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Tribune : L'histoire s'écrit toujours en retard
Sniper   
18.10.2026
N.

Tribune : L'histoire s'écrit toujours en retard

Le 17 octobre 2026 fera date. Nous ne sommes pas encore au printemps ou à l'été 1789, mais la distance se réduit. Nous vivons, les derniers instants de l'époque contemporaine.

L’histoire s’écrit toujours en retard. Le 14 juillet 1789, dans les rues d’un Paris dévasté, où nombre de boutiques avaient été fracturées, pillées, dévalisées, où les Invalides étaient tombés avant la Bastille, personne ne savait que cette journée serait historique. Le peuple parisien avait senti l’urgence de la situation face à la menace d’un roi sourd et aveugle à ses plaintes. Un roi qui avait cédé aux sirènes de son entourage le plus autoritaire pour masser autour de Paris des milliers de soldats – pour une part étrangers – prêts à faire couler le sang pour rétablir l’ordre. Le 14 juillet, pour ceux qui l’avaient vécu, était une journée. Nous qui, en 2026, avons lu l’histoire, nous savons qu’elle était historique.

Mais il y eut bien des journées avant le 14. Et on a trop vite oublié celles des 27 et 28 avril qui portaient en elles le germe d’un basculement qui ne demandait qu’à naître. Devant l’Hôtel de Ville, deux mannequins furent traînés et brûlés : ceux d’Henriot et Réveillon, propriétaires de manufactures ayant décidé conjointement de baisser drastiquement les salaires de leurs ouvriers. Décision terrible dans un contexte de chômage massif, d’inflation, et de misère. Deux mannequins, donc. Deux symboles offerts aux flammes. Les symboles ne sont généralement que les prodromes de ce qui vient. On les brûle, on les malmène. Un temps. Ce 27 avril, la fumée noire n’avait pas eu le temps de se dissiper dans le ciel que la foule fondait sur la résidence d’Henriot. La porte d’entrée vola en éclats, on s’engouffra à l’intérieur, les cuisines furent dévalisées, les tapisseries souillées, et l’incendie démarré. L’homme était sauf, il avait fui.

Le 28, l’émeute s’étendit. C’est la prise de la Folie Titon, manufacture des papiers royaux et résidence de son propriétaire : Réveillon. Le luxe est présent partout, dans les tapis, les étoffes, le mobilier, la literie, les parfums, les vêtements, les mille et un raffinements architecturaux. Tandis que le peuple crève de faim. Le contraste est trop grand, l’écart béant, on le réduira : tapisseries arrachées, vitres brisées, lits griffés. On ne s’en prend pas aux propriétés impunément en 1789, déjà. La cavalerie arrive, la foule n’a que des bâtons et des pierres. Elle en fait usage. Les Gardes françaises tirent. Les corps tombent, c’est la journée la plus meurtrière de la Révolution avec celle du 10 août 1792. La colère, elle, ne retombe pas. Elle se dresse, immense, mais face à la violence incessante, elle doit refluer dans les rues, dans les bicoques où on se loge, péniblement, où on survit ; elle reflue jusqu’aux tréfonds des cœurs. Mais elle ne retombe pas.

Glorieux 14 juillet 1789. Glorieuse Révolution française. Glorieux symboles d’un peuple qui naît. On la chante, la Marseillaise, à chaque cérémonie, à chaque meeting, à chaque rassemblement. Mais on a oublié quel avait été son prix. On a oublié qu’elle est sortie des cadavres de milliers d’hommes et de femmes à qui on avait opposé, le jour où ils avaient souhaité exprimer leur refus face à la situation inique qu’ils subissaient : non, votre violence, vos saccages et vos pillages, sont inacceptables. La colère du peuple est une juste colère. Sa violence n’en est pas une, elle est l’extrémité à laquelle on le réduit. Le peuple pille quand il ne peut plus vivre. Le peuple saccage et incendie des symboles, à défaut de pouvoir tenir ceux qui les incarnent. Un temps. Un temps seulement. Le niveau de violence n’est jamais déterminé par le peuple, c’est le refus d’entendre ce qu’il a à dire, la brutalité qu’on emploie pour le faire taire, qui fixe le seuil qu’il doit atteindre pour être enfin écouté, et obéi.

De la Révolution française un peuple est né. Il s’est institué comme force. On n’a cessé, depuis, de le lui retirer. Quand les lycéens, notre jeunesse, bloquent leurs établissements pour opposer leur refus face à la situation misérable à laquelle on les confine, on leur répond par l’envoi d’hommes en armes, on les mutile, on les arrête par milliers. Quand le peuple défile par centaines de milliers dans les rues et places de France, on le gaze, on le tabasse, on le nasse. On fixe un seuil. Il s’y élève.

La séquence Macron a élevé le niveau de violence économique, sociale, politique, médiatique et institutionnelle à un degré inédit. Elle fut traversée du soulèvement des Gilets jaunes, de l’enfermement de la Covid, des manifestations monstres contre la réforme des retraites, des révoltes des banlieues pour la mort de Nahel, et maintenant du mouvement lycéen. L’histoire s’écrit toujours en retard. Et pourtant, la séquence est historique. Elle marque la fin d’une phase du capitalisme qui ne tient plus que par la violence qu’il imprime sur ceux qui lui résistent. Mais la colère gronde sans discontinuer, il ne lui manque qu’un débouché et une organisation. Hier, les foules ont débordé le dispositif des forces de l’ordre ; elles ont fracturé un ordre ; des flots immenses d’énergie, de spontanéité, de créativité ont déferlé dans les rues, mais elles n’avaient pas de direction. Elles ont alors buté contre des symboles. Il manque à ces colères et à ces énergies un mouvement de masse, communiste, en mesure de les recueillir, de les faire grandir, et de les orienter selon des objectifs stratégiques. Mais à défaut de ce mouvement, toutes les organisations qui se réclament de gauche et de la défense des intérêts des masses ne doivent tenir qu’un seul discours : nous sommes de votre côté. Condamner ce qu’il s’est passé, c’est refuser le caractère politique de la colère qui s’est exprimée. C’est l’étouffer et lui dénier sa légitimité. C’est se tenir, enfin, du côté de ceux qui cherchent à la faire taire en la qualifiant de violence, de dégradation, de délinquance. C’est une soumission à un ordre politique.

Hier, Marianne était dressée face à un ciel noir, vêtue d’un gilet jaune rendant hommage aux lycéens. Plus qu’un symbole, c’est une distance qui s’est réduite entre deux époques et deux nécessités : la Révolution française n’est pas terminée. L’époque contemporaine, elle, vit ses derniers instants.

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