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« Ce qui m’inquiète c’est que l’extension de la marchandise réprime, non pas la révolte, mais le désir même de se révolter. », entretien avec François Begaudeau
François Begaudeau est un ancien enseignant aujourd'hui écrivain prolifique, metteur en scène, réalisateur et critique cinématographique. A la suite de la sortie de son essai "Notre joie" (Fayard/Pauvert, 2021), nous avons décidé de l'interviewer pour tisser un portrait de la situation politique actuelle et les possibilités progressistes qu'elle nous offre.
Par N. Publié in #4 Quel avenir bâtir ?, #ENTRETIENS le 15 novembre 2022 43 min de lecture
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François Begaudeau est un ancien enseignant aujourd’hui écrivain prolifique, metteur en scène, réalisateur et critique cinématographique. A la suite de la sortie de son essai “Notre joie” (Fayard/Pauvert, 2021), nous avons décidé de l’interviewer pour tisser un portrait de la situation politique actuelle.

Positions : Tu évoques dans Notre joie un reproche que l’on t’a fait toute vie en matière de politique : avoir toujours un pied dedans et un pied dehors. En ce sens que si la politique est un temps de ton existence, elle ne saurait entièrement l’absorber. Tu écris de très belles pages sur le plaisir que tu peux éprouver à être seul, à écouter de la musique, à lire ou écrire, et combien celui-ci est nécessaire à fonder et entretenir en toi cet élan insurrectionnel qui te pousse à ne pas accepter les choses telles qu’elles sont. Sur le plan politique et collectif, ce tempérament est difficile à concilier avec l’exigence du militantisme qui, à mesure que les enjeux s’accroissent, tend à fondre le « je » dans le « nous », et le temps personnel dans le temps collectif. Au sein d’une société où les corps collectifs ont été très largement éliminés ou vidés de leur vitalité, où les aspirations individuelles sont érigées en dogme, du « Just do it » de Nike au « Deviens ce que tu es » de Lacoste, comment concilier le nécessaire besoin d’un collectif politique en mesure de s’organiser, de résister et de renverser le mode de production capitaliste et ces affects profonds qui peuvent tous nous traverser ?

« Les forces de l’émancipation n’ont jamais fait autre chose que défendre les individus contre les structures. L’émancipation, c’est à tous les coups un individu qui s’émancipe d’une structure. »

François Begaudeau :  A force de promouvoir le lien social, comme un mantra, on ne voit pas une conséquence majeure et concrète de l’urbanisation massive de l’humanité : l’hypersocialité – entendue comme une sorte d’exacerbation de la nécessité de vivre sociale. Jusqu’à très récemment dans l’histoire, l’individu majoritaire, rural, entrait en relation avec très peu de gens dans sa journéee. Aujourd’hui, ça n’arrête pas. Toute la journée autour de moi, du monde. Et bien sûr la connexion 24-24 n’a rien arrangé à l’affaire. A chaque seconde je suis en relation. Cela pèse. Si le premier confinement a tant plu à une part significative de ceux qui ont eu la possibilité matérielle de le traverser seul, c’est parce qu’il les a soulagés de l’hypersocialité.

Comme Lafargue revendiqua un droit à la paresse, on devrait revendiquer un droit à la solitude. Que chacun ait du temps pour soi, c’est et cela doit rester l’objectif principal des luttes sociales. Mais qu’il puisse en outre en jouir comme il l’entend, et seul si ça lui chante, et dans « une chambre à soi » s’il le souhaite, c’est encore mieux. C’est important, salutaire.

Le lien social, ce doit être une offre, pas une prison. Je suis pour des liens proposés aux vieux esseulés, pour les sociabilités rurales, pour des services publics et sociaux dans les quartiers populaires. Je défends le lien social consenti, désiré. Mais pas celui qu’impose l’infernal nasse sociale où la modernité marchande nous piège 

Par ailleurs, si la solitude désirée permet de se recueillir en soi-même – quel miracle, dans un monde où je suis en permanence alpagué -, elle est très peuplée. Par la lecture, qui exige une isolation au moins mentale, je me mets à l’écoute d’une foule d’individus, morts ou vivants. Aussi vrai que l’écriture d’un roman vous isole physiquement mais produit une grande sensibilité au monde. Aussi vrai que vous ne regardez jamais aussi bien le monde que lorsque vous regardez un film, pour peu que ce film regarde lui-même le monde (ce qui n’est certes pas fréquent)

Tout cela n’empêche en rien qu’on se greffe sur des énergies collectives, qu’elles soient proprement militantes ou non. Il n’y a aucune contradiction entre l’individu et le collectif. Le collectif est évidemment une nécessité politique, mais c’est aussi un bon calcul de puissance individuelle.

Dernière chose : pour comprendre le capitalisme, on ferait bien de ne pas considérer ce qu’il dit, mais ce qu’il fait. La bouillie publicitaire dont il enrobe ses pratiques n’est d’aucun intérêt. Il dit Just do it, il pourrait dire le contraire, au gré de ses stratégies marketing. Il arrive donc que des éléments de langage du capital promeuvent l’initiative individuelle, l’autonomie, l’originalité, mais dans les faits que se passe-t-il ? Dans les faits, le monde marchand manifeste une haine tenace et structurelle pour l’individu, pour la singularité. Il est une machine à uniformiser, à standardiser.

Sur ces points j’ai renoncé à être compris par la gauche radicale, qui fétichise le collectif et se méfie de l’individuation (où elle voit connement de l’égoïsme), mais je le redis : les forces de l’émancipation n’ont jamais fait autre chose que défendre les individus contre les structures. L’émancipation, c’est à tous les coups un individu qui s’émancipe d’une structure.

En chérissant ma solitude, je chéris mon individualité, ce qui est la meilleure résistance à opposer à la mise aux normes capitaliste. 

Positions : Tu dis à propos de la Sécurité Sociale : « Ce qui a été possible l’est pour toujours ». Nous partageons avec toi l’idée que l’histoire est faite par les êtres humains et qu’il n’existe pas de « fin de l’histoire ». Cependant, force est de constater que la bourgeoisie, à mesure qu’elle sent sa domination aussi bien symbolique que matérielle être contestée, se radicalise et présente l’autre face du libéralisme : l’autoritarisme. Quand l’extension continue du marché est contestée, par exemple, quand on veut empêcher la construction absurde d’un Arbre aux hérons dans ta ville, la réponse politique immédiate est : l’envoi de la police. Or, depuis le mouvement des Gilets jaunes et le changement de la doctrine du maintien de l’ordre, si certains avaient encore un doute sur la nature profondément violente, répressive et conservatrice de la police, celui-ci a été arraché à la gli-f4. Le possible, aujourd’hui, est barré par plusieurs causes : l’absence de classe révolutionnaire, la montée en conscience et l’unification de celle-ci, la force des affects capitalistes, mais aussi, le rôle brutal de la police et de la gendarmerie dans le maintien de l’ordre social bourgeois. On mutile en manifestation, on tue dans les quartiers populaires, on tue en plein Paris ou à Nice pour un refus d’obtempérer, on arme des gamins et des gamines poursuivant un désir de puissance adolescent formés en une semaine – un peu plus qu’un prof tout de même. La police devient une milice à qui on permet tout, parce que sans elle, on sait l’ordre social pouvoir être renversé. Quand on constate qu’elle vote pour plus de la moitié pour l’extrême-droite, doit-on redouter sous peu l’élimination physique de tous ceux qui contesteront la bourgeoisie et son monde ?

« Ce qui m’inquiète c’est que l’extension de la marchandise et des affects marchands réprime, non pas la révolte, mais le désir même de se révolter. »

François Begaudeau : Dans l’analyse de ce sujet, tu me laisses la part la plus fumeuse : celle du prophète, du médium, du voyant. Est-ce que tous les opposants à l’ordre bourgeois vont être supprimés ? Je ne sais pas. Je ne suis pas amateur de dystopies. Je ne peux pas non plus te dater l’effondrement à venir. Je dirais avril 2054, mais ma vision est encore floue.

Revenons plutôt à l’observation des faits, si tu veux bien. Car je ne les vois pas exactement comme toi. Si quelques glissements autorisent à diagnostiquer un durcissement autoritaire, ce que nous vivons est sans commune mesure avec ce qui a pu avoir lieu régulièrement par le passé, où les cerbères des possédants ont régulièrement perpétré des violences autrement plus ravageuses contre les éléments pauvres et/ou contestataires de la société. Un livre récent rappelle que la police a presque été inventée, dans sa facture moderne, pour réprimer le mouvement ouvrier – et les ouvriers tout court. Le phénomène n‘est donc pas linéaire – une bourgeoisie de plus en plus violente- mais cyclique, et donc structurel :  quand les rapports sociaux se durcissent, quand les contradictions s’aggravent, les propriétaires durcissent leur police. Cela s’est souvent vu, se voit aujourd’hui, se verra toujours.

Je ne néglige en rien le dossier de la police, mais il faut rappeler, toujours – et c’est d’ailleurs ce que tu suggères – que c’est un phénomène second. Le cœur de l’affaire, ce sont bien les rapports sociaux, c’est à dire la conflictualité sociale. Et s’il y a une autonomie de la question de la police, c’est quand elle-même, effectivement, entre dans des logiques séparatistes (si j’ose dire), c’est-à-dire dans un devenir-milice. On en voit quelques signes, c’est vrai, et il y aurait une réflexion spécifique à avoir sur le recrutement des policiers, qui puise invariablement dans la petite classe moyenne droitière et banche, déjà pas mal raciste à son entrée dans le corps et carrément raciste après dix ans de métier (on trouve des évolutions semblables dans l’enseignement). Mais je t’avouerais que ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Ce qui m’inquiète c’est que l’extension de la marchandise et des affects marchands réprime, non pas la révolte, mais le désir même de se révolter.

Positions : Tu caractérise l’extrême-droite et plus généralement la réaction par son caractère idéaliste, en goldmanniens revendiqués à Positions nous te suivons évidemment. Plus généralement, ne crois-tu pas que cette propension à l’idéalisme est caractéristique de la vision du monde du sujet collectif qui constitue la classe politique française ? En effet cette dernière, devenue permanente et professionnelle dans la démocratie représentative contemporaine (financée par l’Etat), occupe une place centrale pour fabriquer du récit politique idéalisant. On le voit sur des concepts vagues telle que la « France » à l’extrême-droite mais on peut aussi citer « la République » « la nation », « le peuple », bien plus répandus sur le spectre politique. A l’inverse, l’université est devenue totalement positiviste – même si cela évolue en ce moment – , et de plus en plus dépolitisante par sa vision du monde structuralisante et ahistorique. Entre ces deux sujets collectifs dominants le pouvoir de « dire la société », il y a-t-il encore de l’espace pour la pensée révolutionnaire, c’est-à-dire pour nous, dialectique ?

François Begaudeau : L’université se dépolitise, à l’image de ce qui se passe dans l’enseignement en général. Ce qui au fond est peut-être un retour à la normale. On devrait se résoudre au constat que la classe enseignante (si cette catégorie a un sens) n’a été massivement de gauche que dans une période historique circonscrite où la gauche, et notamment la gauche communiste, dominait le champ intellectuel et la scène politique. Elle n’a été de gauche que parce que des éléments exogènes venaient tordre son destin de subordination à l’ordre bourgeois qui la rémunère pour le servir, et notamment servir ses desseins économiques. Aux bien nommés hussards de la République on demandait d’abord d’être de bons soldats (pour entre autres préparer les mignons petits français à aller trucider du boche). Et voyez les misères que l’institution à faites à l’instituteur communiste Freynet, dans les années 20.

Pour ce qui est de la classe politique, je lierais son idéalisme à deux phénomènes bien distincts. D’abord, et pour aller dans ton sens, les professionnels de la politique sont essentiellement des gens qui parlent, et qui parlent en général hors situation – je pense notamment aux élus ou cadres des partis sans pouvoir, ce qui fait beaucoup de gens. Il est donc assez logique que cette classe de parleurs sans bras en viennent à priser entre tous les signifiants creux comme ceux que tu cites. C’est aussi à lier au verbe politique en général, que son passif tribunicien incline aux mots incantatoires : mots qui n’ont de sens que dans leur profération exclamative. Et du côté de la gauche radicale on n’est pas avare de mots destinés à scander une marche plutôt qu’à dire le réel. C’est comme ça, il faut l’accepter, et dans une manif ne pas être trop tatillon sur la pertinence des slogans et mots d’ordre.

Mais n’oublions pas que le verbe idéaliste relève aussi d’une stratégie au moins en partie consciente. Stratégie propre à tous les pouvoirs et notamment au pouvoir bourgeois. Quel est le geste théorico-verbal primitif de la bourgeoisie ? Dissimuler le rapport de production, et par extension le rapport de classes (dissimuler en somme les extorsions qui assurent sa prospérité). Pour dissimuler, la bourgeoisie diffuse des écrans de fumées lexicaux. Cela commence dès 1789, où la bourgeoise donne à son coup de force économique (libérer le marché en pulvérisant les rentes féodales) des parures morales (par exemple les droits de l’homme – ce qui ne signifie pas que la bourgeoisie n’ait pas été sincèrement humaniste). Mais le mode de diversion préféré de la bourgeoisie reste la mise en avant de conflictualités culturelles ou religieuses pour évincer la conflictualité proprement sociale. Si les Républicains de la fin du XIXème engagent avec tant de zèle le combat qui mènera à la séparation de l’église et de l’Etat, c’est aussi pour détourner l’énergie d’une classe laborieuse qui s’agite beaucoup et l’effraie. Un prolétariat qui réserve sa colère aux curés ciblera moins les patrons. Et c’est bien ce qu’on a vu à l’œuvre en France depuis les années 80 : des intellectuels censément issus de la gauche liquidant définitivement le paradigme de classes en ne parlant plus que de République et de laïcité ; et des politiques (Chevènement, puis Valls, et tant d’autres avec eux) proférant des « République » et des « France » à tous les coins de phrase tout en se ralliant doucement mais surement au marché (le second a le destin qu’on sait, mais il a été trop peu noté que le premier a appelé à voter Macron dès le premier tour). Et Daladier n’avait pas fait autre chose pour conjurer le Front populaire : faire monter la fibre patriotique, et insister sur les enjeux dits culturels ou identitaires. Dans son récent livre sur le style réactionnaire, Berthelier rappelle à juste titre que l’antisémitisme de la bourgeoisie français des années 30, s’il pouvait être liée à de vieux tropes catholiques, était aussi la sublimation identitaire d’une panique de petits propriétaires devant le mouvement ouvrier – et spécifiquement le Front populaire. D’où s’ensuivait un amalgame obscur entre judaïsme et bolchevisme – le fameux judo-bolchevisme, que remplace aujourd’hui l’islamo-gauchisme, où s’entend la même propension de la classe dominante, à confondre ses peurs de classe avec des peurs culturelles.

Positions : Justement, malgré l’accélération des différentes crises, qu’elles soient économiques, écologiques ou politiques, la gauche bute sur l’état des consciences face aux problèmes sociaux communs. L’absence d’unité matérielle des conditions d’existence au sein des classes populaires rend difficile l’émergence d’une classe révolutionnaire consciente d’elle-même. Nous ne croyons pas à la théorie du colibri ou ce serait la prise de conscience individuelle qui engendrerait une mise en action, que les idées produiraient une réalité et que chacun faisant sa part, cela contribuerait à engendrer une convergence progressive. Ce qui manque aux classes populaires dans toutes leur diversité, c’est un ciment unificateur, un point de ralliement qui offrirait à la fois une réponse intellectuelle et matérielle à leur situation, et qui proposerait une projection possible hors du capitalisme. Nous penchons vers la nécessité de la constitution d’un parti de masse dont l’une des missions serait de réaliser aussi bien l’unification idéologique de la classe laborieuse et son unification sociale afin de l’arracher de la tentation fasciste offerte par l’extrême droite. Est-ce pour toi encore un modèle d’organisation pertinent ? Lordon lui expose qu’il faut rendre « désirable le communisme », pour qu’un affect puisse en remplacer un autre. Faut-il, pour reprendre tes mots, lutter pour se libérer du marché et faire advenir « une pauvreté vivable » comme « seule vie souhaitable » ?

« Mitterrand a dit un seul truc intéressant dans sa vie […] : ce n’est pas l’union qui fait la force, c’est la force qui fait l’union. »

François Beagaudeau : Tu poses là deux questions très disjointes – même un si pont peut être fait entre elles.

S’agissant du parti, je serai bref. D’abord parce que c’est un peu trop théorique, et un peu abstrait. Cette projection est pour moi du ressort d’un jeu enfantin – « On aurait dit que… ». On aurait dit qu’on serait tellement nombreux et forts que la question la plus urgente qui se poserait à nous serait la création d’un parti ou pas. Le problème c’est qu’en l’état nous ne sommes pas nombreux et nous manquons de force. Poser la question du parti aujourd’hui, c’est se demander si on va opter pour le service-volée ou le fond de court alors qu’on n’a même raquette. Mitterrand a dit un seul truc intéressant dans sa vie, même si je crois qu’il ne l’a pas fait exprès : ce n’est pas l’union qui fait la force, c’est la force qui fait l’union. Si le mouvement social est fort, alors il se donne des structures, et se demande sur le tas quelles structures se donner. Un parti, un mouvement, une coordination ? Je laisse les théoriciens de l’académie radicale en décider. Pour ma part j’en reste à la question préalable de notre force – c’est à dire, en l’espèce, de notre faiblesse.

Ce qui mène à la deuxième question. Lordon, en bon spinoziste, place le désir au centre de la réflexion. Oui, il faut rendre le communisme désirable, car si le désir est avec nous, la force est avec nous. La force et le désir c’est tout un. Comment un individu en vient à désirer le communisme ? Je ne pense pas que ça passe par les idées, les théories, les lectures, ça passe par son corps, et ça passe tout seul. C’est un processus très largement inconscient. Progressivement un corps ressent qu’il ne peut plus vivre comme ça (produire comme ça, consommer comme ça, occuper ses samedis comme ça), ce qui fait germer en lui un désir de vivre autrement – et par exemple plus pauvrement. Cela arrive à un nombre non négligeable de gens, et en la matière il est indéniable que le sentiment d’urgence écologique est le meilleur agent de mutation des désirs.

Est-ce que cette mutation peut également se provoquer, en tout cas se stimuler ? Oui, un peu, et par exemple en multipliant les espaces où des individus puissent faire l’expérience d’autres plaisirs, d’autres satisfactions. Plaisir de la gratuité, plaisir de la valeur d’usage, plaisir de la sobriété, de l’auto-suffisance, etc. Cela se fait beaucoup. Des millions de gens consacrent du temps libre à des modes d’échange et des activités qui les gratifient autrement que par l’argent. Ce qui nous ramènerait un peu au parti : le parti communiste français a bien des casseroles, et les crétineries du vintage Roussel sont là pour nous le rappeler, mais, sous le giron dudit parti, le « peuple communiste » aura fait l’expérience joyeuse d’autres formes de relations que celles induites et encouragées par le régime marchand. 

Positions : Justement, tu dis : « ce n’est pas l’union qui fait la force, c’est la force qui fait l’union. Si le mouvement social est fort, alors il se donne des structures, et se demande sur le tas quelles structures se donner. » et tu ajoutes que l’on peut stimuler le désir communiste en multipliant les espaces et expériences alternatives à la vie capitaliste. N’est-ce pas là toute l’ambition politique que nous devrions espérer par la naissance d’une ou plusieurs structures politiques à même de proposer et d’expérimenter d’autres rapports sociaux ? Toute la difficulté consiste en faire croître la « force », le mouvement social, pour que l’union se réalise. Nous nous rappelons les grèves joyeuses de 36, et il nous apparaît que sans l’appui d’une structure nationale à même de soutenir, stimuler et accompagner les désirs de lutte, nous risquons de poursuivre cette sorte de stagnation des colères dans un contexte où l’effondrement écologique fait glisser la question du temps comme une guillotine le long du cou de l’humanité.

François Beagaudeau : Au risque de n’intéresser que moi, je voudrais à nouveau répondre en interrogeant ta question même. Sous trois angles :

1- Tu es militant, je ne le suis pas. Toi et tes camarades êtes militants, je ne le suis pas. Or tu-vous me poses une question sans doute urgente pour un militant, mais un peu moins pour ceux qui ne le sont pas. Une question sur laquelle vous n’avez en rien besoin de mes lumières, vu que vous y avez réfléchi beaucoup plus que moi – moi mes chantiers théoriques sont ailleurs. Cela me fait le même effet que si Mbappé me demandait des techniques pour bien réussir sa coupe du monde.

2- Admettons que toi et moi nous entendions ici pour dire : oui, vraiment, il faudrait une structure pour organiser la réplique, la contre-offensive, le mouvement social-insurrectionnel dont nous avons besoin. Et alors il se passe quoi ? Il ne se passe rien. Ce parti serait-il créé demain qu’il se retrouverait confronté au problème cardinal : la pénurie de combattants potentiels.  

3- C’est du reste ce que vivent une foison de partis existants. Pourquoi prospecter sur la nécessité d’un parti, ou d’une structure de cet ordre, puisque ces partis pullulent, portant des noms souvent interchangeables ? Il y a le NPA, il y a Révolution permanente, comme tu le dis, il y a la CNT (qui n’est certes pas un parti, mais en l’occurrence peu importe), il y en a tant d’autres. Simplement ces partis ou organisations sont faibles parce qu’actuellement le mouvement ouvrier-social est faible – et qu’encore une fois ce n’est pas un parti qui va l’inventer. Le mouvement ouvrier du XIXe n’est pas né sous l’impulsion de Marx écrivant Le Manifeste. C’est parce que ce mouvement germe, et que Paris connait une certaine ébullition contestataire, que Marx écrit Le Manifeste. Et créera ensuite avec d’autres la première Internationale. C’est dans ce sens que ça marche.

Un seul parti est actuellement fort, c’est la FI ; mais cette force se gagne au prix d’un flou idéologique aussi rassembleur que stérile. On est entre PS version 81, parti démocrate sauce Saunders, mouvement populiste de gauche à la sud-américaine. Je ne suis pas puriste, loin de là, et je ne veux pas décourager les belles énergies que l’Union populaire agrège, mais je ne vois rien là-dedans de nature à engager un véritable rapport de forces avec le capitalisme (dont la FI valide tous les cinq ans le dispositif central : l’élection).

Positions : Comme Bernard Friot, tu évoques toi aussi ce « communisme déjà-là », notamment avec les tiers-espaces qui sont des réappropriations par les travailleurs de lieux hors de la production. Si ces espaces, comme les ZAD, permettent une respiration et une montée en conscience de la force individuelle de ses acteurs, et de leur force collective, ils n’ont pas – encore ? – réussi à produire une inflexion durable dans le rapport de force avec le capital. Tout au plus parviennent-ils – et c’est déjà beaucoup – à contrarier l’agenda local visant un projet d’aéroport, de surfpark, de méga bassines, etc. Il y a dans la ZAD un paradoxe : c’est à la fois une vie qui se veut autant que possible anticapitaliste et démocratique et qui, pourtant, repose en partie pour sa constitution matérielle sur la surproduction capitaliste permettant la récupération ou l’emprunt définitif d’objets ou de ressources jetées et inutilisées. Par son intitulé même, la Zone à défendre, postule un espace de conquête limité et limitant pour l’action politique. La ZAD fait sécession. Cette sécession produit deux choses : la prise de conscience qu’il est possible de freiner l’extension illimitée du marché et un resserrement des volontés et des actions sur un périmètre. A la fin, on ne se mobilise plus que pour quelques précieux kilomètres arrachés de haute lutte aux forces de l’ordre. En parallèle des ZAD, on voit aussi revenir en force la théorie municipaliste développée notamment par Murray Bookchin. L’échelon local constitue-t-il l’échelon révolutionnaire le plus accessible ? Si oui, comment dans ces conditions lutter contre un mode de production qui est international ?

François Begaudeau : C’est là une vieille problématique, dont tous les tenants ont été mille fois formulés. En gros :  les ZAD c’est super, ça fait exemple et modèle, ça expérimente, mais ça ne change pas le monde. Ou encore : le municipalisme évite d’endosser la violence étatique, mais limite la marge de manœuvre. Ou encore : c’est bien beau le repli sur l’échelle de la commune, mais pendant ce temps-là le capital transnational bousille la planète. Ou encore : l’autonomie, super, mais qui fera venir du Congo les composants pour fabriquer des ordinateurs ? Etc.

On connait bien tout ça, à quoi je n’ai rien à ajouter. D’autant qu’en la matière, la théorie n’est d’aucun secours. Ce sont, comme d’habitude, les faits qui trancheront, et les choses qui s’inventeront au gré des situations, à fleur de matière et de vie.

Je précise au passage que lorsque j’évoque le « déjà là communiste », c’est en référence directe et explicite à Bernard Friot, auquel je dis mon amitié dans Notre joie. Et notamment pour avoir, avec d’autres mais plus radicalement que d’autres, remis au cœur de la réflexion ce qui importe avant tout : la question de la valeur et des modes de valorisation.

Positions : Dans un entretien à Politis, Jean-Luc Mélenchon disait : « Par ces cheminements intellectuels, la radicalisation de la société va se poursuivre. Et puis l’espace spécifique de la gauche unie facilite le regroupement du milieu social qu’elle veut représenter. Avec la Nupes, il est beaucoup plus facile pour les syndicats d’opérer la jonction avec la gauche politique. La violence des confrontations entre gauche de rupture et gauche d’accompagnement pouvait menacer la vie même des sections syndicales. Le fait qu’il y ait un état-major politique uni est tout à fait essentiel, même s’il n’a pas encore pleinement conscience du rôle qu’il peut jouer. ». Lorsque l’on voit le refus de la CGT, de FO, de Solidaires et de la FSU de rejoindre la marche du 16 octobre, c’est un démenti cinglant de cette analyse. Les syndicats cherchent à conserver, comme les partis politiques, leur secteur de marché. Nous savons que la prospective n’est pas ta tasse de thé. Alors, nous ne te demanderons pas s’il faut attendre encore quoi que ce soit de ces thoreziens. Mais, que t’inspires cette situation ?

François Begaudeau : Cet angle de réflexion peut m’intéresser, comme ça, de loin, mais ce n’est pas le mien. Je n’ai, sur ces considérations stratégiques, rien de plus intéressant à dire que ce que tu en dis.  Permets-moi juste de remarquer qu’il y a quelque contradiction à promouvoir la structure-parti, comme ça semble être votre cas, tout en regrettant la dernière version en date des affres de cette structure. En gros tu déplores les effets dont tu chéris la cause, comme disait un moraliste ancien.

La cause on la connait, et depuis belle lurette aussi : le problème ce n’est pas tant le parti que la professionnalisation du parti, sachant qu’on a toujours observé que l’un entraine l’autre. Le seul parti viable devrait :

– n’avoir pour cadres que des bénévoles.

– n’avoir pour cadres que des bénévoles qui n’occupent leur fonction qu’un an.

– n’avoir pour cadres que des gens qui ne briguent ou n’occupent aucun mandat.

Ce qui signifie aussi que ledit parti ne doit en aucun cas participer à des élections.

La France insoumise ne répond à aucun de ces impératifs. C’est un parti (un « mouvement », si on préfère) complètement centré sur les échéances électorales, et qui ne brille qu’à la pire des élections, la plus autoritaire, la plus nationaliste, le plus paternaliste voir phallocrate, la présidentielle. C’est un mouvement qui rémunère ses cadres, et est donc essentiellement préoccupé de sa survie économique et de celle de ses cadres. C’est aussi un mouvement en concurrence objective avec d’autres structures équivalentes, et qui passe donc beaucoup de temps à se demander comment dominer ou absorber la concurrence, ce que la FI a habilement fait cette année – et pour quel gain politique véritable ? Encore une fois, c’est un débat qui ne me passionne pas, mais s’il faut dire quelque chose, je dirais que, de ce point de vue la FI n’est pas un outil mais un obstacle pour le mouvement social. Elle n’est pas une base arrière d’où s’élancer, mais le tracteur qui barre la route.

Là encore je sais bien l’inutilité de mes propos : dans cinq ans les Insoumis présenteront à nouveau un candidat qui sera ou non Mélenchon, suscitera un certain enthousiasme, galvanisera la gauche, et sera éliminé au premier tour avec un score honorable, entre 15 à 20 % La pérennité de l’entreprise sera assurée.

Positions :  Nous partageons ton analyse sur la FI comme obstacle pour le mouvement social. Néanmoins, la NUPES a constitué un bureau d’intergroupes se réunissant chaque lundi et qui prétend devenir « le seul lieu uni pour l’action populaire. ». Dans les mots utilisés par Jean-Luc Mélenchon pour qualifier ce lieu, il semblerait que l’action populaire doivent passer par l’intermédiation des institutions étatiques. Chez les Zapatistes, on dit que la conquête de l’Etat n’a plus de sens car l’Etat est un « lieu vide », le pouvoir étant dorénavant décentralisé dans les centres bancaires, financiers et économiques. Selon eux, l’Etat n’est plus qu’une machine administrative de facilitation de l’extension du marché et une machine répressive d’étouffement des contestations populaires. Tu exposes dans ton livre que l’Etat est « l’interlocuteur politique » privilégié des Gilets jaunes, et globalement de tous ceux qui vivent en périphérie – pas dans le sens de Guilly – des centres de pouvoir. Selon toi, les classes populaires ne veulent pas d’un chef par nature parce qu’elles seraient intrinsèquement conservatrices et désireuses d’une relation verticale dans les rapports de pouvoir, mais parce que leur situation réelle, dans les rapports de production, les place dans cette configuration d’une hiérarchie omniprésente et toute puissante. On désire un chef autant qu’on le craint. Pour résumer : on craint le mauvais chef, on le déteste, et on rêve à un nouveau qui serait meilleur. Dans une perspective d’émancipation des travailleurs, il ne devrait, dans la production comme dans la vie civique, n’y avoir d’autres chefs que ceux-là mêmes qui produisent la société : à ceux qui vivent, les moyens de contrôler et décider de leur vie. Penses-tu que l’on puisse, à l’échelle d’un pays comme la France, se passer d’un Etat ou alors faut-il considérer l’Etat comme un mal nécessaire que l’on doit restreindre à une simple force exécutrice de décisions qui seraient décentralisées et démocratiques ?

François Begaudeau : Nous voilà repartis sur le rôle de l’Etat. J’ai dit plus haut comment je me positionnais par rapport à cette question que le camp social s’est toujours posée. Laisse-moi plutôt dissiper les malentendus que pourrait créer la façon dont tu rapportes mon développement sur les Gilets jaunes. Sans du tout renier mon amitié émue pour ce mouvement, je dis dans Notre joie combien j’ai été frappé par la façon dont les Gilets jaunes étaient focalisés sur le pouvoir. A cela il y a plusieurs raisons : 1- nombre d’entre eux débutant dans l’activisme politique, ne connaissaient de la politique que sa version médiatique, républicaine, scolaire : la politique c’est l’Etat, c’est le pouvoir central, c’est les jeux de pouvoir, donc l’épicentre de la politique c’est l’Elysée  – d’où la fixette sur Macron ; 2- il y avait dans les rangs des GJ, non pas des fachos (ils sont vite partis), non pas des racistes (en tout cas ils ne se manifestaient pas comme tels), mais des gens imprégnés, par éducation et effets de milieu, d’un imaginaire droitier, qui est un imaginaire autoritaire. D’où ce sentiment général, parmi eux, que le problème n’était pas tant qu’une communauté politique se donne un chef suprême, mais l’incurie de l’actuel chef, qu’il s’agissait alors de remplacer par un bon chef. Nous restions dans un schéma post-monarchique, que symptomatise un slogan comme « Macron tu as oublié ton peuple », qui dénote une conception organique, droitière, « solidariste » du corps social (qui alors doit être plutôt appelé corps national) ; 3- il y a, dans les classes populaires, et depuis longtemps, et à des degrés divers selon l’époque, une demande d’autorité. Dans ce phénomène joue une logique que j’ai appelé « Logique des pauvres » dans Socialter. Il est logique que la condition populaire, insécure par nature, produise une demande de sécurité (dans tous les sens du terme).

A tout cela il est pertinent, oui, d’opposer un imaginaire zapatiste, en réaffirmant des horizons de lutte comme l’autonomie, l’auto-suffisance, le collectif autogéré, l’horizontalité, les « conseils » dans le sens italien. Autant de choses que les GJ ont touché du doigt ; mais du doigt seulement. Le RIC était une revendication intéressante, quoique très évasive, mais elle s’inscrivait encore dans un schéma référendaire ambigu, c’est à dire dans une dramaturgie à deux pôles : le pouvoir / le peuple.

Positions :  Dans un contexte international de remontée de l’extrême droite, la gauche peine à définir un imaginaire et à apporter une réponse politique aux classes populaires. Cela est d’autant plus inquiétant quand de son côté le Rassemblement National voit son agenda culturel s’imposer sans même avoir besoin de créer de polémiques et ses sujets tourner en boucle sur les principales chaînes d’information ou dans les journaux. Cela s’étend dorénavant de CNEWS au Monde, jusqu’au cinéma avec la sortie récente de deux films qui valident parfaitement la vision du monde d’un Zemmour tout en prétendant, dans la bouche d’un Cédric Jimenez ou d’un Romain Gavras, lutter contre. Nous pensons à BAC Nord et Athena[1]. La gauche n’a-t-elle plus rien à dire ou n’a-t-elle plus les moyens de son expression ?

François Begaudeau : La gauche est minoritaire, et se bat aux côtés des minoritaires, ou des masses dominées. Par définition, elle ne possède pas les leviers du pouvoir, ne détient pas les grands capitaux, ne possède pas les médias, qu’ils soient publics ou privés. Rien d’étonnant, donc, à ce que la pensée dominante domine, et irrigue les canaux dominants. Ce n’est donc pas que la gauche n’ait rien à dire – quelle drôle d’idée -, c’est qu’elle est naturellement absente des sphères les plus en vue. 

Cela vaut aussi pour le cinéma. Les films médiatisés colportent tout naturellement des motifs conservateurs, voire carrément autoritaires, comme les deux films que tu cites. Si l’on veut trouver des films qui pensent autrement, il faut s’aiguiller autrement dans l’offre audiovisuelle. De la même façon que tu cherches des sources alternatives lorsque tu veux t’informer, à toi de te brancher sur un cinéma alternatif, qui existe, et qui est même foisonnant. Des chefs-d’œuvre comme Rien à foutre ou Enquête sur un scandale d’état sauvent l’honneur du cinéma français cette année – quoique le premier soit belge, mais ne soyons pas trop regardants. Des cinéastes comme Sophie Letourneur, Rabah Aimeur-Zeimèche, Olivier Zabat, Nadège Trebal, Thierry De Peretti donc et quelques d’autres, enchainent les films admirables depuis des années. Quiconque cherche VRAIMENT le talent gagnera par ailleurs à aller voir du côté du documentaire, genre évidemment attentif au réel mais aussi très inventif formellement.

Le minoritaire ce n’est pas une donnée purement quantitative. C’est une notion qualitative. C’est dans le minoritaire qu’il se passe des choses intéressantes, politiquement et esthétiquement. Là aussi on gagne à organiser son auto-suffisance, et à apprendre à ne plus compter sur le mainstream, qui s’abêtit à vue d’œil – déjà qu’il n’est pas très malin à la base.

Positions : Pour conclure, la gauche s’est illustrée en fin d’été par une incroyable succession de polémiques toutes plus affligeantes les unes que les autres et davantage que désespérantes moralement, celles-ci témoignent de la déconnexion complète de ces femmes et de ces hommes politiques de la réalité du monde qu’ils sont censés défendre et de celui qu’ils sont censés porter. Entre les sorties réactionnaires de Roussel sur le travail et les allocations, celles ambigües de Ruffin sur l’opposition campagnes/centres urbains et la valeur travail, ou encore la baffe de Quatennens et la défense catastrophique de Mélenchon… Faut-il, pour citer le vieux : « Qu’ils s’en aillent tous » ?

« Les propos de Ruffin et Roussel sont à situer sur le plan des débats consistants qui agitent, animent, et fissurent la gauche […] comment parler au prolétariat de droite, ou au prolétariat qui ne se reconnait pas dans la gauche ? »

François Begaudeau : D’abord, ces « polémiques » n’existent que pour ceux qui y prêtent attention. Rien ne nous oblige à les suivre, et rien ne nous oblige toi et moi à tirer nos thèmes de discussion de l’agenda médiatique — la polémique est, comme on sait, une production médiatique à visée lucrative.

Ensuite tu amalgames des points qui demandent à être traitées séparément :

Les propos de Ruffin et Roussel sont à situer sur le plan des débats consistants qui agitent, animent, et fissurent la gauche. Il me semble même que, si l’on passe outre l’effet spectaculaire de ces sorties – surtout coté Roussel -, elles mettent le pied dans ce qui est un enjeu majeur pour nous autres : comment parler au prolétariat de droite, ou au prolétariat qui ne se reconnait pas dans la gauche ?  Par extension, comment créer ce que Houria Bouteldja appelle, avec son sens de la formule, une « alliance entre les beaufs et les barbares » ? Tout cela est intéressant, si l’on veut bien l’aborder par une autre porte que celle de la petite saillie médiatique.

L’affaire Quatennens, c’est autre chose. Et elle doit elle-même se diviser en deux.

Il y a les faits eux-mêmes – une claque, du harcèlement -, et la question de savoir si Quatennens peut ou doit continuer à être un homme public une fois ces faits publicités. Je ne tranche pas cette question ici.

Il y ensuite les commentaires sur les faits et notamment le tweet de Mélenchon qui a déchainé des commentaires lesquels ont déchainé des commentaires, et à ton tour tu m’invites à commenter ton commentaire. Ça c’est vraiment un autre problème, qu’il est toutefois possible de saisir politiquement. Car prenons les choses bêtement : rien de tout ça n’arriverait si Mélenchon n’avait pas tweeté. La question est donc la suivante : était-il obligé de tweeter ? Et la réponse est oui. Parce que Mélenchon joue la compétition présidentielle, parce qu’il joue le jeu électoral, parce que pour ça il doit exister dans les canaux de l’ordre social – télé, radio, réseaux -, parce que son espace de vie c’est devenu ça : télé, radio, réseaux. Mélenchon s’astreint donc à tweeter sur tout, comme quiconque est tenu de le faire pour exister dans le périmètre partidaire ou partisan, le périmètre électoral.  Partant de là, une absence de tweet suite à la révélation de la main courante de Céline Quattennens aurait elle-même été sur-commentée. En résumé : Mélenchon et les insoumis veulent évoluer dans le mainstream, par le mainstream, avec les règles du mainstream, alors ils se retrouvent pris dans le piège du mainstream. Pris dans la nasse des réseaux, des médias, des polémiques. Bien fait pour eux.

Seule façon d’échapper à ça :  faire sécession. Que ce parti ou mouvement travaille à son autosuffisance, invente ses propres canaux d’expression, ses propres espaces d’action. Ce qui nous ramène à mon développement antérieur.

Évidemment je ne me fais aucune illusion sur la possibilité que ces gens, désormais addicts à la visibilité, à l’adrénaline électorale, et accessoirement à leurs émoluments de députés, retrouvent le goût de l’autonomie, ou désirent découvrir le goût de l’autonomie. Leurs corps sont désormais trop habitués au régime central pour désirer le minoritaire. Leurs corps n’ont pas du tout envie de revenir à une vie professionnelle dont leur bascule dans le métier politique les a débarrassés. Alexis Corbière pourra chanter, trémolos dans la voix, son amour de l’enseignement et de l’école publique, il n’a pas du tout envie de redevenir prof. C’est tellement plus sympa de se faire acheminer en taxi vers les studios de LCI, où un bon café lui sera servi avec des macarons (je connais). A droite, beaucoup de gens perdent en salaire en épousant la carrière politique – c’est pourquoi les plus brillants d’entre eux ne se lancent plus du tout dans cette carrière. A gauche c’est souvent l’inverse. Prof : 2000 euros. Député : 7000. Que demande le peuple ?


[1] Retrouver nos critiques au vitriol ici : https://positions-revue.fr/de-bac-le/ et https://positions-revue.fr/athena-ou-la-cite-en-guerre/.


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