ne peut se concevoir sans sortie du bourbier européiste.

Pour éviter tout malentendu, le noyau du pacte républicain doit être rappelé avant que soit examiné le choix de l’accommodement avec l’islam. Il établit ce sur quoi la République ne saurait transiger :

1) Sur le droit au blasphème

a) Le droit au blasphème est absolu. Les forces de l’ordre doivent assurer la sécurité physique des blasphémateurs. Les ministres de l’Intérieur qui échouent dans cette tâche doivent rendre des comptes à la nation.

b) Les citoyens français, musulmans ou non, qui considèrent que blasphémer sur la religion d’un groupe dominé est inutile et lâche ont le droit de le dire sans être accusés, ni d’apologie du terrorisme, ni de ne pas être de bons Français. L’État doit protéger leur liberté d’expression.

2) Sur l’assimilation comme horizon nécessaire

a) Le destin des Français de toutes origines est de vivre ensemble en tant qu’individus libres et égaux, ce qui impliquera, dans un avenir qui n’a pas à être précisé, la fusion progressive des groupes par la multiplication spontanée des mariages mixtes.

b) Le mélange des populations suppose l’effacement des différences religieuses et, il faut l’admettre, une prédominance du scepticisme religieux et de la libre-pensée.

c) L’égalité de statut de l’homme et de la femme est une précondition du mariage mixte. Elle doit être, dans l’espace républicain, un article de foi. Seule une convergence de vues sur ce que doit être un couple autorise le mariage entre individus d’origines différentes. En conséquence, l’interdiction du foulard islamique dans les établissements scolaires, qui symbolise l’égalité des femmes et l’exigence française d’exogamie, est une bonne chose. Elle fut une étape positive et reste nécessaire.

C’est ainsi que je demeure, un assimilationniste. Mais je persiste aussi à penser que le discours laïciste est ignare, ou de mauvaise foi, lorsqu’il associe bas statut des femmes et théologie musulmane, lorsqu’il affirme que la législation civile contenue dans le Coran contredit gravement le code civil français. L’islam admet toujours la priorité de l’usage local sur le texte sacré. Nulle part dans le monde musulman les règles d’héritage contenues dans le Coran ne sont appliquées. La fameuse « demi-part » des filles n’est pas accordée par les paysans du monde arabe. Inversement, et en toute liberté par rapport au message de Mahomet, l’islam le plus oriental avantage les filles par rapport aux garçons. Au-delà de l’océan Indien, en effet, l’islam place les femmes au cœur du dispositif familial. L’Indonésie, le plus peuplé de tous les pays musulmans, est à prédominance matrilocale, et ses groupes ethniques les plus pratiquants, comme les Minangkabaus, sont franchement matrilinéaires. Les hommes y vivent parfois même des heures difficiles. Un islam égalitaire, du point de vue des rapports entre les sexes, existe déjà, vécu par 250 millions d’Indonésiens.

N’envisager que l’assimilation ne doit pas conduire à une mise en application dogmatique et contre-productive des principes. Le rêve doit tenir compte de la réalité du monde, du rythme de la vie, des difficultés sociales et économiques du moment. L’idéologie de l’homme universel ne doit mener ni le citoyen de la société d’accueil, ni l’immigré, à cesser d’être un homme. Il faut savoir donner du temps au temps, accepter de vivre l’imperfection des transitions, regarder avec tendresse les faiblesses des uns et des autres. Non seulement parce qu’une telle attitude est bonne en soi – et elle l’est vraiment –, mais aussi parce que la bienveillance est plus efficace à long terme que la confrontation, toujours génératrice de haine et de polarisation.

L’assimilation des enfants d’immigrés d’origine musulmane, déjà très avancée, est ralentie actuellement par des difficultés d’ordre économique, par l’incertitude où se trouve la société française elle-même de ses propres buts. L’atomisation et le vide qui accompagnent ou, plus exactement, qui caractérisent la crise du monde développé, induisent partout des mécanismes de mise à l’abri, de communautarisation, plus forts sans doute dans la France du catholicisme zombie et dans certaines fractions de la population juive que dans la population d’origine musulmane, désintégrée du point de vue des structures familiales. Dans un tel contexte, la France ne peut refuser à ses citoyens musulmans de pratiquer librement leur religion et de dire, s’ils le pensent, que les caricatures de Mahomet sont obscènes. Ceci n’est qu’une toute petite partie du problème. L’islam doit globalement, enfin, être accepté, légitimé en tant que composante de la nation, comme l’Église l’a été. Nous devons accepter la construction libre de mosquées, nous devons même rattraper le retard pris en ce domaine.

Ce qui vient d’être décrit n’est pas une utopie. C’est l’exigence d’un retour au vrai passé de la République. Nous devons accorder à l’islam ce qui a été accordé au catholicisme à l’époque de la laïcité triomphante. La taille modeste et la fragmentation de la population d’origine musulmane dans les banlieues interdisent un parallèle trop poussé avec les provinces de la périphérie catholique. 5 à 10 % de population musulmane, selon qu’on considère les vieux ou les jeunes, groupes dispersés, hétérogènes quant à la nationalité d’origine ou la pratique, ne pèseront jamais autant que le tiers de ces provinces qui furent catholiques, beaucoup plus homogènes en leur temps et beaucoup mieux pourvues en classes moyennes et dirigeantes. L’islam qui s’annonce, en termes de puissance, c’est entre le tiers et le vingtième de ce que représentait l’Église dans la République.

Il s’agit finalement, par réalisme et nécessité, d’admettre pleinement, joyeusement, qu’il existe désormais, dans la culture française, dans notre être national, une province musulmane. Il s’agit aussi d’éviter une nouvelle guerre de Vendée, cet affrontement qui avait contribué à solidifier le catholicisme. C’est un catholicisme accepté qui s’est spontanément dissous au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Notre nouvelle province, l’islam, croit en l’égalité, au contraire de l’Église, fondée sur un principe de hiérarchie en tout point contraire à l’idéal républicain. Une intégration positive de l’islam conduirait donc au renforcement de la culture républicaine, plutôt qu’à sa subversion.

Nous devons attendre du temps, plutôt que de l’idéologie, une atténuation des tensions et des rapports humains pacifiés, conduisant à plus de relativisme religieux, à plus de mariages mixtes, à encore et toujours plus de Français incapables de décrire aisément leurs croyances et leurs origines religieuses. »

Ces digressions importantes, sur la question de la monnaie unique (totalement absente du débat politique, de façon incompréhensible, malgré les dégâts réels et l’échec absolu de l’euro !) et sur la question de la laïcité (omniprésente dans le débat national, alors même que presque plus personne, en France, ne croit en Dieu !) ne visaient qu’à rappeler le sens des priorités politiques à tous ceux qui prétendent vouloir lutter efficacement contre la politique d’Emmanuel Macron. De fait. La question de la laïcité, n’est pas, en France, le sujet prioritaire. (Aucun rond-point lors du mouvement des gilets jaunes n’a réclamé à ce que l’on interdise le foulard des mamans lors des sorties scolaires ni à ce que l’on abolisse le concordat Alsace-Moselle !). Le sujet prioritaire, c’est la question de l’euro ! Tous ceux qui, bien sûr, prétendront le contraire, jouent en réalité le jeu dangereux d’Emmanuel Macron, celui de diviser les Français sur des sujets annexes occultant les vrais sujets de colère. Qu’ils se l’admettent ou non, tous ceux qui laissent ainsi Emmanuel Macron en place, en n’abordant pas les vrais sujets, en ne trouvant pas de solutions concrètes aux problèmes réels des Français, in fine, mécaniquement, assument en retour, la perspective irresponsable de laisser Marine Le Pen continuer à jouer le rôle d’assurance-vie du système-Macron.

Alors, un moment, choisis ton camp, camarade !

LA FRANCE « INSOUMISE », LES « SOUVERAINISTES NÉO-RÉPUBLICAINS », LA « GAUCHE APPELLISTE » ET LES « GRANDES MÉTROPOLES MONDIALISÉES »…

Tout le monde dénonce la politique d’Emmanuel Macron. Mais combien, de la question migratoire à la question écologique, par leur inconséquence, contribuent à lui laisser le champ libre ? Nul besoin d’embrasser de folles espérances anticapitalistes, pour s’avouer frappé par l’inconséquence politique de notre petite bourgeoisie éduquée, comme le relevait avec justesse Frédéric Lordon, dans un billet de blog qui ne manqua pas malheureusement, à défaut de convaincre, de faire grincer des dents, au lendemain d’un « Manifeste pour l’accueil des migrants » publié par les revues Politis, Regards et Mediapart. :

« L’inconséquence est partout (…) Aussi bien en matière de changement climatique que de migrants, les appels se partagent entre ceux qui ne voient même pas ce qu’il y a à voir et ceux qui ne veulent surtout rien faire quand bien même ils ont un peu vu. (…) On se demande combien de temps encore il faudra pour que ces appels à sauver la planète deviennent capables d’autre chose que de paroles sans suite (…) Il faut imaginer le destin d’un appel « migrants » qui dirait : « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants, c’est la mondialisation, par conséquent nous en appelons à la démondialisation, sortie de l’euro en tête ». Mais ici les trois initiateurs sont déjà évanouis ». [39]

Dans ce jeu de dupes, l’inconséquence radicale de la pseudo gauche contestataire, « Toujours Charlie », sur les sujets économiques et sur la question de la souveraineté nationale, notamment sur l’euro, la classe, en effet, de facto, du côté du bloc hégémonique dominant (européiste) de la société française. De même, l’intransigeance des souverainistes « néo-républicains » et leur fantasme d’une France « une et indivisible », notamment autour du mythe du « consensus sur les valeurs républicaines » (ce qui constitue une réécriture de l’histoire de France à hurler de rire, pour des gens n’ayant de cesse de s’en réclamer… [40] [41]) explique en grande partie leur incapacité à sortir du sectarisme dans lequel ils ne cessent de s’enfoncer, années après années, quitte à finir pitoyablement par devenir des espèces de Clémentine Autain ou de « Benoît Hamon du souverainisme ». [42]

Les mêmes qui s’emportent

et tempêtent contre la « déconnexion »

vis-à-dis du peuple des

« grandes métropoles mondialisées »

tout en célébrant l’esprit

« républicain » de Charlie,

refusent de voir que l’esprit

Charlie est, pour l’essentiel,

l’émanation même des

préoccupations de ces fameuses

« grandes métropoles mondialisées ».

Tous dénoncent à longueur de temps le fameux « Bloc Bourgeois » et ne se rendent ainsi même pas compte de combien ils n’en composent eux-mêmes finalement au mieux que des variantes plus ou moins exotiques… Les mêmes qui s’emportent et tempêtent contre la « déconnexion » vis-à-dis du peuple « des grandes métropoles mondialisées » tout en célébrant l’esprit « républicain » de Charlie, refusent de voir que l’esprit Charlie est, pour l’essentiel, l’émanation même des préoccupations de ces fameuses « grandes métropoles mondialisées ». Et cela, toutes les données le montrent. Il suffit de mettre son nez dedans. Mais pourquoi s’intéresser aux faits quand on préfère s’auto-congratuler derrière des slogans autoritaires pondus par des idéologues de plus en plus grabataires et faire le service après-vente de la réclame gouvernementale ?

GLAND CONTRE GLANDS : MISÈRE DES PARTIS POLITIQUES OPPOSÉS A LA POLITIQUE D’EMMANUEL MACRON

La boucle est bouclée. La comédie continue, donc… Pour le moment. Mais jusqu’à quand tout cela pourra-t-il durer ? Combien d’éborgnés, de mutilés, de graves crises intérieures faudra-t-il pour rappeler à tout le monde que lorsqu’on a un gland comme Emmanuel Macron au pouvoir, le seul mystère, ce n’est bien évidemment pas qu’un gland pareil puisse continuer à gouverner en faisant preuve d’une mégalomanie de plus en plus outrancière, non, le mystère, le vrai, c’est que le gland en question n’ait personne face à lui pour porter un projet responsable, empirique et fédérateur (tout le contraire des neu-neus et du catéchisme incantatoire républicain façon « Charlie ») pour organiser le sentiment de colère sociale qu’expriment avec pugnacité de plus en plus de citoyens révoltés. [43]

Quand un gland gigantesque, publiquement reconnu comme tel, arrive ainsi à se maintenir au pouvoir, cela vous donne une idée du niveau des gars d’en face… La preuve, ces derniers jours, avec l’attitude des « souverainistes laïques » ou de la France « insoumise » à l’égard de « Charlie ». Et pourtant, qui parmi tous ces gens pour admettre l’insuffisance de son logiciel et revoir sa copie ?

Non, la plupart cherchent toujours à nous faire célébrer l’importance d’affirmer le « droit au blasphème » et la « Liberté d’expression », comme l’illustre pitoyablement le tweet de Manon Aubry, occupée à lutter contre « l’obscurantisme », et se précipiter vers la lumière, comme toutes les taupes.

« L’EUROPE ON LA CHANGE, OU ON LA QUITTE »… OU ON SE RETAPE MACRON VERSUS LE PEN DANS 2 ANS ?

De façon pragmatique, l’unique façon de « fédérer le peuple », d’éviter d’avoir à ne pas choisir une nouvelle fois entre Macron et Le Pen, « entre la peste et le choléra », ce pourrait être tout simplement de revenir à un compromis entre les différents mécontents, quitte à en passer par une formule plus ou moins englobante, plus ou moins vague, genre, une formule auberge espagnole, où chacun peut raccrocher au wagon à son rythme, type : « Plan A / Plan B : l’Europe, on la change, OU ON LA QUITTE », et d’être prêt, et sérieusement prêt, à la quitter.

Pas que cela me fasse rêver. Mais de fait, c’est bien la seule formule qui s’est montrée capable de taire les pseudos querelles sur la « laïcité » et désigner le principal problème : l’euro, l’Union européenne, et l’Allemagne.

Prendre acte que, si l’européisme opprime le peuple, l’esprit « Charlie » divise la nation, serait pourtant tout à l’honneur de responsables politiques réellement soucieux de mettre un uppercut électoral à la politique menée par Emmanuel Macron…

Car, ce n’est pourtant pas sorcier : quand même la France « insoumise » préfère coûte que coûte se déclarer « Charlie » du côté des dominants, comment s’étonner qu’elle se montre incapable de prendre en charge les intérêts des « dominés » ?

Quand même la France « insoumise »

préfère coûte que coûte se déclarer

« Charlie » du côté des dominants,

comment s’étonner qu’elle se montre

incapable de prendre en charge

les intérêts des « dominés » ?

Ce n’est donc pas le moindre mérite, (à la différence des Amphis d’été de la France insoumise ou de l’Université d’automne de « République souveraine »), de l’émission « Balance ton Post » et du plateau de Cyril Hanouna, que de nous permettre une fois de plus de prendre la mesure du fossé persistant entre les masses populaires et les cadres de partis contestataires, et de si visiblement laisser apparaître publiquement, une fois encore, ce décalage de « vision du monde », (en partie générationnel) qui, cinq ans après le « moment Charlie », devrait pourtant aujourd’hui apparaître comme une évidence absolue…

Entre l’esprit Charlie et le peuple, il faudra choisir.



[1] On notera par exemple, le format non contradictoire de la conférence de Henri Pena-Ruiz, seul jugé digne, pour la France insoumise, d’indiquer les ” boussoles ” de la laïcité. Un débat contradictoire sur la laïcité à la FI est donc impossible, alors que cela est possible sur le plateau de Cyril Hanouna. https://twitter.com/FranceInsoumise/status/1165970983041347584

[2] Pour une discussion plus détaillée, on peut consulter à ce propos la brillante série d’articles de Anne Verjus, historienne au laboratoire Triangle à l’E.N.S. de Lyon, parue à la sortie du livre Qui est Charlie, dès juin 2015 : https://reflexivites.hypotheses.org/category/mois-apres-mois/2015/06-juin-2015-a-verjus

[3] On peut se reporter à différents ouvrages pour mesurer combien le 11 janvier ne fut pas ” populaire ” (au sens premier du terme). Jérôme Fourquet, Alain Mergier « Janvier 2015 : Le Catalyseur », Fondation Jean-Jaurès, mai 2015 : https://jean-jaures.org/nos-productions/janvier-2015-le-catalyseur , ou, L’archipel français, Seuil, 2019. Ou encore, Qui est Charlie, Emmanuel Todd, Seuil, 2015.

[4] M. Sapir faisant fi dans sa réponse de ne pas comprendre ce qu’on appelle ” esprit Charlie “, nous espérons que cette définition lui siéra.

[5] https://twitter.com/balancetonpost/status/1215381981468528646

[6] https://twitter.com/russeurope/status/1215697047149514758

[7] https://twitter.com/AgagBoudjahlat/status/1215335603472162816

[8] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/02/Focus-194-Gilets-jaunes-note-5.pdf

[9] https://twitter.com/ManonAubryFr/status/1214450956731060224

[10] Pour une définition exhaustive des effets du néo-républicanisme, voir : « La laïcité contre la gauche », dans Emmanuel Todd, Qui est Charlie, 2015. « J’avais qualifié de « néo-républicaine » la partie du système de représentation politique (« les partis dits républicains ») qui accepte une logique d’exclusion ancrée dans des valeurs implicitement inégalitaires. »

[11] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/02/Focus-194-Gilets-jaunes-note-5.pdf

[12] https://twitter.com/balancetonpost/status/1215381981468528646

[13] (© Charles Platiau/ Reuters)

[14] https://www.facebook.com/ToujoursCharlie/videos/1205285679605048

[15] Pour la mobilisation des marches des 10 et 11 janvier 2015, on peut reprendre à cet effet les données présentées dans « Qui est Charlie » par Emmanuel Todd, sur 85 aires urbaines englobant, en 2011, 41,2 millions d’habitants, soit 64% de la population française. Pour le vote Macron au second tour, on s’appuie sur les chiffres disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur.

[16] De ce point de vue, le vote en faveur d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle de la part de la population modeste et d’origine étrangère dans une ville de banlieue comme Beaumont-sur-Oise ne doit pas faire illusion. Jean-Luc Mélenchon et son projet de renversement institutionnel, en 2017, se classe en tête au premier tour de la présidentielle, immédiatement suivi par Marine Le Pen. Dans le cas d’une ville comme Beaumont, tristement célèbre en vertu de la mort du jeune Adama Traoré, le jour de son anniversaire, après un contrôle d’identité, dans des circonstances troubles, plutôt que de parler tièdement de « Front républicain », il faudrait plutôt gager que les populations issues de l’immigration se perçoivent plutôt comme participant à un « Front de la survie ». La perspective de se réveiller avec Marine Le Pen au pouvoir et ses promesses de sévérité policière, ciblant explicitement les populations de banlieue d’origine étrangère comme « menaces prioritaires », à l’évidence, n’a pas le même sens à Beaumont-sur-Oise que dans le Vème arrondissement de Paris. Cette évidence se confirme en prêtant attention à la différence entre les résultats de Mélenchon à Beaumont-sur-Oise au premier tour par rapport au Vème arrondissement de Paris (1er tour Macron 39% – Fillon 27% – Mélenchon… seulement 16%). La France des banlieues, même lorsqu’elle vote Macron, se distingue dès le premier tour de la France Charlie des éduqués du supérieur par un vote massif en faveur du projet de changement « radical » de Jean-Luc Mélenchon, plus proche de l’attitude aujourd’hui des gilets jaunes que de celle du Macronisme.

[17] « Eric Drouet, la star des « gilets jaunes », appelle à entrer dans l’Elysée. » (…) « Y a-t-il des velléités putschistes chez certains « gilets jaunes » ? », L’Obs, 6 décembre 2019. https://www.nouvelobs.com/politique/20181206.OBS6653/eric-drouet-la-star-des-gilets-jaunes-appelle-a-entrer-dans-l-elysee.html

[18] Yoan Gwilman, Dans la même galère, comment les Gilets jaunes ont désamorcé Charlie, 2019, (mémoire non publié).

[19] Sur « l’erreur écologique », par exemple, lire Anne Verjus, « De la fragilité des reproches adressés à Emmanuel Todd, « l’erreur écologique » », juin 2015 : https://reflexivites.hypotheses.org/7327

[20] https://www.ifop.com/publication/gilets-jaunes-note-n2-les-gilets-jaunes-sociologie-dun-mouvement-hors-norme/#

[21] Jérôme Fourquet, « Grand débat : «C’est une France, urbaine, favorisée et retraitée qui s’est exprimée» », Le parisien, 10 mars 2019 : http://www.leparisien.fr/politique/grand-debat-c-est-une-france-urbaine-favorisee-et-retraitee-qui-s-est-exprimee-10-03-2019-8028327.php

[22] https://www.liberation.fr/checknews/2019/08/26/qu-a-dit-henri-pena-ruiz-sur-le-droit-d-etre-islamophobe-lors-de-l-universite-d-ete-de-la-france-ins_1747363

[23] Jérôme Fourquet, L’archipel français, Seuil, 2019.

[24] On trouvera une actualisation du rôle de l’âge (à travers le cas des retraités) dans le conservatisme politique actuel, et le soutien à Emmanuel Macron, (par dépit, peur ou conviction) dans Jérôme Sainte-Marie, « Bloc contre bloc », Le Cerf, 2019.

[25] Yoan Gwilman, La chevelure or de Donald Trump, Romance pamphlétaire. (à paraître)

[26] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.

[27] Sonia Taleb et Ramzi Kebaili, Enseignant.e.s en Seine-Saint-Denis, nos inquiétudes face à « l’esprit Charlie », Politis, 12 janvier 2015 : https://www.politis.fr/articles/2018/01/enseignant-e-s-en-seine-saint-denis-nos-inquietudes-face-a-lesprit-charlie-38189/

[28] Enfant de 8 ans au commissariat, l’école a bien réagi pour Najat Vallaud Belkacem, BFM TV : https://www.bfmtv.com/politique/enfant-de-8-ans-au-commissariat-l-ecole-a-bien-reagi-pour-najat-vallaud-belkacem-860290.html

[29] « La tentation radicale » fracture le monde académique, Le Nouveau magazine littéraire, 18 avril 2018 : https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/tentation-radicale-monde-academique

[30] Emmanuel Todd, La France n’est plus dans l’Histoire, l’OBS, 2015. « L’une des choses qui m’a le plus tristement impressionné le 13 novembre dernier, lors de ces attentats horribles, c’est justement la vision que la classe politique et les médias ont alors donnée de la jeunesse française. D’un côté les jeunes terroristes déments, barbares, islamisés jusqu’au fond des yeux, etc. De l’autre, des jeunes tout de jovialité, parfaitement sains, et radieux, sirotant des bières à la terrasse des bistrots. Alors qu’on a aujourd’hui toutes les statistiques en mains sur les difficultés effarantes à entrer dans la vie adulte pour les jeunes, la baisse de leurs revenus, leurs taux d’emploi misérables, les stages sous-payés voire non payés. Être jeune en France, ce n’est pas juste siroter un demi en terrasse. Cette vision-là, c’est typiquement celle d’une société âgée qui a des problèmes de prostate. »

[31] https://www.bnf.fr/fr/agenda/la-sociologie-de-la-religion-face-aux-fantasmes-religieux-actuels?

[32] On trouvera dans La Malfaçon (Les Liens qui libèrent) de Frédéric Lordon, des pages convaincantes à ce sujet.

[33] L’Euro contre la France, L’euro contre l’Europe, Jacques Sapir, Le Cerf : https://books.google.fr/books?id=iA-CDwAAQBAJ&pg=PT34&lpg=PT34&dq=Si,+dans+des+pays

[34] La laïcité face à l’islam, Olivier Roy (2004)

[35] La réplique d’Olivier Roy à Bernard Rougier, Le Point, 4 janvier 2020 : https://www.lepoint.fr/societe/la-replique-d-olivier-roy-a-gilles-rougier-04-01-2020-2356093_23.php

[36] Olivier Roy, La peur d’une communauté qui n’existe pas, Le Monde, janvier 2015, https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/09/la-peur-d-une-communaute-qui-n-existe-pas_4552804_3232.html

[37] Olivier Roy : https://chronik.fr/olivier-roy-html.html

[38] Conclusion : « Le vrai passé républicain » (Qui est Charlie?, E. Todd, – 2015) suivi de « Futur 2 : Le retour à la République : l’accommodement avec l’islam »

[39] Frédéric Lordon, Appels sans suite (2), 17 octobre 2018, La pompe à Phynance, blog hébergé par Le Monde diplomatique.

[40] Olivier Roy, La laïcité face à l’islam (2004)

[41] Emmanuel Todd, Qui est Charlie, Sociologie d’une crise religieuse (2015)

[42] Le camp « souverainiste » de Kuzmanovic, président de « République souveraine », s’il persiste dans le « Charlisme », n’a finalement que trois choix devant lui. 1/ Rester « Charlie », et s’allier aux européistes, qui sont les plus sensibles à cette thématique. L’ennui, c’est que les européistes font une base électorale somme toute paradoxale pour un courant dit « patriote ». 2/ Refuser toute alliance, rester « Charlie », et finir sectaire, comme des gauchistes. 3/ Rester « Charlie », mépriser les banlieues, concentrer ses efforts sur le seul électorat de Marine Le Pen, et finir comme le Front national : perdre à chaque élection.
Mais peut-être Djordje Kuzmanovic ambitionne-t-il finalement de devenir le Benoît Hamon du souverainisme ?

[43] Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 2020.


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