La mise en liquidation de Brandt par décision du tribunal des affaires économiques de Nanterre le 11 décembre 2025 a été particulièrement médiatisée. Pour les 750 salarié·e·s et leurs familles qui ont définitivement perdu leur emploi le 1^er^ janvier 2026, elle constitue un drame social et personnel. Cette décision fut également un choc pour la région Centre-Val de Loire qui voit un de ses fleurons industriels historiques disparaître avec les conséquences désastreuses que l’on connaît : perte d’activité pour les sous-traitants, les commerces, les collectivités territoriales, etc.
Cette histoire, malheureusement banale pour l’industrie française, a pris une tournure encore plus tragique quand on sait que le tribunal a rejeté une offre de reprise sous la forme de SCOP par les salarié·e·s, qui était pourtant soutenue par un groupe spécialisé dans la reprise d’entreprise en difficulté ainsi que par l’État à travers l’engagement des ministres Roland Lescure et Sébastien Martin d’apporter 5 millions d’euros en plus des 20 millions promis par la Région et la Métropole d’Orléans. Les deux ministres ont déploré que des acteurs capitalistes (banques, repreneurs industriels) « n’ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt » et les salarié·e·s de regretter que le tribunal n’ait pas pris en considération les succès précédents du modèle SCOP (dont Duralex dans la même région orléanaise) dans la reprise d’entreprises par leurs salarié·e·s. Le patriotisme des uns et la détermination des autres se sont heurtés à la dure loi du marché. C’est sur cette base que le tribunal a motivé sa décision en arguant que les garanties financières n’étaient pas suffisantes pour assurer la pérennité de l’activité au regard de la difficulté structurelle de l’entreprise à générer un chiffre d’affaires suffisant. De plus, il s’est paradoxalement mis en défense des salariés en disant que cela risquait de les mettre en danger financier puisqu’ils étaient invités à investir plus de 1 000 euros chacun dans ce projet.
Au-delà de ce cas emblématique, la fermeture d’entreprise sur le territoire est une réalité quotidienne dans l’économie française. Près de 1 700 entreprises de plus de 10 salariés sont en situation de défaillance économique depuis janvier 2025 selon la Banque de France. C’est donc une question politique majeure qui oppose principalement deux approches qui, si elles se réclament toutes d’une forme de patriotisme économique, n’en sont pas moins antagoniques sur les principes. La première, que l’on retrouve selon différentes nuances de l’extrême droite à la frange la plus néolibérale du Parti socialiste, s’inscrit dans une logique de l’offre cherchant à renforcer la compétitivité des entreprises françaises dans le jeu économique international. Celle-ci passe par l’allègement du coût du travail et sa flexibilisation et peut s’appuyer sur l’État via la subvention publique par les exonérations de cotisations sociales ou différents dispositifs du type Crédit d’impôt recherche (CIR), ou l’ancien Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). La seconde, portée par la gauche de rupture, souhaite que l’État dirige l’économie de marché via le principe de la planification qui n’exclut pas la nationalisation comme le déclare régulièrement Jean-Luc Mélenchon.
C’est cette dernière stratégie, portée par la France Insoumise, qui se veut une alternative crédible à la politique de l’offre mise en œuvre de façon discontinue depuis le tournant de la rigueur de 1983, qui a lamentablement montré son incapacité à offrir une solution aux crises rencontrées. Elle s’inscrit dans une vision plus large de la révolution citoyenne théorisée par le mouvement, qui revendique une vision anticapitaliste de la société. Étudions-la.
La planification, le projet insoumis
Le programme de LFI concernant la politique industrielle repose sur deux grands piliers. La réindustrialisation et la relocalisation pour assurer l’indépendance du pays pour la production de biens essentiels d’une part, et la planification écologique d’autre part via le lancement de grands chantiers d’infrastructures et le soutien à la transition. Si les mesures détaillées restent relativement incantatoires, elles illustrent un renouveau de la relation entre l’État et les entreprises capitalistes privées. Le premier devient le grand ordonnateur d’une économie basée sur les besoins. Il facilite l’activité des secteurs considérés comme stratégiques, contrôle l’investissement étranger pour éviter la fuite des savoirs, conditionne les aides publiques afin de se protéger de comportements prédateurs comme l’a montré le cas ArcelorMittal. Il met également en place des dispositifs d’incitations et de contraintes et reprend son rôle de donneur d’ordre via la commande publique. Le tout s’inscrit dans une forme de protectionnisme solidaire visant à éviter le dumping fiscal et social et à mieux protéger les entreprises nationales. De leur côté, les entreprises capitalistes devront s’ajuster à cette nouvelle donne et, si elles souhaitent profiter de la dynamique de la demande portée par l’État, se conformer aux exigences publiques.
En cas de non-respect du plan, l’État se réserve la possibilité de réquisitionner toutes les usines et entreprises considérées comme relevant de l’intérêt général. Cette disposition vient en complément de la constitution de pôles publics du médicament, des transports et de la mobilité, de la banque, de l’énergie et de l’armement (L’Avenir en commun, 2025 : p.30). Plusieurs questions demeurent : ces secteurs seront-ils sortis intégralement du marché ou bien cohabiteront en leur sein entreprises privées et publiques ? Quid du reste de l’économie ? Sur quelles modalités les autres secteurs devront-ils se développer ? Sur ce sujet, la nouvelle mouture du programme de l’Avenir en commun éditée en 2025 et en cours de révision reste sibylline et on peut en déduire que ce qui sort de considérations stratégiques nationales (voire d’un régalien étendu) demeure dans le domaine de la « société civile » et relève donc du marché.
On retrouve ici une conception très gaullienne dans laquelle « l’État, qui répond de la France, [est] en charge, à la fois, de son héritage d’hier, de ses intérêts d’aujourd’hui et de ses espoirs de demain. »1 L’enjeu de l’interventionnisme de l’État dans l’entreprise capitaliste est d’ordre réglementaire en poussant à sa démocratisation afin de donner plus de poids aux salariés et parties prenantes dans les organes de décision. Il facilitera également l’activité des entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), qui représentent, selon le livret thématique dédié, des espaces d’organisation hors des principes capitalistes. Une des mesures phares est d’inscrire dans la loi un droit de préemption des salarié·e·s pour la reprise en coopérative de leur entreprise en cas de vente ou de défaillance.
Un discours tourné vers les PME
Pour mettre en place cette stratégie et la faire accepter par le monde patronal, le mouvement insoumis, par l’intermédiaire de l’Institut La Boétie, tente d’intégrer la question de l’entreprise à son bagage idéologique et politique. Pour cela, il part du constat qu’il existerait deux formes d’entreprises, les grandes entreprises (GE) d’un côté et les TPE-PME de l’autre.
Les premières sont les figures du capitalisme mondialisé, leur chiffre d’affaires se fait principalement dans des marchés internationaux. Elles sont détenues par des actionnaires anonymes et institutionnels, dont les fonds d’investissement, demandant des taux de rendement à 2 chiffres à verser en dividendes. De l’autre, les TPE-PME sont présentées comme des entreprises de taille modeste, décorrélées des exigences des marchés financiers du fait de structures capitalistiques moins prédatrices, souvent dirigées par un patron salarié dont « la rémunération (…) [est] à hauteur d’un revenu à peu près convenable pour vivre », et dont l’activité est fortement localisée et dépendante du marché domestique.
Selon le constat présenté dans la note dédiée, ces deux catégories d’entreprises auraient des intérêts différents, voire opposés : les secondes sont arrimées aux désiderata des premières à plusieurs niveaux. D’une part, les PME seraient en position de subordination aux GE dans les rapports de sous-traitance qu’elles ont généralisés. En effet, le pouvoir de marché des GE (leur capacité de négociation) leur permet d’une part de comprimer les prix et donc les marges des entreprises sous-traitantes et, d’autre part, de prendre des libertés dans les délais de paiement en utilisant les PME fournisseuses comme relais de trésorerie. Cette relation est d’autant plus asymétrique que les GE n’ont aucun problème à réduire, transformer ou mettre fin à leur collaboration et que ce sont les TPE-PME sous-traitantes qui doivent prendre en charge les conséquences économiques et sociales de ces potentielles variations ou cessations d’activité.
D’autre part, les GE ont un pouvoir de lobbying important qui leur permet d’imposer aux gouvernants successifs, de droite ou de gauche, des mesures politiques allant dans leur intérêt propre au nom de toutes les entreprises. Par exemple, la réforme du CIR (crédit d’impôt recherche) par Nicolas Sarkozy, maintenue par François Hollande, a massivement bénéficié aux plus grands groupes alors qu’il est reconnu que les efforts réels de R&D sont principalement supportés par les PME. On pourrait également parler de la pression mise par les GE pour la signature des traités de libre-échange. À titre d’exemple, l’accord UE-Mercosur, soutenu par les grandes coopératives agricoles exportatrices, va à l’encontre de l’intérêt des TPE-PME du secteur dont l’activité à l’export est mineure et qui vont au contraire accentuer l’intensité et la pression concurrentielle.
La note synthétise cette invisibilisation des TPE-PME en mettant en avant le problème de représentativité que pose l’omniprésence du Medef dans les diverses instances de négociation et les médias. Le Medef se présente ainsi comme l’organisation qui représente les intérêts des chefs d’entreprises dans leur diversité, alors qu’il ne défend en bout de compte que ceux des plus grands groupes. Sans entrer dans le détail, il existe pourtant d’autres organismes portant les intérêts spécifiques des PME, mais ceux-ci sont invisibilisés par les mécanismes de désignation et de représentativité. Ainsi, les PME sont globalement exclues des institutions de gestion paritaire, des négociations sociales préalables aux projets de loi avec les représentants des travailleurs.
Elles sont également exclues de l’environnement médiatique où seule la voix des grands patrons est exprimée. L’exemple de la levée de boucliers contre la taxe Zucman organisée par le Medef et son président est symptomatique d’une mesure qui était pourtant défendue par la majorité des Français·e·s, dont des représentant·e·s des PME. Cette force de frappe médiatique et politique tend à uniformiser les demandes des dirigeant·e·s d’entreprises alors que leurs intérêts sont la plupart du temps contraires.
La note se termine donc avec 14 mesures qui guideront l’action d’un futur gouvernement insoumis vis-à-vis des entreprises dont les plus emblématiques sont : réserver les aides publiques aux entreprises s’inscrivant dans les objectifs du plan ; revoir la représentativité syndicale du patronat afin de donner une voix aux TPE-PME qui soit proportionnelle à leur poids dans la société et l’économie françaises ; créer une responsabilité entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants et aider les derniers à faire face aux problèmes de trésorerie (affacturage gratuit, lutte contre les retards de paiement) ; faire sortir les PME des dépendances aux réseaux en développant des pôles publics (bancaires, énergétiques, numériques) ; et lutter contre les inégalités fiscales en changeant les règles de l’impôt et en luttant contre l’évasion fiscale des grands groupes.
Les PME sont donc perçues comme des entreprises locales, qui ne délocalisent pas et qui produisent pour le bien collectif. Elles n’ont pas d’actionnaires, sont détenues par un petit patronat qui ne se rémunère pas ou peu, qui s’inscrit dans une démarche sacerdotale au service de la collectivité et ne recherche surtout pas l’expansion internationale. Mais est-ce le cas ?
Une vision fantasmée des PME
La population des TPE-PME est très hétérogène et la note n’est pas claire dans son propos car tantôt elle parle des micro-entreprises, des TPE ou des PME, tantôt elle les considère comme un tout. S’il est vrai de dire que les TPE sont bien ancrées dans les services marchands et qu’elles forment le socle d’une économie de proximité tournée vers les besoins de la population qui les entoure, il est plus compliqué d’en dire autant des PME dont le profil est beaucoup plus diversifié, tant en termes d’activités, de stratégies, que de formes organisationnelles.
En effet, comme le montre la recherche en gestion, définir ou classifier les PME est un casse-tête. De nombreux critères sont mis en avant comme le montant du chiffre d’affaires, des actifs, le nombre d’employés, le type de propriété, les caractéristiques de gestion ou encore le degré d’indépendance. Traditionnellement, une PME est caractérisée par un management centralisé, une faible spécialisation, des stratégies intuitives, un management de proximité et une ligne hiérarchique relativement réduite dans laquelle le dirigeant est omnipotent. Or, de nombreuses entreprises voient ces spécificités s’estomper avec leur développement et adopter les attributs des grands groupes. De plus, certaines PME ont des trajectoires particulières qui les distinguent de la masse comme les gazelles (start-up avec un taux de croissance supérieur à 20 % pendant au moins 3 ans), les licornes (entreprises de moins de 10 ans avec une valorisation d’au moins 1 milliard d’euros), les born-globals (PME internationalisées dès leur création). Prenons l’exemple de LMB Aerospace dont les intérêts et le fonctionnement sont beaucoup plus proches du fonctionnement d’une grande entreprise que d’un commerce de proximité ou même d’une entreprise familiale qui pratique la décoration sur verre. Pourtant, techniquement, elles sont toutes les trois des PME.
Une indépendance relative
Comme il est dit, les TPE-PME s’opposeraient aux GE sur le critère de propriété. Elles appartiendraient à leurs dirigeants, tandis que les secondes seraient la propriété d’actionnaires individuels et institutionnels (p. 4). Or, cette vision est erronée. Il existe bien des entreprises appartenant entièrement à un·e propriétaire unique ou à des familles (on parle d’entreprises indépendantes et familiales). Toutefois, une part non négligeable des PME ont un actionnariat diversifié et ouvert à différents types de partenaires externes comme des fonds d’investissement, des groupes industriels, qui peuvent être nationaux ou internationaux. Ainsi, selon l’INSEE, moins de 50 % des PME (hors micro-entreprises) sont indépendantes, le reste étant la propriété de groupes franco-français (44 %) ou multinationaux (8 %). Une étude de 2016 montre ainsi qu’à partir de 30 ETP (équivalent temps plein), il y a plus de PME appartenant à des groupes que d’indépendantes. Cette appartenance peut recouvrir des configurations variées, allant de structures de type holding à des relations plus classiques de maison mère–filiale. Par exemple, LMB Aerospace est techniquement une PME. Elle appartenait néanmoins, en grande partie, au fonds Tikehau Capital depuis 2022 avant d’être revendue en 2025 à un groupe concurrent états-unien. Notons que LMB a connu de nombreuses ventes et reventes, donc autant de propriétaires, depuis la mort de son fondateur en 1987.
En tout état de cause, l’image de la petite PME indépendante doit être révisée, d’autant que l’ouverture du capital est un mode de financement privilégié de ce type d’entreprises au regard de la difficulté pour elles de lever de la dette auprès des acteurs bancaires, comme le montre d’ailleurs très bien la note. Ainsi, un rapport de la BPI souligne que 41 % des entreprises familiales ont déjà ouvert leur capital. De plus, la levée de fonds reste l’instrument privilégié de financement des start-ups. Enfin, si elles restent minoritaires, une partie des PME sont cotées sur les marchés financiers.
Au regard de la composition du capital de ces PME, il n’est pas juste de considérer que ces entreprises sont insensibles à la pression actionnariale. Dès lors qu’elles ouvrent leur capital et donc que le pouvoir des actionnaires historiques se dilue, celles-ci sont prises dans une logique d’accumulation qui doit in fine bénéficier aux investisseurs et leur assurer un rendement suffisant. Les indépendantes sont, elles aussi, comme le souligne la note, soumises à la pression du capital du fait des charges financières auxquelles elles doivent faire face. Ainsi, un rapport du CESE de 2017 montrait que ces charges représentaient 40 % du bénéfice brut des entreprises de moins de 20 salarié·e·s et 27 % pour les autres PME.
Ces chiffres ne traduisent pas une pression actionnariale en tant que telle, mais montrent que les exigences de rentabilité du capital et d’exploitation du travail touchent tout autant ce type d’entreprise. Cette situation illustre parfaitement ce que Marx désignait comme la contrainte d’accumulation. L’entreprise n’est pas libre de ses choix productifs (et même redistributifs) puisque quelle que soit sa taille ou la composition de son actionnariat, elle est sommée par la concurrence de générer un taux de profit suffisant à la reproduction du capital sous peine de disparaître, tout en restant compétitive sur le marché.
Un rapport salarial défavorable
Cette pression à la rentabilité se traduit naturellement sur les conditions de travail de leurs salarié·e·s. La littérature scientifique sur le sujet présente l’environnement de travail dans les PME de façon ambivalente. La première perspective s’inscrit dans une lecture idyllique du travail dans les PME qui considère que « Small is beautiful », c’est-à-dire que les salarié·e·s des PME bénéficient des avantages liés à la proximité avec les dirigeants du fait du caractère plus familial de ces organisations, ainsi que de leur fonctionnement plus flexible qui reposerait sur des relations directes et une communication plus fluide entre elles et eux et leurs patrons. Le caractère informel de la gestion des RH par des fonctions supports moins formalisées offrirait plus de liberté d’action aux salarié·e·s pour faire face aux contraintes dans lesquelles ils et elles évoluent, ce qui peut se traduire par un plus grand engagement et une plus grande motivation au travail. Certaines études montrent ainsi que ces salarié·e·s sont moins affecté·e·s par des problèmes psychosociaux que celles et ceux des grandes entreprises.
L’autre approche, plus critique, considère à l’inverse que les PME sont des « bleak houses » (littéralement des « maisons lugubres ») dans lesquelles les salarié·e·s sont plus fréquemment exposé·e·s à la précarité des conditions de travail, ainsi qu’à des pratiques problématiques en termes de gestion du personnel et de prévention des risques. Ce qui rendait les PME désirables dans la première approche devient ici un facteur négatif pour le salarié, notamment en termes de risques physiques. En effet, le contrôle managérial qui s’exprime dans les grandes entreprises par les processus organisationnels est reporté ou délégué aux travailleur·euse·s qui l’internalisent et s’autodisciplinent pour s’assurer que l’entreprise fonctionne. La pression sociale et l’engagement de chacun·e dans son travail les conduisent souvent à accepter des contraintes sur leurs conditions de travail que leurs homologues dans les grandes entreprises ne rencontrent pas du fait de politiques de santé et sécurité au travail plus abouties, ou contre lesquelles ils et elles pourraient lutter via la pression syndicale notamment.
De plus, une étude québécoise sur le contexte de travail en PME, en cohérence avec des résultats internationaux, montre que les salarié·e·s des PME ont un profil différent de celui des grandes entreprises. Ils et elles sont moins diplômé·e·s, occupent des métiers plus manuels, sont moins syndiqué·e·s et plus précaires, autant de facteurs les exposant à des risques plus élevés2. Ils appartiennent de plus à des secteurs à haut risque dans lesquels le turn-over est important, ce qui est un autre élément d’accroissement du risque. Une étude de la Dares publiée en 2021 confirme ce point. Elle montre que plus de 1 salarié·e sur 2 exposé·e à des produits chimiques cancérigènes travaille dans une entreprise de moins de 50 salariés, notamment dans le secteur de la construction et l’industrie.
Concernant l'exposition aux agents biologiques ainsi qu'aux facteurs de pénibilité, qu'il s'agisse des six retenus par les ordonnances du 22 septembre 2017 (travail de nuit, équipes successives alternantes, travail répétitif, milieu hyperbare, températures extrêmes, bruit) ou des quatre qui en ont été retirés3 (manutentions manuelles, postures pénibles, vibrations mécaniques, agents chimiques dangereux), l'étude ne précise pas leur prévalence dans les PME. Toutefois, elle souligne que les employé·e·s des secteurs du service à la personne, du commerce, du transport et de la construction dans lesquels l’emploi dans des TPE-PME est surreprésenté4, sont particulièrement soumis à ces risques qui peuvent affecter significativement leur santé à court ou moyen terme (maladies professionnelles, troubles musculosquelettiques, etc.).
Or, la prévention des risques, obligation légale depuis 2001, est une pratique qui n’est pas encore généralisée dans ces entreprises puisque selon une étude de la Dares de mars 2024 portant sur les données 2019, seuls 41 % des établissements de moins de 10 salariés disposaient d'un DUERP à jour, contre 91 % de ceux de plus de 250 salariés. Cet écart est d'autant plus problématique que les risques psychosociaux sont encore moins documentés que les risques physiques et que seuls 33 % des établissements ont mené une action de prévention sur ce volet. Ce retard par rapport aux entreprises de plus de 50 salariés s’explique par le caractère non obligatoire des CSE dans ces structures et par la sous-syndicalisation chronique de ces salarié·e·s (5 % de taux de syndicalisation).
Plus largement, les salarié·e·s des PME ont, à niveau égal, des conditions de rémunérations inférieures à celles et ceux des grandes entreprises. Ainsi, selon l’Observatoire des inégalités, le salaire net médian dans les entreprises de moins de dix salariés est de 1 865 euros contre 2 238 euros dans celles de 50 à 249 salariés et 2 689 euros dans celles de 5 000 salariés ou plus, soit 824 euros d’écart ! Les cadres des PME sont particulièrement affectés par ces écarts puisque leurs homologues de grands groupes gagnent 31 % de plus qu’elles et eux à poste égal. De plus, les dispositifs de participation et d'intéressement, bien qu'ils soient présentés comme un instrument de partage de la valeur, bénéficient en réalité principalement aux salarié·e·s les mieux rémunéré·e·s des grands groupes. Selon la Dares toujours, en 2023, seuls 18,1 % des salarié·e·s des entreprises de moins de 50 salariés étaient couvert·e·s par au moins un dispositif d'épargne salariale, contre 46,6 % dans celles de 50 à 99 salariés et 89,4 % dans celles de 1 000 salariés ou plus. La loi du 29 novembre 2023, entrée en application au 1er janvier 2025, a certes étendu cette obligation aux entreprises de 11 à 49 salariés réalisant un bénéfice net supérieur à 1 % de leur chiffre d'affaires sur trois exercices consécutifs, mais cette extension récente confirme implicitement le déficit antérieur.
De même, les salarié·e·s des PME bénéficient de moins d’avantages que leurs homologues des grands groupes. Par exemple, malgré les progrès liés à la loi de 2013 entrée en vigueur en 2016 imposant aux employeurs de fournir une complémentaire santé à leurs salarié·e·s, l’accès effectif à une telle assurance dépend encore de la taille de l’entreprise tout comme la participation de l’employeur à la prime de contrat dont les niveaux de garanties sont plus intéressants dans les grands établissements selon une étude de la DREES.
Ces chiffres montrent bien qu’il n’existerait pas une culture spécifique aux PME qui serait plus favorable aux salarié·e·s. Au contraire, l'image de la PME comme organisation vertueuse qui serait une forme de « havre de paix » dans lequel l’exploitation serait moins intense s'effondre quand on considère les conditions de travail en leur sein. D’autant que la proximité entre direction et employés renforce la prépondérance des dirigeant·e·s et crée de très fortes dépendances entre salarié·e·s et patron·ne·s. Cela se traduit par un paternalisme qui désarme politiquement les travailleur·euse·s et atténue le sentiment d’exploitation qui ne passe plus seulement par des structures impersonnelles et institutionnalisées (procédures, la règle, la hiérarchie), mais repose sur la confiance, l’identification et l’individualisation de la relation dans l’entreprise.
Le piège producériste
La note produite par l’Institut La Boétie en début d’année sur le sujet et qui infuse dans toutes les interventions publiques de Jean-Luc Mélenchon adopte une perspective que l’on pourrait qualifier de producériste au sens de Michel Feher puisqu’elle distingue deux catégories d’entreprises aux intérêts et attitudes antagonistes. Les TPE-PME seraient des actrices de terrain, qui travaillent dur pour survivre dans un environnement qui leur est hostile dû à la prédation des fournisseurs de réseaux (logistique, numérique, bancaire, assurance et énergétique) mais contribuent à la création d’emploi net en France. À l’inverse, les grandes entreprises sont présentées comme les profiteuses d’un système néolibéral qui les gave de subventions et leur permet, du fait de leur pouvoir de marché, d’être épargnées par le système de rente et ainsi de maximiser leur capacité d’extraction de plus-value qu’elles remontent sous forme de dividendes aux actionnaires, au détriment des salarié·e·s et des TPE-PME sous-traitantes qu’elles pressurisent à souhait.
C’est en jouant sur cet antagonisme entre « bonnes et mauvaises » entreprises que les insoumis espèrent rallier à leur cause le petit patronat. En soi, l’intuition est défendable, il faut rallier un maximum de catégories au projet insoumis. Mais cette stratégie repose sur l'attribution aux petits patrons d'une fausse conscience. Ils se tromperaient en s'alignant sur les grandes entreprises alors même que leur intérêt véritable devrait les placer du côté du peuple contre la rente. En définissant cet « intérêt de classe » à partir du clivage producériste entre producteurs et rentiers, la France Insoumise efface, à son insu, le rapport salarial au sein des TPE-PME. Or nous venons justement de montrer que la réalité matérielle de ce rapport est largement défavorable au salariat. Il n’y a donc pas de communauté de conscience et d’intérêt entre les petits patrons et leurs salariés.
Le concept goldmannien de sujet collectif éclaire la difficulté. Pour Goldmann, le sujet réel d'une vision du monde n'est jamais l'individu mais un groupe transindividuel, dont la cohérence se mesure à celle de sa structure mentale. Or les « TPE-PME » ne forment pas un tel sujet. Entre le micro-entrepreneur dépendant d'une plateforme et la PME industrielle exportatrice, il n'y a qu'une catégorie administrative, définie par des seuils d'effectifs. Le seul sujet collectif effectivement constitué dans cet espace l'est autour d'une vision du monde adverse au projet insoumis, celle de l'indépendance, de la propriété et de la défiance envers l'État. La stratégie producériste ne construit donc pas un sujet nouveau, elle tente d'en capter un déjà formé, en se contentant de lui redésigner son ennemi.
Certes, certains dirigeants de TPE-PME peuvent reconnaître et adhérer à la problématique de la rente et la dénonciation des grands groupes prédateurs, mais leur conscience possible est nécessairement bornée par leur position et leur soumission à l’accumulation capitaliste. Dès lors, ils sont incapables d’intégrer la critique du rapport salarial. Le faire serait une forme de négation de leur identité collective. La récente séquence du rire patronal à l’injonction de Jean-Luc Mélenchon d’augmenter les salaires en est l’illustration parfaite. À la fin, les patrons seront toujours du même côté. Cela ne signifie pas qu’aucun patron n’arrive à s’extraire de sa position et adhérer au discours insoumis, mais ce sont des exceptions qui confirment la règle générale.
Conclusion
Au-delà du discours de la rupture, la logique portée par le programme de l’Avenir en commun s’inscrit dans une démarche d’accompagnement et de maîtrise du capitalisme inspirée, dimension écologique et sociale en plus, par la politique industrielle des Trente Glorieuses. Si le mouvement se déclare anticapitaliste et d’inspiration marxiste, il n’offre pourtant pas d’alternative à l’économie de marché, en dehors d’éléments programmatiques spécifiques autour du rôle étendu de l’État régalien. L’entreprise capitaliste et la propriété privée des moyens de production restent au cœur de la logique de fonctionnement de l’économie. En cela, on retrouve ici un entre-deux qui rappelle le projet pancapitaliste gaullien dans lequel les conflits de classe disparaissent par l’alignement des intérêts entre capitalistes et salarié·e·s grâce au mécanisme de participation.
Le discours sur les PME montre bien ce que cette position a de coûteux. En cherchant un allié dans le petit patronat, le mouvement suppose que la taille de l'entreprise atténue le rapport d'exploitation. Les données disent l'inverse. La stratégie producériste n'échouera donc pas seulement à convaincre des patrons dont la conscience possible est bornée par leur position, elle recouvre le seul sujet collectif que la gauche pourrait constituer à cet endroit, celui des salarié·e·s des TPE-PME qui sont les moins organisé·e·s, les moins protégé·e·s et les plus exposé·e·s à la violence capitaliste.
Certes, le programme cherche à atténuer la toute-puissance du capital sur le travail via des mécanismes de participation voire de réappropriation collective des moyens de production par la constitution en sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) ou en sociétés coopératives et participatives (SCOP), mais il ne conteste pas fondamentalement la logique capitaliste dominante. En particulier, il ne considère pas à sa juste valeur le cadre institutionnel dans lequel évoluent les entreprises et ne questionne pas ce pour quoi elles existent fondamentalement : la création et la captation de valeur. Autrement dit, dans une terminologie marxiste, le profit. Dans cette logique, le capital reste du capital, le travail reste soumis à l’exploitation, le tout alors même que les modalités de gouvernance évoluent.
LFI n’est ici qu’un cas contemporain d’un problème théorique ancien, à savoir : peut-on transformer les rapports sociaux sans sortir de la forme marchandise ?
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Charles de Gaulle, Mémoires, La Pléiade, 1970. ↩
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Cloutier, Duguay, Vézina et Prud’homme, 2011 ; Ledoux et al., 2013 ↩
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Ces 4 facteurs faisaient partie du compte pénibilité établi par la loi du 20 janvier 2014, mais ont été supprimé par les ordonnances de 2017 qui a désarmé de fait la reconnaissance de la pénibilité là où elle est pourtant la plus concentrée. ↩
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https://www.insee.fr/fr/statistiques/7678530?sommaire=7681078#tableau-figure4 ↩